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Full text of "La caricature et les caricaturistes ;"

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http://www.archive.org/details/lacaricatureetleOObaya 



LA CARICATURE 



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LES CARICATURISTES 



DU MKME AUTEUR : 
L'ILLUSTRATION ET LES ILLUSTRATEURS, Delagrave, éditeur. 



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EMILE BAYARD 



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OUVRAGE ORNÉ 

DE NOMBREUX DESSINS 

DKS 

PRINCIPAUX ARTISTES 

ET DE 

PORTRAITS PAR LAXJTEXJll 



Avec une Préface illustrée 



CH. LEANDRE 



FRONTISPICE DE 



LOUIS IVIORIN 







PARIS 

LIBRAIRIE G H. D E L A G R A V E 

13, RUE SOUFFLOT, 15 



A mon fils Jean-ÉMILE BAYARD 
Je dédie ces belles imafjcs. 

Aoi\t 1000. 

E. B. 



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LA CARICATURE 



ET 



LES CARICATURISTES 



CHAPITRE PREMIER 

LA CARICATURE EN GÉNÉRAL AUX DIVERS TEMPS ET SURTOUT E.N FRANCE 

De tous temps le rire fut : la caricature, donc, exista dès la création des 
êtres et des choses. Cette observation gaie de la nature date de la venue de 
l'homme, qui formula aussitôt, dans un sourire, sa première impression. 

(( Le ris est le propre de l'homme, » a dit Rabelais, dont l'œuvre comique 
est imposant en la matière; nous ajouterons que, chacun possédant en soi une 
manière de ce « ris », la variété dans cette naturelle « dilatation de la rate » 
n'est pas faite pour nous déplaire. 

Tour à tour froide ou à peine contenue, cette hilarité que l'on sent en soi 
se manifeste, toute cette diversité du comique, due pour sa plus grande cause 
au degré plus ou moins aiguisé de l'observation, dépendant souvent d'une 
aptitude spéciale du cerveau, confine à une expression particulière dans tous 
les arts. 

C'est l'exagération aiguë du « type » ridicule, sa notation synthétique en 
deux coups de crayon, en deux hgnes, en deux sonorités. 

De même que le Guignol amuse les enfants, le spectacle de la rue dans 



IS LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



son absence d'éqnilihrc, par son continuel contraste, ne nous laisse pas indilTé- 
rents, il déteint sur notre œuvre, prouve notre ànic et caractérise notre manière 
de voir; en un mot, il nous impressionne. 

Le crayon stigmatisa certains grotesques et, la littérature aidant, exprima 
des ridicules spéciaux; finalement, l'esprit châtia tout, et on lui pardonna en 
faveur du comique déployé, sans s'attarder à la critique, puisque l'on était 
désarmé par le rire. 

Eternellement le rire sonna clair : avant Rabelais et Molière il y eut Aris- 
tophane, prédécesseur lui-même de Térence et de Plante; Callot éblouit avant 
Daumier, qui ne se doutait guère de Forain, — toutes proportions gardées, 
naturellement, puisque les transformations du système hilare se font si rapides 
dans un coup de fouet cependant si pareillement stimulateur. 

Depuis le pince-sans-rire jusqu'au sérieux bouffon, en passant par la déso- 
pilation, quelle marge infinie pour ce qui concerne le déploiement nuancé du 
grotesque ! 

Au théâtre, au sein même du noir drame, voyez que le rire jaillit, provoqué 
par un rùle comique indispensabU;, cette note claire, argentine, qui s'égrène, 
l'ait favorablement diversion aux larmes. Après la pluie vient le soleil. Les 
rois, jadis, n'aimaient-ils pas à s'entourer de boulTons pour égayer leur 
esprit? 

N'avons-nous point conservé encore la vénération de Sa Majesté Carnaval? 

Quoi de plus triste que la difformité, et cependant quel spectacle plus ridi- 
cule que celui des culs-de-jatte, des bossus! D'autre part, quelles étonnantes 
créatures que ces animaux aux proportions vastes, aux curieuses formes : ces 
éléphants, ces girafes, ces hippopotames! Quelle bonne prise au ridicule toutes 
CCS observations font naître! comment ne pas s'expliquer cette réalisation spé- 
ciale que lui donnèrent des cerveaux enclins! 

A toute époque, on flétrit le ridicule, sans que l'on veuille jamais prendre 
un intérêt quelconque â ses causes souvent pénibles; de même que le rire n'est 
que subalterne dans la vie, un état purement capricieux de l'âme, de même 
cette compassion apparaît inutile : ce serait nuire à la gaieté d'une remarque 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES' 19 

instantanée, qui n'a d'autre but que celui d'intéresser spontanément dans sa 
qualité d'observation superficielle, selon une disposition spéciale. 

Labiche, qui écrivit le Misanthrope et F Auvergnat, était un triste; cepen- 
dant, les vaudevillistes actuels, pour la plupart, s'ils ne sont pas lugubres à la 
ville, affectent volontiers cette attitude en désaccord avec leurs productions. 

Caran d'Ache est froid, de même Forain. Voici donc un état d'àme qui 
nous révèle l'existence d'un comique raisonné, dirigeable, qui peut être curieu- 
sement opposé à l'entrain que nous croyiions nécessaire tout à l'heure. 

La caricature a créé des types impérissables : Henry Monnier modela 
Joseph Prudhomme ; Daumier, qui avait repris le cynique et ingénieux Robert 
Macaire inventé par Frederick Lemaître, imprima un caractère plus sympa- 
thique à ce personnage, qu'il consacra. Mayeux, sous les doigts de Traviès, 
étala sa bosse impudente et mordit, de sa verve rageuse, à ce point de demeu- 
rer- légendaire. Et Polichinelle, et Arlequin, et Pierrot, et Ramollot, et 
Boquillon! 

Quelques esprits méthodiques, désireux de vaines classifications, s'inquié- 
tèrent sérieusement de la qualité d'art exprimée par la caricature, d'où ces 
enquêteurs voudront sans doute conclure à ime infériorité basée sur l'expres- 
sion sommaire de celle-ci, sa contexture souvent grossière. 

Peu nous importent ces considérations magistrales : pour ces raisons d'in- 
térêt mesquin qu'elles éveillent, en présence de l'œuvre qui retient notre atten- 
tion, elle pinme malgré tout. 

Cet âpre désir de cataloguer, déclasser l'admiration, sans doute pour l'en- 
seigner soi-disant « à sa place », pourrait, selon nous, porter atteinte aux 
divines qualités du don et nous priver, par là même, d'un grand nombre de 
bonnes œuvres. 

On ne pardonne pas volontiers aux gens qui dévoilent nos turpitudes et 
accusent nos faiblesses, il est vrai. 

Cette charge à fond de train, dirigée contre les gens ridicules, dans la 
critique exacte de leurs manies ou de leurs travers, ou simplement de leur 
ingrate physionomie, dut évidemment de tous temps indisposer les esprits 



20 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

étroits qui se croyaient visés. Doit-on conclure de cela à l'infériorité d'un 
genre? 

Écoutons à ce sujet M. Champfleury, qui mettra justement les choses à 
leur place : « Quoique sur un plan effacé, le caricaturiste subit une partie de 
ces dédains. On le laisse dans l'isolement. L'homme n'a pas de récompense à 
attendre que de la mort, mais, ce jour-là, la mort qui ne pardonne à personne 
et qui brise la couronne des princes pour en montrer la fragilité, ce jour-là, la 
mort, pleine de pitié pour d'honnêtes natures méconnues, leur tend, au bout 
de sa faulx, la couronne immortelle de la réputation. » 

Récréons-nous donc franchement en présence du rire bien exprimé, sans 
nous attarder à la pesante critique en mal de catégorie. 

On ne peut, à coup sûr, prétendre que la caricature soit d'essence particu- 
lièrement française, malgré, cependant, la légèreté que l'on se plaît à nous 
reconnaître. Certes, chez nous l'esprit de la légende, cette adjonction de litté- 
rature spéciale, constitue notre réelle supériorité; le style « réduit », l'épithète 
heureuse, tout cela concourt au résultat vainqueur. 

A l'étranger, l'hilarité est provoquée, en plus grande partie, par le détail 
ingénieux du dessin, sa mine, son aspect. 

En Allemagne, notamment, le dessin, souvent même, annule la légende ; il 
se présente seul avec plus d'avantage. C'est, du reste, ù ce pays, et plus par- 
ticulièrement à l'Autriche, que nous devons ces remarquables scènes muettes, 
dont la succession "est savamment amenée jusqu'à l'éclat de rire final. 

Busch, un remarquable caricaturiste de Munich, dont nous parlerons plus 
loin, donna le premier l'essor à ce genre, dans lequel il a triomphé, atteignant, 
par la verve seule de son dessin, jusqu'au plus haut comique. 

Bien souvent donc, la légende qui accompagne un croquis atténue l'effort 
du grotesque exprimé par celui-ci, et réciproquement. Nous en avons des 
exemples fréquents dans la caricature politique surtout. 

Cette dernière sorte de caricature, seule, ne s'est guère transformée; elle 
ne demande guère qu'une application spéciale, — non artistique le plus souvent, 
— une compétence particulière, et son succès dépend seulement de l'heureuse 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 21 



idée. Elle est suffisante, pourvu qu'elle satisfasse l'opinion politique du public 

qui passe. 

« Chaque génération, du reste, adopte une manière de caricature poli- 
tique. Cette manière, relevant autant de la vie courante que de l'art, sombre 
en même temps que la génération qui la vit naître. Elle est aussi éphémère 
que les hommes qu'elle caractérisait. » 

La plupart des caricaturistes ou humoristes, les dessinateurs de journaux 
dits amusants, dessinent toujours dans une même forme; la légende seule varie. 

Les dessinateurs de charges politiques en France sont, à ce point de vue 
et dans ce genre, inférieurs aux caricaturistes de Punch, à Londres; de Puck, 
à New-York, et de Klademdatsch et du Fliege7iden Blàtter, à Leipzig et à 
Munich. 

La caricature ne vise plus à la satire, il est vrai; l'entière liberté de la 
presse paralyse ses moyens. Qui ne se souvient des images satiriques dont les 
Grandville, les Daumier, les Gill, tour à tour, amusèrent et révolutionnèrent 
Paris? Quel scandale! quel tapage, lorsque Gill dessina le fameux Melon et la 
Passoire, sous l'Empire ! 

N'a-t-on pas encore présente à la mémoire l'ingénieuse Poire symbolique 
créée par l'imagination diabolique de Philipon, qui, k travers d'audacieuses 
transformations, nous fit entrevoir dans ce fruit l'image irrévérencieuse de 
Louis-Philippe? 

Aujourd'hui, les dessins immoraux sembleraient devoir plus particulière- 
ment attirer l'attention du public... Autres mœurs! 

On a, en général, une conception fausse de la caricature. 

Il ne suffit pas toujours d'avoir une idée drôle pour que l'effet drolatique 
se retrouve dans le dessin. Pour les gens de goût, souvent une idée très amu- 
sante ne produit plus aucun effet lorsqu'elle est mal traduite par l'artiste ; mais 
le public, très mauvais juge en art, ne se doute pas de cette anomalie. Aussi, 
dans certains pays, croit-on à la drôlerie seule de l'idée. 

A New-York, on paye une idée drôle apportée à un journal illustré, de un 
à trois dollars (IS francs). Elle est souvent accompagnée d'une indication de 



22 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

croquis grossier, qu'un dessinateur moins maladroit exécute aussitôt pour le 
journal. Huit fois sur dix, le dessin tue l'idée sans que nul y prenne garde, ni 
le public ni même le dessinateur. 

Ouant à l'homme aux idées drôles, il touche ses dollars et rapporte bientôt 
un lot de légendes curieuses, surtout politiques. 

En toute caricature, il faut trouver une synthèse, une formule de dessin; 
il ne s'agit pas là de se complaire à la réalisation de l'étude, il est nécessaire 
de créer une manière dont on ne variera pas si l'on ne veut nuire à sa propre 
personnalité, au coup de crayon, que chacun i^econnaît, à celte sorte de gloire 
de la signature, révélée par un rien, de convenu, par parti pris. 

Cette simplification originale, que l'on cherche pour se caractériser, ce 
truc, pour mieux dire, plus ou moins ingénieux ou artistique, adopté ensuite 
pour n'en pas varier, s'il obtient quelque succès, offre un écueil réel : c'est de 
donner prise à l'imitation. 

Elle réussit plus ou moins, naturellement, mais toujours est-il que cette 
queue de contrefacteurs est déplorable pour un genre, surtout dans l'art qui 
nous occupe, dont la production est des plus répandues et des plus accessibles. 

Mais de même qu'au théâtre, le créateur d'un rôle consacre, par ce fait 
seul de priorité, le rôle qu'il joue, de même le lanceur d'un genre conservera 
toujours le mérite de sa supériorité, même s'il a été dépassé. 

D'autre part, le caricaturiste qui doit rationnellement se préoccuper autant 
de la légende explicative de son dessin que de son dessin même, imprime à cette 
manifestation double de son crayon et de sa plume une marque inséparable qui 
le fera toujours original, malgré toute imitation. Quelquefois, le dessin provo- 
quera la légende, souvent ce sera le contraire; ceci n'est, au reste, souvent qu'une 
variété dans le mode de travail, que le résultat seul pourrait faire triompher. 

A travers cette production légère qui nous occupe (légère parce qu'elle 
touche naïvement à l'étude de la nature, non parce qu'elle est inférieure comme 
art), nous pouvons facilement distinguer deux genres d'expression comique : 
les humoristes comme II. Monnier, Gavarni, Grandville, Charlet, Grévin, Wil- 
lette, etc., et les caricaturistes comme Cham et André Gill. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



23 



Les premiers visent plus particulièrement à la critique des mœurs, cher- 
chant l'étude des physionomies et des caractères dans leurs charges; les autres, 
portés de préférence au grotesque, peu préoccupés même d'arriver à la presque 




Caricalure japonaise. 

illusion; les uns, respectueux en quelque sorte du ridicule naturel; les autres, 
épris du rire, sans aucun souci de la réalité. 

Nos préférences artistiques sont acquises aux humoristes, mais l'engoue- 
ment du gros public s'adresse plus volontiers à la lourde caricature ; la légende 
seule met souvent tout le monde d'accord. 



21 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



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Car il faut avoir la légende, voilà le point capital pour un caricaturiste 
excellent! Bien souvent, il est vrai, des cerveaux plus aptes à trouver le mot 
drôle, le soufïlèrent-ils au crayon du dessinateur. Charles Pliilipon, que nous 
verrons bientôt, le créateur de la caricature politique moderne, se montra plu- 
tôt inspirateur de la phrase satirique, qui allumait le dessin, que dessinateur. 

Daumier dut à la démoniaque verve de Philipon le succès de bon nombre 
de ses planches, notamment celles au bas desquelles il exprima sa haine contre 
la monarchie de Juillet. 

« Autant vaudrait dire aux peintres : « Ne faites pas de portraits ! » que 
de leur dire : « Ne faites pas de caricatures! » Connaissez-vous, en effet, bien 
des portraits sérieux qui ne soient pas quelque peu caricatures par quelques 
côtés? 

« Entrez au Salon de peinture, regardez bien tous ces bourgeois qui éta- 
lent leurs croix d'honneur, toutes ces femmes qui montrent leur mérinos rouge 
ou leur velours noir, ces enfants en uniforme de hussards, ces messieurs en 
habit de garde nationale, ces portraits de rois et de princes dans toutes sortes 
d'attitudes ! 

« Ne sont-ils pas là de véritables caricatures, aussi loin de la vérité que de 
la vraisemblance? D'où je conclus encore que la caricature est partout, qu'elle 
est inattaquable, qu'elle échappe à tous les murmures, à toutes les clameurs, à 
tous les supplices, à tous les procès. » 

Ces lignes si intéressantes sont signées Jules Janin ; elles expriment une 
fois de plus encore l'état comique latent dans la nature, l'élément intuitif de la 
gaieté qui dort sciemment ou inconsciemment dans l'être, pour déborder ensuite 
et se formuler en diverses manières naïves, puisque naturelles. 

Cette synthèse presque obligatoire pour l'image gaie, cette niaiserie vou- 
lue dans le rendu ou cette sufTisante note qui n'arrête nos yeux qu'au moment 
par l'éloquence hâtive d'un trait spirituel, rien que spirituel, trouve, du reste, 
sa plus grande force d'expression dans les croquis informes que dessinent les 
enfants. 

Ceux-ci sont des caricaturistes innés, par leur ignorance presque du dessin. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



On connaît l'amusante image que Steinlen reproduisit d'après un dessin 
de ses propres babys? Nous faut-il rappeler aussi les etForts de certains artistes 
pour revenir à cette naïveté primitive, à la recherche du non-convenu, à la 
trouvaille bébéte à force d'èti'e travaillée? 

Quel excellent rire, en effet, que celui qui souvent nous secoue, naturelle- 
ment, sans l'artifice du métier, trop visible, sans les vaines préparations! 

Regardez le dessin des artistes orientaux, des Japonais de préférence, ces 
maîtres décorateurs si primitifs, qui ne demeurent guère inimitables que parce 




Caricalure japonaise. 



qu'ils ne voulurent jamais imiter les autres! Ne puisent-ils pas leur réelle force 
dans cette sorte d'impuissance entêtée, voulue, hostile au progrès ou plus jus- 
tement réfractaire aux manifestations artistiques des autres pays? 

Hokou-Sai, Mitsouki, et tant d'autres, nous ont laissé des albums bien 
curieux, tantôt raillant leurs dieux, se riant de nos tares physiques, tantôt 
stigmatisant en des types fantastiques la puissance, la cupidité, la fortune, tour 
à tour malicieux et naïfs dans des alternatives de rêve et de réalisation enfan- 
tines. Les caricatures japonaises débordent de drôlerie, sans désir de vraisem- 
blance, avec le seul but d'atteindre à la seule tâche décorative, quoique cepen- 
dant les Chinois soient véritablement seuls arrivés au rafBnement par excellence 
du baroque, à cette complexité dans l'extravagance. 

4 



26 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



Ces derniers ont pour les hommes gras une admiration des plus démesu- 
rées; ils ont résumé l'idéal de cette préférence lourde et disgracieuse par le 
Pou-Taï, le (lieu du contentement, une œuvre sculptée qui représente un être 
gonflé, presque informe, tant il est démesurément obèse. 

C'est l'image du « repu ». Chose curieuse, tandis que les Chinois admirent 
religieusement cet épanouissement de la graisse, ils le répudient catégorique- 
ment chez la femme, dont le type idéal pour eux est l'élégance, la fragilité, 
presque la maigreur. 

En Europe, étant donné le format strict, conventionnel, des publications 






TC-tes grotesques de Léonard de Vinci. 

d'images, la fantaisie est limitée, el l'Iiarmonic des compositions en est réduife 
il une monotonie regrettable. 

Malgré ce cadre étroit qui les enserre, bon nombre d'artistes atteignirent 
quand même à l'originalité dans la présentation à l'esprit de l'effet inséparable 
de la drôlerie et de l'étrange, en faveur d'une disposition seulement curieuse il 
est vrai, mais qui, par l'habitude, nous est devenue facilement un charme. 

On dessine tout en haut ou tout en bas d'une feuille, trop à gauche, trop 
à droite; quelquefois une image court du recto au verso; c'est une désinvolture 
artistique dont la fantaisie plus apte des caricaturistes s'empare, plus autorisée 
qu'elle est à oser le comique. 

Le rire, après tout, est une délente nécessaire aux grandes pensées, aux 
durs labeurs; les maîtres les plus réputés nous révélèrent volontiers ce côté gai 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



27 



de leur àme; nous dirons même que Rapharl et Jean d'Udine montrèrent les 
premiers grotesques, dont ils furent les créateurs, voici comment. On découvrit 
dans les ruines du palais de Tito quelques chambres enfouies sous ces ruines 
et semblables à des grottes, dont les parois étaient couvertes de peintures dans 




r.ariciiliiro conire Tallcyi-Dul. 
Publié au Vnw Juttiie, pai' Eugène Delacroix, 



le goût des ouvrages bizarres et plaisants que l'on a depuis appelés grotesques, 
parce que les peintures auxquelles on les a comparés étaient dans des grottes. 

Michel-Ange, notamment dans son Jugement deniier, se laissa aller à la 
réalisation audacieuse de son génie parfois ironique dans sa puissance d'obser- 
vation et d'expression sans Hmites. Nous avons au Louvre des dessins de ce 
« géant » qui témoignent d'une recherche sarcastique rare, inséparable tou- 
jours d'un métier superbe et d'une connaissance de la forme que les maîtres 



2S LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

seuls possèdent. Léonard de Vinci, dans les nombreuses caricatures qu'il nous 
laissa, presque des ébauches, des pages d'album, nous semble prendre autant 
de plaisir à traduire la laideur, à la fouiller, qu'à rendre la Beauté. Il atteint, 
selon nous, l'idéal, dans ces contrastes multiples de la figure humaine; c'est 
souvent la répétition d'une recherche toujours la même, une création idéale de 
la cocasserie qu'il voudrait fixer, dont certaines trouvailles nous arrêtent et 
nous permettent de conclure en faveur de cette nouvelle réussite du maître. 

Delacroix également, dans sa jeunesse, ne craignit pas d'oser attaquer 
avec son crayon les hautes personnalités de son temps, M. de Tallcyrand entre 
autres : il signait alors E. XXXXX. 

En littérature, Victor Hugo adora crayonner des figures grotesques en 
marge de ses remarquables poèmes. Il créa Triboulet, Quasimodo; après avoir 
longuement cherché la silhouette de ces monstres, il leur donna seulement une 
âme humaine pour racheter un peu leur hideur physique. 

Henri Meilhac, le spirituel auteur dramatique, le futur académicien, sous le 
pseudonyme de Valin, n'avait-il pas, à ses débuts, cherché dans le dessin comi- 
que, au Journal poiir rire, l'expression de sa verve étincelantc, et, bien avant 
lui, Hoffmann, le fantastique conteur allemand, ne s'était-il pas essayé avec 
succès dans cette branche de l'art? 

En musique également, certains maîtres se complurent à la recherche 
gaie de l'harmonie pour sa faculté imitativc. 

11 ne s'agit point lu de symphonie, nous voulons parler de ces ingéniosités 
curieuses seulement, non artistiques, souvent clownesques même, dont certains 
instrumentistes gaiement firent leurs hors-d'œuvre. Nous nous souvenons de 
cette amusante illusion de la vielle que le célèbre violoniste Sivori nous donna 
\\n soir, de ces cris de bêles qu'il arracha à son instrument tandis que montait 
une plainte de la mer, des vociférations de foule lointaine... 

Dans un ordre beaucoup plus relevé, nous citerons une fantaisie étourdis- 
sante de cette verve- imitative d'une vérité puissante; nous avons nommé la 
Symphonie zoolo<jique signée Saint-Saëns, qui nous permet d'entendre, exacte- 
ment enregistrés, depuis la voix gutturale de l'éléphant jusqu'au bruit cristallin 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



29 



do la cascade d'eau qui s'égrène, en passant par une marche fossile un peu 
macabre dont Teffet est superbe et... burlesque. 

Chérubini nous donne une autre... note : le grand musicien aimait à com- 




Pou-Taï fPoussali), dieu cliiiiois. 



poser en société; si l'inspiration paraissait rebelle, il empruntait aussitôt un 
jeu de cartes à ceux qui jouaient auprès de lui et le couvrait ensuite de carica- 
tures et de croquis plus grotesques et plus bizarres les uns que les autres, car 
son crayon était aussi facile que sa plume, bien que difTéremment éloquent. 



30 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

Qui ne connaît encore les belles et souvent hilarantes fantaisies, d'une exé- 
cution remarquable, du reste, qui décorent nos superbes cathédrales, nos prin- 
cipaux monuments? Qui n'a ri au spectacle curieux, inattendu, de ces gouttiè- 
res, de ces cariatides évocatrices de la plus franche gaudriole, en présence de 
toutes ces manifestations gaies, enfin, que nous laissèrent les glorieux sculpteurs 
de jadis? 

Étonnante, n'est-ce pas, cette statuaire grotesque, indécente souvent, au 
cœur même de l'Église, exécutée en toute liberté, en toute licence, sous les 
yeux amusés des moines et des prêtres ! 

La caricature donc, pas plus que tout autre art émouvant, n'a laissé les 
artistes indifTércnts ; elle n'est donc pas un genre inférieur. Nous ne parlons pas 
ici, s'entend, des élucubrations courantes, grotesques plus qu'elles n'y pour- 
raient prétendre, sorte d'images au tour calligraphique dues à la facilité d'un 
« chic » mauvais, faites d'habitude et non de savoir, gaies au delà de l'inten- 
tion de celui qui les produit. 

La caricature, évidemment, puise son sel même dans le dessin « de chic», 
c'est-à-dire d'intuition sans étude; mais elle doit s'ai)pliquer à charger la nature 
sans la défigurer au delà des limites ; les artistes actuels qui se consacrent à ce 
genre sont, pour ces qualités de talent plus réel, supérieurs par certains côtés 
à leurs précurseurs. 

Ils dessinent plus correctement, copient plus servilement les types qu'ils 
côtoient; nous reconnaissons ces faces, à peine dénaturées, et c'est là un 
charme nouveau dans l'art de la caricature, puisque cet avantage de l'étude ne 
nuit pas à l'etTet comique. 

L'esprit, de plus, se modifie à travers les temps. Que de livres réputés 
amusants par nos pères nous paraissent lugubres maintenant ! Que d'œuvres 
théâtrales qui avaient diverti les générations précédentes nous parurent mor- 
nes 1 Dans les œuvres gaies, superficielles, qui s'attaquent surtout à l'esprit 
d'une époque, la chose est fréquente : les ridicules changent, cl i>ar suite leur 
observation. 

La bonhomie qui particularisait le genre de jadis tend aujourd'hui à nous 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



M 



lasser : Mimi Pinson est bien morte, Jenny rouvrière l'a suivie dans la tombe, 
et Chauvin passerait pour un fou. La romance n'est plus, le mélodrame qui fit 
verser tant de douces larmes n'a guère qu'un attrait rétrospectif... Toutes les 




Diable en pierre (Notre-Dame de Paris). 



scènes tendant aux sentiments simples et touchants provoqueraient plutôt le 
rire, de nos jours. 

Des pince-sans-rire trouvèrent là même, dans le spectacle de cette sensi- 
bilité un peu artificielle de nos âmes, un élément comique des plus goûtés 
actuellement. 

L'esprit moqueur, sarcastique, un peu méchant même, obtient à notre 



32 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

lieui'o une vogue caractéristique; il scnil)lc que l'on se venge de préférence de 
la vie et des êtres, et l'on paraît éprouver un réel plaisir dans la contemplation 
de ces coups cinglants portés au ridicule de la bourgeoisie et de la haute finance. 
De même la misère, celte atroce inégalité des choses, donne prise maintenant 
à un esprit spécial, cruel pour la société, auquel on applaudit en présence de 
la compassion qu'il fait naître et devant l'amertume qu'il dégage. On dirait 
que l'on prend plaisir à être fouetté. 

La caricature, somme toute, doit s'attacher à préserver le faible des atta- 
ques du fort, son but véritable est de taquiner spirituellement le lion et d'assu- 
rer la victoire au moucheron, ses armes éloquentes sont seules trempées de 
verve rageuse et de persévérante « blague » . 

On recherche davantage maintenant l'étude de la vérité; c'est un genre 
nouveau donc, et la cancature disproportionnée, ces grosses têtes placées au 
hasard sur des petits corps, grotesques par un parti pris enfantin qu'alTection- 
naient les artistes qui nous précédèrent, disparaissent heureusement du. vrai 
domaine de l'image comique. 

On ne peut nier l'influence diverse que de tout temps la caricature exerça, 
tour à tour au service d'un gouvernement ou opposée à un régime, tantôt 
élevant les cœurs, tantôt exaltant la patrie. 

Voyez combien Charlet, Raffet, Hippolyte Bellangé et tant d'autres furent 
salutaires à leur époque par leurs dessins héroïques faits de sentiments bon 
enfant, rayonnant de flamme chauvine ! 

La Caricature, le célèbre journal de Philipon, ne fut-elle pas la plus 
redoutable des armes que brandirent les républicains contre Louis-Philippe, 
et combien de coups mortels furent portés au second Empire par la Lanterne 
de Rochefort ! 

En Amérique, la caricature est d'une audace terrible, et les politiciens 
actuels de ce pays en profitent encore. 

Le Magazine de Harper tint à sa solde pendant plus de vingt ans un cari- 
caturiste allemand, nommé Nast, qui faisait plus avec son crayon que tous les 
articles de journaux. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 33 

Aussi amassa-t-il une rapide fortune en adaptant les légendes qu'on lui 

■ 

fournissait à des sujets absolument incompréhensibles cependant, pour les per- 
sonnes non initiées à la politique intérieure des États-Unis. 

En Angleterre, la caricature doit trouver son contrepoids dans l'opinion 
publique : elle ne saurait dépasser certaines limites, et les coups de fouet dont 
elle cingle les orateurs, les ministres, voire même les membres de la famille 
royale, dans le Punch, n'en sont pas moins hardis pour être souvent justes et 
loyaux. 

On peut dire que Daumier illustra merveilleusement l'époque de Louis- 
Philippe ; on revit le règne de ce monarque en passant en revue les pages du 
grand dessinateur. 

L'orientation de la caricature varie certes au gré des dessinateurs : beau- 
coup passent au jour le jour d'un sujet à l'autre ; il en est qui suivent une idée, 
exploitent un filon, tels Gavarni et Gré vin, qui traduisirent excellemment les 
plaisirs et les turpitudes de la femme légère ; tels Henry Monnier, Daumier, 
qui se complurent à l'étude des travers bourgeois. De nos jours. Forain mord 
cruellement, de son esprit fin et acéré, les lâchetés et les vilenies delà vie, tandis 
que Willette, de son crayon souple et charmant, nous ravit par sa création 
aimable d'un idéal féminin, délicieusement retroussé. 

La plupart de ces productions tendent à l'étude philosophique ; c'est de la 
caricature supérieure, dont les images, réunies plus tard en album, forment un 
tout, résumant une idée en réalité sérieuse, moralisatrice souvent, une œuvre 
de valeur enfin. 

Nous avons dit que l'art de la caricature fut engendré par le rire ; il nous 
importe donc peu de discuter si Clésidès l'emporta sur Clésilope ou Antiphile, 
ces noms que les âges nous ont transmis comme étant ceux des pères proba- 
bles de l'expression comique : toujours est-il que, si haut que nous remontions 
dans l'antiquité, nous trouvons des manifestations du rire. 

Parfois, il est vrai, nous pouvons nous méprendre sur le caractère exact 
de ce rire que provoquent chez nous ces rudimentaires productions, celle des 
Phéniciens, des Égyptiens entre autres; peut-être notre hilarité n'est-elle le 



31 LA CARICATUllE ET LES CARICATURISTES 

résultat que do cette naïveté, do cette maladresse due en partie aussi à la gros- 
sièreté des matériaux employés, qui nous saute brutalement aux yeux. Nous 
pensons cependant que, volontairement ou involontairement, le comique se 
trouve là où jaillit le rire. 

Voyez tous ces monstres dont la hideur repoussante est soigneusement 
clicrchée, et ces pygmées laids à plaisir, nains et bossus ; regardez ces papyrus, 
ces pierres : toute cette conception du grotesque sous ses formes multiples vous 
apparaîtra des plus réussies dans l'époque primitive môme. 

Les Grecs, eux, tirèrent un parti original et poétique de leur intelligence 
comique ; ils ont créé des types symboliques éternels ; les Faunes, Priape, les 
Harpies, les Rthes, Silène, etc., incarnent spirituellement l'amour libre, licen- 
cieux, le charme des bois, et la mort même. 

On peut dire qu'à cette époque l'art gai ne respecta rien ; Jupiter lui-mèmo, 
aux foudres d'airain, fut bafoué par la verve des Grecs. 

Malheureusement la postérité ne nous a transmis que deux noms, parmi 
les premiers caricaturistes : celui du peintre satirique Pauson, le terrible adver- 
saire d'Aristophane, qui ne le ménagea guère à son tour dans ses pièces, et 
celui de Panthasius, qui, à ce que rapporte Pline, ridiculisa les travers du peuple 
athénien dans une composition qu'il intitula Demos. 

Le besoin de rire est tellement absolu à cette époque, qu'en les moindres 
ustensiles nous le voyons se manifester, soit dans la forme, soit dans le décor. 
Ce sont, la plupart du temps, des images parodiques, des idées simples sans 
accompagnement de texte, qui ne nous paraissent pas sensiblement moins bouf- 
fonnes que nos fantaisies actuelles. Nous avons dit que, pour la décoration de 
ses monuments, l'Église permit, aux temps passés, à la sculpture les i)his auda- 
cieuses manifestations du grotesque ; nos belles cathédrales sont là pour l'at- 
tester, c'est le diable le plus souvent ou les esprits malins, lutins ou autres gno- 
mes, qui font les frais de toute cette sorte de représentation du cocasse, exécutée 
avec un sentiment d'art des i)lus réels, i'cnl-ètre est-il [)ossible de dire que, sans 
cette dernière qualité, toutes ces fantaisies égrillardes, souvent même obscènes, 
ne se recommanderaient pas autant à notre admiration. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES :i;i 

II serait intéressant de faire l'étude des trouvailles auxquelles s'ingéniè- 
rent les artistes de tout temps, à travers leurs recherches multiples vers la 
personnification de l'esprit du mal. 

Cet être redouté nous a été montré surtout au Moyen Age, par les gra- 
vures entre autres, sous des formes on peut dire géniales quant au résultat 
bienfaisant qu'on atteignit dans la représentation burlesque, jamais la même. 




Nain ('gvplien. 
Esli'iiit de l'Ai/ ilii rire cl de la cariciiliire [May ùdi'eur). 



La verve du comique trouva toujours son plus sûr élément de succès dans 
l'étude des êtres de pure imagination, à moins que ce ne fût dans le manque 
d'équilibre si curieux des contrastes. Les gras et les maigres, en effet, les nains 
et les géants, dans leur comparaison grotesque, furent tour à tour caricaturés 
avec un esprit toujours amusant. 

Les animaux également obtinrent leur vogue de fou rire : quelles for- 
mes étranges les anciens, entre autres, leur donnèrent! Ces tètes si cocas- 
sement construites et ces membres tellement disproportionnés! Heureusement 



30 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



que, souvent, des légendes vinrent à point pour mettre un terme à notre ahu- 
rissement ! 

Ilolbein osa, l'un des premiers, dessiner des caricatures dans les marges 




Dessin (le Cali.ot. 



d'un texte satirique; cette idée nouvelle trouva aussitôt des imitateurs nom- 
])reux ; elle nous a permis d'admirer quelques exemples heureux de celte colla- 
boration, au début, de la plume et du crayon. 

Ce merveilleux Rabelais ne mérite-t-il pas ici une place importante par son 
génie si comique, lui (jui souffla ù travers les générations son étonnante obser- 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



37 



vation du grotesque, éveilla l'idée drôle chez les dessinateurs et leur traça leur 
voie après en avoir arraché les épines ! 

Dans les brillantes évocations de Callot, nous voyons défiler tout un comi- 
que raisonné, rigoureusement dessiné en une facture claire et puissante; l'ob- 





Dessins (I'IIùlbein; exirait de la Danse des Morts. 
i 

servation de ce mode d'esprit ne nous réserve de surprise que par l'examen 
scrupuleux du détail. 

Car, Icà, l'idée est condensée et se révèle dans les moindres endroits du 
dessin. L'exécution des mendiants croqués par Callot, le spectacle de tous ces 
difformes, l'exagération apitoyante de tous ces éclopés, est vraiment belle; il y 



3S LA CAHICATURE ET LEÏ^ CARICATnUSTFS 



a là un parti pris do ligne qui fuit correspondre son œuvre aux plus belles 
oeuvres. 

Nous pensons à Goya, devant cet artiste, à Doré, à Vierge; quelqu'un a dit 
que « Goya était le Rabelais espagnol » : c'est aller loin, selon nous, dans le 
plaisir de comparer, bien que la collaboration de ces deux grands hommes eût 
pu nous réserver de bien excellentes surprises d'art. 

Goya, puisque ce nom est venu sous notre plume, a, lui aussi, donné à la 
caricature une œuvre magistrale : ses Caprices. Bien suggestive, bien impres- 
sionnante, cette série d'eaux-fortes que nous venons de désigner; il nous est 
impossible de dépeindre l'intensité poignante de toutes les scènes représentées 
par l'artiste; tout ce grouillement lugubre, noyé dans les ténèbres, toute celle 
évocation de turpitude et de honte qui accompagne la débauche, tout ce spec- 
tacle aussi de la foide des sots et de l'hypocrisie. 

Ce pêle-mêle d'idées un peu confuses est exprimé en une exécution heurtée, 
faite de blanc et de noir, sans la douce transition du clair-obscur : elle est plus 
audacieuse cl plus cinglante par ces raisons mêmes. 

La Hollande eut Van Ostade, Romyn de Hooghc, Jean Steen el Téniers, 
ce dernier amuseur charmant, licencieux sans excès et franchement gai tou- 
jours, ce parfait interprèle d'iiitérieui-s, amoureux des joies que nous donne le 
coin du feu, peintre fidèle des portes closes derrière lesquelles causent douce- 
ment les amoureux, le chantre éloquent des franches bcureries cl des danses. 

La mode, avec ses curieuses exagérations, avec la fraise, la crinoline, etc., 
porta beaucoup à la caricature. Les polémistes du crayon firent merveille, cri- 
tiquant tour à tour le collant des incroyables et les pantalons vastes qui nous 
vinrent plus lard. Debucourt a exprimé de main de maître le ridicule du cos- 
tume à son époque, daiis sa Promenade puhlùpœ enivc autres, el, bien avant 
lui, sous Louis XIV, les frères Bonnard excellèrent dans leurs critiques ingé- 
nieuses de la mode féminine. 

A l'époque de Louis XVI, les ridicules de la coilTure avaient donné prise à 
une amusante raillerie; toute cette architecture de cheveux, dans laquelle s'en- 
chevêtraient les plus curieux oripeaux, atteignit cà l'absurde; on dit même que 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



39 



le roi, justement inquiet de cette pyramide de jour en jour croissante sur la 
tète des femmes, se fit l'inspirateur d'une caricature destinée à détruire cette 
mode niaise. 

Ce genre de persiflage, victorieux sans peine, peut-être fit-il moins rire à 
son époque qu'à la nôtre ; car il est à penser que, de tout temps, le ridicule de 
l'accoutrement exista et que jamais ce ridicule sincèrement ne nous choqua 
lorsqu'il se produisit ; à notre époque, nous ne semblons guère, en efTet, nous 




Les joueurs de boules. 
Dessin de C\kle Yeknet; estrait du Directoire, par Lacroix (Firmin Didot ùilileuv). 

douter que la photographie de nos modes actuelles sera du plus risible effet 
dans les années à venir. 

La caricature se moqua, d'autre part, souvent, des inventions curieuses 
dont elle ne prévoyait pas soit l'utilité, soit la réalisation possible; elle ne se 
montra pas clairvoyante en ce genre, car successivement les ballons, les vélo- 
cipèdes, les chemins de fer, furent tournés en dérision par elle. 

Déjà nous avions eu, au dix-septième siècle, une fantaisie caricaturesque 
d'un médiocre esprit, sinon d'un habile arrangement, dans cette scène des 
Habits : habit du tonnelier, du cnrenr de puits, du vinairjrier, du saeetiev, etc. 

Le plaisir de se singulariser dans le costume, entre autres, hvréc ou uni- 
forme, habit de cour ou d'ambassade, plus ancré encore en Angleterre que 



40 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

partout ailleurs, n'a-t-il pas confiné, nialyrô et peut-être bien à cause de sa 
pompe, au plus franc ridicule? 

La véritable caricature se révèle surtout pendant les périodes d'agitation 
ou d'excentricité; elle met alors toute sa force d'expression, sa crùneric et son 
éloquence au service de la passion. 

On sait que les querelles religieuses donnèrent lieu à de nombreuses 
caricatures au temps de la Ligue, et les luttes politiques au temps de la 
Fronde. 

Lorsque, dans un pays, les divisions intestines se calmèrent en face de la 
guerre internationale, on vit api)araîtrc, sous l'inspiration du patriotisme, la 
caricature dirigée contre l'étranger. 

A l'époque de Dcbucourt, en plein dix-huitième siècle, en plein calme, 
nous voyons naître celte sorte d'image badine, tendrement lascive, un peu 
pleurarde même, à la contemplation de laquelle se passionnent les muscadins 
et les merveilleuses, qui sentent, eux-mêmes, le musc et la pommade. A côté 
de certaines gravures remarquables dans ce genre, nous avons un choix de 
mignardises grotesques, sans le savoir peut-être, à cause de cette exagération 
outrée^ des sentiments qu'elles voudraient peindre, remarquables toutefois par 
la forme et la présentation. 

Exceptionnellement, pendant l'époque de la Révolution, la caricature 
■reste terne, enfantine presque; nous voyons réapparaître la banderole qui fait 
parler des personnages sans mouvement et sans esprit, incompréhensibles pres- 
que dans ce qu'ils veulent exprimer sans ce secours puéril; sous le Directoire, 
à part Carie Vernet, Bosio, Boilly et Dcbucourt, rien de bien original ne nous 
est révélé par l'image. 

Carie Vernet, très inspiré des Anglais dans leur procédé de coloris et leur 
genre de silhouette, se complaît, semble-t-il, à une fantaisie, toujours la même; 
ce sont toujours ces pareilles promenades en cabriolet, la répétition ù satiété 
de cet idéal de cheval étique, noueux, efflanqué, attelé à la même voiture cha- 
virée en arrière : les effets comiques apparaissant toujours semblables et fati- 
gants. L'artiste dont nous parlons cultiva aussi avec succès le genre grivois et 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



41 



obtint, avec des Merveilleuses et des Incroyables à la façon de Debucourt, une 
vogue de bon aloi, de même qu'Isabey. 

Nous avons aussi de Carie Vernct des charges sur les Anglais, dont l'ar- 
tiste dépeignit très gaiement le "physique et le costume. 




L.i maicliande de coco. 
Dessin Je C. Veknet; exlrail du Direiioire. par Lacrois. 



Boilly, lui, excella dans cette sorte d'image qui consistait à grouper en 
une seule scène des tètes nombreuses, réunies en grappe; il nous donna ainsi 
des physionomies bien observées de buveurs, de fumeurs; il insista sur la per- 
sonnification multiple de la face humaine. 

A rapprocher de ce genre celui qui fit florès sous la Révolution : nous vou- 
lons parler de ces têtes à double masque, permettant à l'artiste de faire expri- 
mer à son personnage deux sentiments contradictoires avec chacune de ses faces. 



42 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



Il nous semble que Cade Vcrnct notamment, Isabey et Bosio ne firent 
pas de la caricature, à proprement parler; leur expression d'art fut amusante, 
mais conserva des qualités de critique presque naturelle; ils se montrèrent plus 
particulièrement drôles par les sujets qn'ils choisirent que par leur verve per- 
sonnelle. 




Caiicaliire tirée d'un pnmphlcl de Coi.net. 
Exlraitcdu lUrecloirc, par Lacroix ^Firmin Didol éJileur). 

En définitive, la caricature se manifeste en France dès le Moyen Age; 
impersonnelle sous le Directoire, banale sous l'Empire et terne pendant la Res- 
tauration, elle ne devient guère intéressante que vers 1830. 

Les Anglais et les Hollandais nous avaient précédés; chose curieuse que 
cette constatation du premier éclat de rire chez nos voisins aux tempéraments 
froids et précis, compassés et austères! 

Mais quoi de plus redoutable cependant que celte figure railleuse de John 
Bull, si pesante, mais néanmoins si rélléchie dans son manque évident de spon- 
tanéité! 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



43 



M. Grand-Carteret définit en ces termes le genre de caricature qui, selon 
lui, prévaut en France : « De cet amas de documents se dégage un fait positif 
indiscutable : la prépondérance, en France, de la femme et de la caricature 
légère, ou plutôt, pour mieux exprimer la chose, l'éternité des préoccupations 
féminines qui, dès que la politique cesse d'être au premier plan, reprennent le 




Le jeu de dominos dans un café vers iS30. 
D'après une lithographie de Boilly ; extrait du Dix-Xcutiéme Siècle, par Grand-Carteret (Firmin DiJol ùditeur). 

dessus : quoique des maîtres nous aient fait pénétrer dans tous les ridicules 
humains, la vie intime semble être plus rebelle à l'image. » 

En Angleterre, nous voyons apparaître Hogarth (1697-1764), un morali- 
sateur à sa façon, artiste très habile, très consciencieux, dont la verve sans 
émotion s'attache au détail, jchatie le vice pour nous en éloigner. Il se montre 
peut-être plus littérateur que peintre. Ce sont des pages froides qu'il trace, 
inférieures à l'impression reçue devant les pages de Gillray, le terrible adver- 
saire de Napoléon, Gillray, aux combinaisons ingénieuses et caustiques. 

Rowlanson triomphe sur ces deux artistes par sa verve comique ; dans Cor 



44 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

et Dasmn, par exemple, il nous semble avoir précédé Doré par la charge spé- 
ciale et la facture un pou ronde. 

Citons encore les caricatures si diverses entre elles que signèrent les trois 
frères Cruikshank. 

De nos jours, c'est dans le P/tuc/i, le journal fameux du rire à Londres, 
qu'il nous sera donné d'admirer sans réserve les superbes pages de W. Cranc, 
aux évocations du plus pur Moyen Age par l'esprit et la facture; celles do 
Caldecott, aux tendances d'esthétique japonaise, nous donneront de curieuses 
sensations. Mais la gaieté de cet art est bien froide, bien spéciale, plus décora- 
tive que caricaturale; combien elle est inférieure à l'extraordinaire fantaisie 
des Américains ! 

Ah! les merveilleuses charges de Zim au .///(h/e! Ouelle exécution supé- 
rieure dans le dessin et les pages signées Fithian et celles de Gibson, cet élin- 
colant manieur de la plume, dans le Life! 

Le sujet de ces dernières productions s'attaque volontiers à l'élément 
nègre, qui pullule là-bas, et les artistes, on Amérique, ont tiré un habile parti 
de ce type, que l'on no saurait reproduire plus oxcollemnient qu'eux. Do mémo 
l'électricité, dont ils trouvèrent la géniale application, leur fui un filon tonl (racé, 
qu'ils exploitèrent avec un esprit très personnel; il est prosipio inutile do con- 
naître la langue anglaise pour rire avec eux <]c leur comique transcendant. 

En Allemagne, Chodowiccki continue le genre léger des Cochin, des 
Ciravelot, des Eisen; il étudie froidement les caractères et les manies de son 
époque, il demeure correct et ne se révèle guère aux humoristes, malgré 
certaines tendances. 

Citons encore Hassenclevcr et Campenhauscn pour leur science, leur soin 
à nous exprimer les moindres détails de leur pensée. 

Plus tard, vers 1845, nous voyons Rethel, pasticheur souvent heureux des 
pages cérébrales de Holbcin, d'un comique morne et d'une profondeur fati- 
gante, et Colette, lugubre fantaisiste, dérivant lui-même d'Albert Diirer et de 
Sébastien Brandt. 

Busch apparaît alors avec un esprit inconnu avant lui. Busch, selon nous, 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



4S 



le plus habile et le plus amusant des caricaturistes, un noA'ateur en sus, une 
imagination d'un cocasse surabondant. 

Los dessins de ce caricaturiste parus dans le Flicçjenden Blàitcr sont des 
purs chefs-d'œuvre de drôlerie. Ils sont simplement exécutés au trait ; ils nais- 




Dessin de rioGARTii; extrait de Y Histoire des peintres (Laiirens édileur). 



sent naturellement au bout de la plume, et, jusqu'en les moindres détails, l'ob- 
servation de l'artiste nous arrache le rire. 

Busch inventa, nous l'avons précédemment dit, ce système de dessins sans 
légendes tant en faveur aujourd'hui; on ne peut s'imaginer jusqu'à quel point 
cet artiste atteint la force du grotesque; tous ses dessins seraient à citer, et, 
réunis en album avec une pointe d'enluminure, ils obtinrent un succès qui 
n'est pas près de prendre fin. 



40, LA CARICATURE ET LES CARICATURISTE? 



A notre époque, du reste, répétons-nous, la caricature se renferme plus 
particulièrement dans l'exactitude du dessin ; elle recherche son comique dans 
la vérité et volontairement, c'est-à-dire sans le laisser-aller d'une mauvaise 
exécution qui provoque le rire par hasard. 

C'est Harburger, aux types savamment conçus, drôles parce qu'ils sont à 
peine grossis dans la drôlerie, atteignant au comique grâce au choix de l'artiste 
dans la foule, des faces et des allures ridicules. 

Schlittgen et les Reinicke complètent cet ensemble d'un réel mérite d'art, 
à cause de sa non-convention et son absence de manière. 

Emile Reinicke, plus particulièrement, traite du cocasse chez les animaux; 
il les connaît, il les sait par cœur, et sa fantaisie n'est parfaite que pour ces 
raisons. Avec Oberlander, le rire est moins délicat; cet artiste a des idées 
spéciales, cependant originales; il est fécond dans l'image des travers et des 
contrastes, ainsi que Gràtz. 

Quant à Vogel, son talent bien natal le rend esclave d'une lourdeur insé- 
parable, malgré la fantaisie qu'il cherche à déployer; il est strictement sincère 
dans la drôlerie, sans au-delà; il dessine avec trop de brio et de science le 
sujet léger qu'il nous montre. 

Notre rapide excursion à travers l'histoire générale de la caricature étant 
achevée, nous allons aborder maintenant l'étude spéciale de cette manifestation 
artistique dans notre pays. 

AcetefTet, nous procéderons par notices individuelles distinctes, convaincu 
que le moyen d'arriver à une notion juste de l'ensemble consiste à faire, pour 
les réunir, une suite d'examens particuliers. 



CHAPITRE II 



DAUMIER. CiAVARNl 



DAUMIER 

I 

Daumicr atteint dans son œuvre à la plus haute intensité d'art. Tour à 
tour simple et riant, fougueux et mordant, le dessin de Daumier nous charme 
par l'aspect chaleureux de sa couleur, sa liberté d'exécution et l'audace de 
son idée. 

L'artiste veut toucher de suite à l'expression sans s'attarder à l'exécution, 
qui ralentirait, semble-t-il, l'essor de son esprit ; il trouve plus particulièrement 
sa puissance dans le dédain qu'il a de la grâce, inférieure, selon lui, pour expri- 
mer la force. 

Malgré ce côté sommaire que recherche le crayon de l'artiste, cette bru- 
talité résumée en un seul ti'ait noir souvent, la délicatesse de la couleur qui 
ressort de toutes ses compositions nous étreint et nous enveloppe dans une 
sensation impérieuse d'admiration; cela est savoureux, loin de la mièvrerie, 
d'une violence parfois superbe et d'une lumière inouïe. 

Les moyens d'expression de Daumier, un peu pareils, puisqu'ils procèdent 
d'une seule intuition de nature, se renouvellent, à notre satisfaction, dans la 
féconde variété des sujets choisis; c'est de la charge sans folicj une observa- 



48 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

tion fine et mélancolique, ici un chef-d'œuvre, là une amuseltc : somme toute, 
une inégalité de production exempte de médiocrité et fertile en trouvailles. 

« L'esprit de sélection, en art, qui tranche si volontiers des genres avant 
le verdict des années qui consacrent, n'a pas cru, cependant, devoir rejeter 
l'œuvi'C de Daumier en dehors de celles des maîtres, et cela n'est pas un 
mince éloge qu'elle décerne à la caricature, en la personne d'un de ses chefs 
les plus incontestés. » 

Comment, au reste, ne pas acclamer cet œuvre, si vivant, si clair, tout 
imprégné d'audace et de belles pensées, tour à tour ému de cette noble émo- 
tion que nous partageons aussitôt avec lui, élevant l'àme, souillant l'héroïsme 
et les dignes colères, fouettant les énergies, ou bien débordant de ce mépris, 
de ce dégoût qui monte ensuite à nos lèvres, pour tout ce qui est llétrissablc : 
la lâcheté ou la bêtise. 

Les belles pages que nous feuilletons reflètent une àme grande insi)irati'ice ; 
nous pensons haut avec le dessinateur, empoignés par cet art double qui parle 
aux yeux et au cœur. 

Point n'est utile souvent la légende accompagnatrice des dessins du maître : 
celle-ci n'apporte, la plupart du temps, aucun avantage à ce que nous voyons; 
elle supprime aussi ce côté fâcheux d'actualité qui pourrait amoindrir une 
scène. Tout cet œuvre poi'te en lui-même une qualité supérieure qui le place 
bien au-dessus de celui de certains caricaturistes, comme Cham, par exemple, 
qui ne dut guère sa vogue qu'à l'esprit du texte qui soulignait ses croquis. 

De même que l'on reproche à Charlet l'addition souvent puérile de ses 
légendes mal en rapport le plus souvent avec ses magnifiques dessins, de même 
souvent trouverons-nous inutile cet agrément chez Daumier ; — ces deux grands 
artistes pouvaient en effet nous séduire par la seule éloquence de leur crayon. 

Voyez la Jiue Transiionain, quel tableau admirable ! le Ventre législatif. 
Peu nous importe le caractère d'actualité de cette première scène, et nous nous 
intéressons fort peu à tous les « types » que l'artiste a portraicturés dans celle 
seconde : il ne nous reste plus rien de ces acteurs, et cependant les qualités 
d'art de l'œuvre demeurent; de même pour les Émiyrés de Charlet. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



49 



Daumier est, dans la plus haute acception du terme, un classique, par la 
science du dessin, sa verve, son originalité et sa conception singulière des 
ridicules et des vices. Il a poussé l'observation à son paroxysme. Dominé par 
un instinct supérieur de conception innée, il a laisse aller librement son crayon, 
obéissant à sa nature, bien qu'il ait voulu, dans une tentative restée infruc- 




Portrait de Daumier, par Emile Bavard. 

tueuse, résister à la force de ses dons pour la caricature : n'a-t-on pas, en effet, 
conservé quelque part l'ébauche d'un tableau d'histoire que l'artiste à ses 
débuts avait entrepris? Cette toile, dit-on, symbolique, représentait la Répu- 
blique, pour laquelle Daumier éprouva toute sa vie une passion sincère et qu'il 
servit si courageusement avec son crayon, à défaut de pouvoir la glorifier avec 
son pinceau. 

Dans ses caricatures politiques, l'artiste est plutôt satirique; il ne met pas 
de haine à sa passion, il mord au bon endroit et s'attaque de préférence à des 



ViO LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

types qui lui déplaisent plus encore par leur physique que par leurs actes; ses 
belles séries des Représentants représentés (1849) et des Déceinhraillards (1850) 
sont un exemple de ce grotesque seulement atteint par la critique des physio- 
nomies. 

L'artiste, dans cette dernière œuvre, voulut montrer à ses ennemis, les 
auteurs des lois de septembre, « que celles-ci n'avaient pas arrêté chez lui le 
développement de son génie de caricaturiste politique, elles l'avaient seulement 
suspendu, et que sa verve se réveillait, après avoir sommeillé quinze années, 
aussi hardie, aussi tenace, aussi vigoureuse. » 

« Dans l'intervalle il s'était attaqué à tout ce qui directement gène ou indi- 
gne la délicatesse d'une conscience hautaine. Il dessina des pages de croquis 
sur les jardins publics, exprima parfaitement les diverses physionomies de 
promeneurs écrasés sur des bancs au soleil, il llàna sur les quais, s'attarda 
devant les boutiques, il s'extasia en un mot sur tous les ridicules, les fausses 
sensibilités, qu'il recueillit comme font les entomologistes des variétés d'in- 
sectes. » 

11 a horreur des gens de justice, il adore les fouailler; nous avons de lui 
des séries de juges et d'avocats, des aquarelles surtout, en tous points remar- 
quables. Ce sont des pages malicieuses, d'une vérité sournoisement piquante, 
sans autre méchanceté que la fine observation. Condamné, au début de sa vie, 
à quelques mois de prison pour une lithographie politique cependant bien inof- 
fensive, — un Gargantua, un Louis-Philippe à visage en poire, absorbant et 
digérant des budgets, — Daumier conserva des ombres et des lumières de la 
salle d'audience, des visages et de la somnolence des juges, de la robe des 
avocats et de l'ampleur de ses manches, de leurs gestes, de leurs mines, une 
impression indélébile, faite de terreur et de moquerie. Avec son intuition qui 
était grande, — car, nous dit-on, Daumier, depuis cet incident, ne serait plus 
retourné au Palais, — l'artiste fouilla, scruta le monde de la justice avec un 
rare bonheur de justesse. « Quelle étonnante vérité, cn.effet, dans ces attitudes si 
diverses! Ces physionomies semblent avoir été prises sur nature, et ces poitrines 
bombées, ces crânes pointus enfouis sous des toques, ces plis de la toge qui 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



51 



flotte, ces rcabats qui éclairent les mentons rasés, ces mains qui pressent affec- 
tueusement, ces mains qui tout à l'heure menaçaient avec des frémissements, 
ces sourires aux clientes et ce mouvement des lèvres qui jette dans l'oreille du 




Le gamin ûc Paris aux Tuileries. — ., Crisli !... comme on s'ejifonce là-dedans. » 
Dessin de Dahm.er ; extrait des .hiiriifes rèvoliUioimnires. d'Armand Dayot (Flammarinn iSlit™r). 

prévenu un suprême et décisif conseil. Le comique et le tragique du palais, 
tout est là dans son éloquence humaine et dans son éloquence du métier. » 

Comme l'on voit, ces quelques mois d'internement à Sainte-Pélagie furent 
d'un excellent enseignement pourDaumier, qui, dans le recueillement forcé que 



ri2 LA CAllIC.ATUUK HT LES CAllICATUlUSTES 



lui avaionl fait subir si>s « bouri'oaux », documonla sa verve railleuse et finale- 
mont montra les dents aux yens de justice, pour lesquels il avait un double sen- 
timent do mésestime et d'efFroi. 

De celte caplivilé datent les di-ux belles compositions intitulées Souvenirs 
fie Sainte-Pëldgir, les Br jouissances de Juillet (27, 28, 20) et quelques vues 
intéressantes de la prison elle-même. 

Quand on songe que lo père de Daumier avait rêve de faire de son fds un 



huissier! 



Après les gens de i-obe, ce sont les bourgeois que l'artlstG flétrit dans leur 
hypocrisie et leur égoïsme, les lions Parisiens, les /*liilanl/iropes du Jour, los 
Alarmistes, Mœurs conjugales, les Baigneurs, autant de pages attrayantes, d'un 
haut comique et d'un parfait rendu. Il faut voir ces tètes de mégères, de vieilles 
épouses revèches, ces concierges bouffies, ces imposants imbéciles que nous 
dessine Daumier : derrière notre admiration il se cache une joie allégeante de 
satisfaction donnée, car nous ne pouvons rester insensibles en présence de ces 
coups do fouet si justement ap[)liqués, nous connaissons ces « ridicules » et 
nous applaudissons à la raclée méritée qu'ils reçoivent. 

« Puis, dans Vl/isloire ancienne, Daumier attaque de front les faux clas- 
siques et porto los premiers coups à l'attirail grec. L'école à ce moment était 
tombée en si mauvaises mains que lo public ne trouva que pou de distance 
entre ces héros bossus, ces déesses obèses, ces Cupidons efflanqués, et les mytho- 
logiades des vieux ateliers qui ne lisaient plus Homère et ne regardaient plus 
l'antique. » 

Cet album obtint un vif succès do popularité, en raison justement de ce 
sentiment si flatteur de la foule qui, comme nous le disions i)lus haut, applau- 
dit ù l'opportunité de la satire : c'est encore un talent que celui de savoir tàtor 
l'opinion et do lui donner satisfaction à son heure. 

On a dit fort justement que Daumier dessinait [lar plan, comme un sculp- 
teur; l'artiste nous a laissé du reste des terres coloriées, curieusement modelées, 
qui nous rappellent son dessin : c'est une suite de bustes satiriques de parle- 
mentaires, tout à fait curieuse. Ouelles amusantes charges! Ah! ces tètes 




^ 3 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 5a 

d'oiseaux de proie, cette idéale flétrissure de la face niaise, Tamertume de 
toute cette suffisante prétention qui s'étale! ah! ces masques si spirituellement 
exagérés! C'est d'Argout, dont le nez gigantesque est devenu proverbial; c'est 
Viennet, le fougueux adversaire des romantiques, « le poète officiel » ; c'est 
Barlhe, aux yeux louches, et Dupiu, et Guizot, et Persil, ce dernier que Champ- 
fleury a ainsi dépeint : « Un magistrat sec, froid, anguleux, aux chairs luisantes 
et blêmes, aux yeux caves. » Sa voix, ajoute Sainte-Beuve, « faisait l'effet 
d'une scie ébréchée. II fut dur pour l'artiste, qui le lui rendit ». 

Dans les Blanchisseuses, Daumier fait dire à Persil, qui, réuni devant un 
grand baquet avec MM. Gisquet et Soult, ne peut arriver à enlever le rouge du 
drapeau tricolore : « Le bleu s'en va, mais le rouge reste. » Cette planche vigou- 
reuse, très cinglante, dans laquelle l'artiste provoqua, le premier, l'avocat géné- 
ral, valut l'emprisonnement, dont nous avons parlé, de Daumier à Sainte-Pélagie. 

A citer encore, en ce rare exemple de sculpture caricaturale, les bustes 
amusants modelés par Dantan jeune, qui représentaient en charge les physio- 
nomies de tous les contemporains de l'artiste et les Httérateurs, les peintres, les 
orateurs, les hommes à la mode. Ces bustes comiques, dont la reproduction 
parut dans les premières années du Charivari, sont exécutés avec une froideur, 
un sérieux, malgré le risible qui est loin d'atteindre au charme des pochades 
sculptées de Daumier; ils composent néanmoins un ensemble curieux de 
profils spirituellement exagérés, de faces habilement déformées, à travers 
lesquels on reconnaît parfaitement les originaux. 

Des calembours ou rébus, au surplus gravés dans les socles de ces figu- 
rines, doublent l'effort du rire et aident encore à la personnification du modèle. 

Né à Marseille en 1809, Daumier était arrivé à Paris au moment où la 
Révolution de Juillet se préparait , dans cette odeur de poudre qui grise les 
cerveaux et les surexcite, à l'âge des emballements, en pleine possession des 
généi'cuses colères. Ce Méridional que guettait la verve du gavroche apparut 
sur la brèche avec un esprit acéré; il prit part aussitôt à la politique, assoiffé 
d'expansion, désireux de s'illustrer dans la lutte, maître à peine de son crayon 
qui rêvait la victoire en tuant parle ridicule. 11 débuta par des pages haineuses : 



5fi LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

voyez le Cortège de Lobau, les acciisôs bâillonnés que des juges ironiques 
invitent à prendre la parole, Louis-Philippe prenant le signalement des blessés 
dans les hôpitaux. Plus tard le genre de Daumier s'affine; bientôt dans son 
œuvre nous ne sentons plus qu'une rigueur moqueuse et bonnète, ni fiel ni 
concessions, mais l'exactitude presque dans une analyse subtile, spéciale, d'une 
morale bien accentuée par la flétrissure. 

C'est ainsi qu'après avoir mis son crayon au service de ses idées politi- 
ques, il se retourne soudain pour mordre ses propres adversaires, et que nous 
le voyons finalement l'idiculiser les bêtises, les faiblesses et tous les senlimenls 
discutables. 

Au sortir de l'atelier de Ramelet, Daumier, encore mal éclairé par le pâle 
enseignement de cet artiste, fut attacbé, grâce à quelques cliargcs audacieuses, 
au journal la Caricature, que dirigeait Pbilipon (1^31). On dit que ce dernier, 
dont l'esprit de polémique était considérable, souffla au nouveau venu sa 
grande verve de caricaturiste polili(|ue : nous croyons volontiers la cliose,. 
car, malgré tout, Daumier, qui était né dans les rangs de la petite bourgeoisie 
(son père était vitrier-poète), témoigne dans la plus grande partie de son œuvre 
d'une jdacidité et d'un calme d'observation rares,- il n'a guère demandé à sa 
main que de traduire ce que concevait son cerveau, et nous trouvons cet artiste 
plus particulièrement remarquable dans ses séries de critiques bourgeoises et 
ses études de nature que dans sa violence et son ardeur au service de la politique. 

C'est un amuseur alors; son art prend plus de puissance, il se dégage de 
la légende, seule attractive parfois; il s'élève comme caricaturiste et s'adresse 
davantage aux artistes; il cberclie à rendre les choses les plus simples, la berge 
où l'on mène boire les chevaux, où des mamans baignent leurs enfants, des 
blanchisseuses aux bras ruisselants d'eau. Il nous semble qu'au moment où la 
foule passionnée se détourne de cette production plus élevée et qu'elle intéresse 
moins, Daumier grandit, s'accentue, et qu'il revient à sa nature patiente, 
sereine, de paysan marseillais mâtiné de normand, tant il est fin et volontaire. 

Indépendamment de son talent de lithographe qui n'est plus à proclamer, 
Daumier a fait de nombreuses toiles, auxquelles sincèrement nous ne reconnais- 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



37 



sons aucune autre qualité que celles que nous aimons dans ses dessins : ce sont 
des toiles enluminées, confuses un peu, d'un ton chaud, harmonieux, énergique 
que la critique de l'époque a comparées, peut-être avec exagération, à celles 
de Delacroix, puis à J.-F. Millet avec pins de souplesse encore, puis à Goya, 
à Holbein, à Rembrandt... 

Il nous semble que la gloire d'avoir été considéré comme le peintre de la 
Comédie humaine dont Bakac, contemporain deDaumier, avait été l'historien, 
résumerait davantage, par son opposition plus large, la parfaite excellence du 
grand caricaturiste. Ce sont des esquisses superbes de mouvement qu'il nous 
montre, des expressions de physionomies admirablement rendues, certes; mais 
on chercherait en vain dans toutes ces toiles les qualités de peinture des 
Rubens, des Michel-Ange et surtout de Raphaël, le peintre de la Beauté, aux- 
quels Daumier a été comparé aussi. Tous ces éloges concourent à dire seule- 
ment que la caricature du maître rentre dans le domaine du grand art, ce qui 
est a constater en dehors de tout inutile parallèle. 

Daumier a fait aussi un grand nombre d'aquarelles, qui ne nous donnent 
pas une impression autre que celle que nous venons d'exposer; nous prenons 
a ces dessms grandis, en couleur, un plaisir réel, peu soucieux de la manière 
dans laquelle on nous les annonce, car ces scènes que nous voyons sont fixées 
en des pages cérébrales avant tout, personnelles par conséquent, uniques et 
m ne nous rappellent aucun art semblable. Tout le génie de Daumier'est 
contenu dans sa seule merveilleuse observation, dans l'idée exacte de la 
dners.te des physionomies; tout ce qui fait tressaillir un corps et penser un 
cerveau est saisi là dans son infinie mobilité, fixé avec un art incomparable 
de 1 étude morale et des conditions physiologiques. 

Les Concourt, dans leurs Mémoires, nous content un drolatique tableau 
de I mténeur de Daumier; c'est Gavarni qui parle de son brillant collègue 
«de Daumier, l'artiste, le grand artiste, le plus indifférent au succès de son 
œuvre, qu'.l ait rencontré dans sa vie. Une immense pièce; autour d'un poêle 
de onte chautFé à blanc, des hommes étaient assis, chacun ayant à sa portée 
ua htre auquel il buvait à même, et dans un coin une table portant, dans le 



LA CARICATUUE ET LES CARICATURISTES 



désordre le plus effroyable, un anioncellement ol un entassement de choses 
lithographiques, et dans un autre coin le groom et le rapin tout à la fois du 
dessinateur chounuujuunt et rccarvekmt de vieux souliers. » 

Nous empruntons encore à un manuscrit inédit de Poulet-Malassis' cette 
amusante visite au grand caricaturiste : 

MÉMORANDUM 1852 

I i jfmvicr. Baudelaire me mène chez Daumicr, quai d'Anjou, près l'hôtel 
Lambert. Nous le trouvons à son atelier, très simple, atelier d'artiste qui n'a 
pas à tenir compte des pieds du public. On n'y voit guère que des choses d'uti- 
lité ou d'affection. Deux lithographies d'après Delacroix, deux d'après Préault, 
quelques médaillons de David, un paysage d'un inconnu. On me reçoit comme 
iMi ami ancien pour lequel on n'a même pas à se lever. Daumier est pressé, 
il exi»édie une lithographie pour le Charivari. Baudelaire croit qu'il l'a déjà 
l'aile. Daumier ne ditjjas non, assez en fond qu'il est d'originalité pour ne pas 
craindre de se répéter. 11 y a sur un chevalet l'ébauche d'un marlyr. 

Moi. — Avez-vous de la peinture au Salon? 

Lu. — Je n'en sais Hen, je n'y tiens pas. 

Moi. — Vous n'avez pas de temps à perdre. 

Lli. — Je commence tout vingt-cinq fois, à la fin je fais tout en deux 
jours. 

On parle des journalistes qu'on va transporter... Les traits de la figure 
de Daumicr sont vulgaires, elle est ])ourlant pleine de finesse et de noblesse. 
En même temps son masque a la mollesse et paraît capable de la malléabilité 
de celui d'un comédien. 11 fait aussi de la sculpture. Je vois comme une bac- 
chanale en cire, aux murs de l'atelier, puis des ébauches. Une Madeleine, une 
blanchisseuse traînant une petite fille le long des quais par un grand vent. Ebau- 
che d'un scnlimeat si li'iste qu'on la dirail, avec l'énorme paquet de linge ({u'clle 
a sous le bras, en roule pour le mont-de-piété. Il y a beaucoup de vieilles 

1. Écrivain de talent qtii termina sa carrière comme éditeur et produisit par la suite les Romantiques. 




Pûi'lrait de Cliang.iinier. 
Dessin de Dacmiek; cxlrait'Ios ./o.vn/jM rèeiiLUiimiinint (Flammaiion éJileur). 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 61 

toiles retournées contre le mur. Ce sera pour une autre fois. Rien de différent 
de ce que j'ai vu. Pas de tentative dans d'autres sens que les œuvres publiées. 
C'est toujours, comme dit Baudelaire, dans le système du dessin d'inven- 
tion. 

Daumier, effectivement, dont la mémoire de l'œil était prodigieuse, s'ins- 
pira de la nature seulement pour documenter son cerveau, car il ne dut jamais 
dessiner directement d'après le modèle. Cette facilité pour le dessin dit «de chic » 
lui permit de créer plus librement peut-être et en tous les cas plus audacieuse- 
ment. Il nous a laissé des types impérissables, synthétiques; il a compilé dans 
un seul personnage toute l'idéalisation morale d'une plaie sociale ; il a défié la 
sottise, les repus et les naïfs. Voici Robert Macaire, symbole vivant du bail- 
leur de fonds sans caisse, de l'illustre médecin sans malades, du célèbre avocat 
sans causes, cet éternel miroir à alouettes vers lequel se ruera M. Gogo, autre 
créature du maître, actionnaire toujours prêt à risquer son argent... Écoutez 
ces légendes : Robert Macaire vient de fonder une association charitable, il dit 
à Pylade : 

« Nous faisons de la morale en actions. 

— Bah! comment cela? répond Bertrand abasourdi. 

— Oui, delà morale en actions,... en actions de deux cent cinquante mille 
francs, bien entendu... » 

Et cette autre où un badaud va trouver le docteur Macaire qui donne des 
consultations gratuites qu'il a auparavant annoncées à grand fracas, à la qua- 
trième page des journaux. « Ne plaisantez pas avec votre maladie, fait le doc- 
teur en offrant deux bouteilles à son client. Venez me voir souvent, ça ne vous 
ruinera pas : mes consultations sont entièrement gratuites... Vous me devez 
vingt francs pour ces deux bouteilles ! » 

Quel esprit simple, quelle philosophie dans ces moindres petites choses! 
Combien elle est morale et éducatrice, cette manière de rire, bienfaisante 
aussi ! 

On peut dire que la caricature, dans les mains d'un tel artiste, n'a plus 



02 h\ r.AniCATrnF et les cahicaturistes 



ftucunc raison pour respecter quoi que ce soit, puisque la joie qu'elle provoque 
est salutaire. Personne ne se fùclie. On reconnaît volontiers son voisin dans la 
critique désagréaMe d'un travers, mais il ne nous viendrait jamais à l'idée per- 
sonnellement de prendre la mouche : tout le monde ainsi se trouve humaine- 
ment satisfait, 

Daumier exprime une horreur spontanée pour les sottes conventions et les 
ridicules préjugés; il dénonce la fausse camaraderie : voyez, V Atelier du pein- 
ln\ Les Cinq Sens sont aussi pour lui l'ohjet d'une constatation peu charitable 
envers les simples ou les bourgeois stupides qui s'en servent mal. 

Voilà Vodora/ : un brave échoppier coiffé d'un bonnet de coton, qui plonge 
son gros nez dans un misérable pot de fleurs dénudé, placé sur la fenêtre; voilà 
la me : le père, la mère et l'enfant en contemplation béate devant la lune... 

Dans les Beaux Jours de lu rie, dans les Saiso?is, l'artiste s'amuse du 
contraste des choses, des déconvenues, de la dérision des événements; il raille 
là, sans méchanceté; il aime les humbles, mais il est terrible pour les riches, 
les hauts fonctionnaires, les jiro[>i'i(''taires... 

M. Vautour a poiu- concierge M"" la Poi'lière, et voici un nouveau prétexte 
à une série de scènes dans l'escalier dont le déploiement amènera toujours la 
compassion en faveur du malheureux lociitaire, toujours victime. 

Voici des silhouettes inoubliables d(» gens de bureau et de risibles f'rnr/uis' 
musicaux : un enfant prodige, la lille «le ^L Coqiiandeau, « dont la famille 
est supérieurement organisée pour la musique », tient le piano! C'est excel- 
lent! Et ça ne finit pas... C'est il'unc irrésistil)li' drôlerie. 

Qu'il signe ses dessins Honoré ou linijelin, parfois même de ses initiales 
seules, //. />., toujours l'arlisle est liahi par l'esprit particulier qu'il déploie. 

La femme que dessine Daumier n'a rien qui nous porte au rêve; elle est 
carrément laide toujours. M. de lîuffoii l'a dit : « Le génie n'a pas de sexe; » 
c'était une raison pour l'artiste de ne pas ménager la compagne de l'homme, 
surtout Inisque celle-ci, comme épouse ou comme bas-bleu, veut ridiculement 
dominer son mari. Ce sont des dirurreuscs, des /ennnes socialistes, tout le 
pénible débordement du sexe eiicliaiiteur, en dehors île ses attributions ou 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



G3 



de SOS devoirs, et le contraste comique de Ihorame écrasé, dominé, berçant les 
enfants de sa moitié, les yeux en larmes ou perdus au ciel. 

Au reste, Daumier ne fut pas un idéaliste; son crayon toujours ferme, 
plus puissant que délicat, devait forcément l'emi^orter au-dessus de la grâce; 
on peut même dire que, faute de pouvoir la rendre, il la ridiculisa; c'est un 




-ïossira hkAm.le ma nsjt ne parlerai fhs fiihi«p( mt vsis. A momEiit ta rms K 
rmlci fis limme, p'a igst lem^s.û tM m mm kmecm Imt lis $iili in Oif» 
iêaiideJfui .',., 

Dessin de Daumier ; extrait du Dix-iiciivième siècle, par Grand-Carteret (Firniin Didol éditeur'. , 

fond commun, du reste, chez les caricaturistes, qui trouvent plus réellement 
la force de leur expression dans la critique outi^ée de la forme aimable, dans 
le contraste de la Beauté si difficile à saisir. 

« Il n'a jamais, dans ses études de mœurs, été cruel, à proprement par- 
ler, que pour la femme, et encore une certaine catégorie de femmes : les bas- 
bleus, celles qui, ayant oublié d'être belles, oublient aussi, et avec rage, d'être 
femmes et mères. Quant aux autres, les gracieuses, les tendres, les char- 
mantes, son crayon, fait pour les larges effets, a eu la modestie d'en laisser la 
peinture à de plus délicats. -■» 



Ci LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

Nous empruntons ces lignes au livre de M. Arsène Alexandre : Du Rire et 
de la Caricature. 

Pour notre part, nous avouons attribuer à d'autres causes qu'à la 
« modestie » la parfaite insouciance de Daumier à l'égard du charme féminin; 
peu nous importe, au reste, celte note, qui ne nous apparaît pas, réellement, 
d'une parfaite utilité dans cet œuvre pittoresque, agressif un peu, et purement 
caricatural. 

Vers les dernières années de sa vie, Daumier, dont la verve s'était, on 
peut dire, transformée avec l'âge, retrouva la chaleur de toute sa foi chauvine, 
lorsque éclata la guerre de 1870. Autrefois, son crayon avait exprimé, lors des 
guerres de Crimée et d'Italie, l'ardeur au combat, courageuse et infatigable, du 
petit troupier; aujourd'hui, son âme de patriote tressaillait, et les pages qu'il 
a tracées de celte époque sont toutes différentes des autres. Daumier, dans 
%on Album du siège, semble pleurer sur nos désastres; le rire a fait place aux 
larmes, l'observation aiguë du grand dessinateur se déplace, et ce sont de 
douloureuses pages d'histoire qu'il nous montre, des conceptions grandioses 
sur lesquelles plane un sourire d'amertume, comme un grand oiseau de mort. 

Quelques années après, c'est le déclin; la production arrêtée par un seul 
accident matériel, le cerveau trahi par les yeux, cesse d'engendrer; la fatigue 
de toute celle vie de travail, de lutte cl d'efforts visuels se paye, et l'artiste 
devient aveugle. 

'Horrible fin que celle de cet observateur passionné, de ce grand jouisseur 
de lumière, dont toutes les joies sombrent dans la nuit, avant la mort! Daumier 
s'éteignit à Paris en 1879. 



GAVARNI 

Après la puissance, après l'expression brutale sans la caresse, voici venir 
la seule grâce, non exempte de mollesse souvent : c'est Gavarni. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



G3 



Pas de virilité dans cette simple émission de nature, malgré l'elTort du trait 
noir qui enveloppe après coup toutes ces compositions mièvres et charmantes, 
très habiles, trop peut-être; voici le dessin intuitif, sensiblement fait de chic, 
avec, cependant, des faux airs de nature. C'est Gavarni, le philosophe profond, 
toujours aimable, jamais sincèrement amer, dont l'effort de la légende ne se 




Porlrail ilc Gaviirni, par Emile Bavard. 



sent pas, et coule de source comme le dessin qu'elle souligne. Voici le triomphe 
de la collaboration de la plume et du crayon; on ne sait auquel des deux accor- 
der la préférence. 

Gavarni n'est pas un caricaturiste à proprement dire : c'est un humoriste, 
ou, mieux encore, un illustrateur de sa propre pensée, un « croquiste ». Tous 
ses personnages sont dessinés soigneusement, très finement, avec une coquet- 
terie dans l'ordonnance. Il confine à la vignette, cet art fragile et tendre, 



fif, LA CAHlCATrUE !• T LES CAIUCATUHISTES 



malgré sa formiik' osée. L'cUido de toutes ces physionomies ne nous rappelle 
rien de véritable, malgré leur aspect véridique; toutes ces scènes intimes, bien 
composées, traitées largement, mais, au fond, timides plutôt par le soin qu'elles 
accusent, nous semblent irréelles : c'est de l'image en dehors, malgré tous ses 
efîorts pour paraître vraisemblable. 

Voici donc un art charmant, d'une élévation suffisante, grâce à cette seule 
personnification immatérielle; tout cela est bien loin de la pliologra[»hie, loin 
du document absolu : c'est l'explosion d'une vitalité personnelle qui nous émeut 
en dehors de toute étude, par sa seule fraîcbeur. 

Pas de naïveté dans le dessin de Gavarni, mais un goût parfait tlans 
l'exécution; tous ses personnages disent bien ce qu'ils veulent dire, à moins que 
l'on ne subisse au delà, souvent, l'influence heureuse de la légende qui habille 
si parfaitement l'ensemble, et anime souvent une scène malgré elle. 

Cette réflexion nous vient en regardant une série d'images, appelée Pnr-n. 
jinr-lii, dont le texte n'est pas autrement en rapport avec les dessins ipi'il 
souligne. 

Ce qui nous amène à dire que, certes, le dessinateur Gavarni n'a que des 
louanges à adresser au littérateur Gavarni, et réciproquement. Ce sont deux 
hommes dans un même être, qui pourraient parfaitement briller séparénicMit. 
Que nous voilà loin de la caricature proprement dite! de cette formule si phite, 
si enfantine, que relève seul 1(> mot écrit au-dessous! 

L'artiste, du reste, dans un roman intitulé Mk/icK nous a prouvé qu'il 
savait écrire; Sainte-Beuve a fait à cette œuvre l'honneur d'une critique assez 
élo"ieuse dans ses Nouveau.r Lundis, et, malgré les attaques acerbes de M. de 
Girardin, son ancien protecteur, tout porte à une déduction flatteuse en faveur 
de cet essai. 

L'esprit de Gavarni est charmant, fin et subtil; il résume celui de toute une 
génération, c'est la marque vivante d'une époque disparue. 

En feuilletant tout cet œuvre du maître, il nous vient comme un senliment 
de tristesse et d'étonnement, tant les sentiments que nous lisons là nous semblent 
lointains et vieillots; à la longue, le charme nous gagne devant cette bonne 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



67 



liumcur bien exprimée, originale, puisqu'elle nous parait neuve tant elle est 
surannée, et c'est une joie bientôt, quand nous comprenons ce tout, clans sa 
saine gaieté et son éternelle vérité de fond. 




Un dôliurJeur en femme. 
Dessin de Gavarxi; cxlrait du Dialile à Piirh (Ilelzel el C'<: cdiUurs). 

C est exquis : ce n'est pas de l'esprit de mots, c'est de l'esprit de cœur, de 
la logique simple et intensive, cela fait penser; pas de « rosseries », pour 
employer le vocable à la mode, une constatation toute bonasse des inégalités 
de la vie, de ses injustices et de ses contrastes, 



tJ8 LA CAIUCATLHE ET LES CARICATURISTES 

Et ce dessin est oiululeux, souple, bien à l'efTet; çà et là, des taches de 
vigueur viennent rehausser le gris général de rcnscmblc, qui demeure, malgré 
tout, sans heurt, plutôt calme et mignard. Voyez les mendiants de Gavarni, ses 
chilTonnicrs : malgré la puissance qu'ils voudraient avoir, malgré tous les cflbrls 
de l'artiste pour les rendre hideux, déguenillés, ils n'arrivent point à nous 
donner l'aspect repoussant de ceux de Daumier, par exemple. On sent l'éga- 
lil('- des moyens qui président à cette personnification, et le soin avec lequel ils 
sont traités les rend encore moins saisissants. 

La femme de Gavarni est, en revanche, exquise; ses gens du monde sont 
parfaits d'élégance, bien mis, sans tomber dans l'exagération, gracieux, mais 
non maniérés. La note mondaine est plus en rapport, semble-t-il, avec les goûts 
do l'artiste; il est aristocratique dans son art, pommade un peu, et sent davan- 
tage le décor luxueux, le salon, le boudoir ou jaseront ses personnages. 

Nul peut-être mieux que lui, si ce n'est Grévin, n'exprima aussi excelleni- 
mcnt ralTétcric particulière de la femme légère; il connaît, au reste, le coiur 
féminin comme nul autre, tire une habile déduction de ses mille sentiments 
divers, pour en arriver à une conclusion raisonnée et morale. 

C'est un éducateur sans phrases; il montre une lanterne magique variée, 
qui reflète les hauts et les bas, et touche profondément à toutes les cordes de 
l'Ame humaine. 

« Quel gaspillage de talent dans toute celte énorme production! Tous ces 
petits chefs-d'œuvre', faits sans prétention, ont été éparpillés aux quatre coins 
de l'horizon ; le vent de la publicité, en soufflant dessus, les a disséminés et amoin- 
(liis |)('ul-r(re. Des esprits moroses, (jui ne pardonnent guère au génie de se 
manifester en dehors des conditions d'une époque, ont sans doute cherché (pie- 
relle à cet artiste au sujet de son énorme prodigalité; il a été diminué par celte 
production incessante, sans doute, carie nom de Gavarni est loin d'avoir retenti 
dans la presse comme celui de Daumier, dont l'œuvre, quoique opposé par le 
sentiment, n'est [»as d'un mérite moindre. » 

Est-ce parce que Gavarni ne mit pas, comme son illustre confrère, son 
crayon au service de la passion? Lui tient-on rigueur de sou charme toujours 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



69 



souriant, do sa langueur d'expression, de sa féminité enfin, malgré la justesse 
de réalisation ? 

Pour nous, Gavarni n'est pas inférieur à Daumier; c'est une note tout à 




« Y a-l-il tloiic kiiil Je quoi cire comme ça faraud... parce que, le jour de la dislriljulion des nez, 

on s aura levé à trois heures du malin ! >■ 

Dessin de G.vv.vhsi; cxlrail du Diiihlc « l'aris (Iletzel et C" éditeurs). 

fait contraire, et nous aimons l'un et l'autre de ces artistes dans leurs dilTérences. 

A son époque, Gavarni, dont l'essor était tout original, loin du classique, 

tant en faveur alors, rencontra chez le pédant une hostilité basée précisément 

sur la liberté qu'il afficha aussitôt. « C'est un caricaturiste, disait-on, un fai- 



70 LA CxVlUCATURE ET LES CARICATUHISTES 

scur (]o croquis plus ou moins frivolos que l'on peut feuilleter pour s'amuser, 
mais qui n'ont rien de commun avec l'art. » 

Cette injuste opinion que la critique officielle eut tlo l'artiste à celte époque 
a rencontré depuis les plus fermes contradicteurs. 

Certes, l'antiquité et la tradition n'ont rien à revendiquer dans ce talent; 
c'est un tort que de demander à un arbre d'autres fruits que ceux qu'il produit : 
l'originalité résulte seule de cette apparente indigence. 

Gavarni, en envoyant au diable les poncifs académi(iucs, dessina brave- 
ment les gens tels qu'ils sont, au grand étonnement des artistes de son époque ; 
il s'acbemina vers le naturel en s'affrancbissant de tout souvenir d'école. 

Le maître a été également comparé à Goya, pour sa couleur, sans doute; 
l'amour des parallèles ne finirait-il pas par devenir oiseux, à la longue? 

Goya et Gavarni ont fait tous les deux le même travail pour leur temps et 
leur pays; ils ont fixé les mœurs bizarres, les types trancbés dis[)arus avec 
eux : en cela plus justement leurs noms pourraient être accolés; mais laissons 
donc à cbacun le mérite de sa personnalité! 

Cette qualité d'observation immédiate , qui consiste à enregistrer les 
mœurs, les vêtements, l'esprit d'un temps, n'est-elle pas des plus {irécicuscs, 
au reste, ne témoigne-t-elle pas d'une force particulière à l'élude? 

C'est Gavarni qui nous apprend mainlenanl l'existence <( des ducbesscs de 
la rue du Ilelder, des loretles, des débardeurs, de tout ce joyeux monde de la 
Bobème, aujourd'hui disparu devant les mœurs anglo-améi-icaines qui nous 
envahissent peu à peu ». 

Un pressentiment instinctif a incité l'artiste à croquer ces physionomies, 
ces tableaux passagers de la vie; ces mouvements prendront un intérêt qui 
s'accentuera à travers les temps. 

Pour que le sens de ses dessins ne s'égarât pas, Gavarni eut soin de jeter 
un caractère phonétique, quelques mots, au bas de ses croquis; chacune de 
ses inscri[itions est un vaudeville, un roman de mœurs, toute une évocation 
d'idées. 

Chez lui, pas de vains sermons, point d'emphase déclamatoire; il décrit ce 



LA CAHICATURE ET LES CAUIGATURISTES 



71 



quirontoupo, sans conckiro, sans alarmes; pas d'audacieuses récriminations; 
il est soumis et raconte tout bonnement. 

Il s'attarde joyeusement à l'étude des passions sans froisser personne; ses 
pages de tendresse sont doucement émotionnantes, très poétiques surtout, déli- 
cates de sentiment sans jamais être banales. Le grand dessinateur ne cherche 
pas à nous faire froncer les sourcils devant ces fautes de jeunesse qu'il retrace, 




Les cnfaiils lenililes. 
Dessin cIoGavarni ; extrait du Ui.i-iifiiriéme .siècle, Je Graml-Carteret (Finniii Didot et G ' éditeurs). 

car il sait que jeunesse se passe et que nous verrons bientôt ces « Arthurs » 
tapageurs et ravageurs de cœurs prendre du ventre, de même que ces lorettes 
exubérantes porteront des châles de tartan. 

« Ma bibliothèque, dit-il, est à l'Opéra. » Il y passe presque ses soirées, 
perdu dans le grouillement de la foule, ne perdant rien de ses mouvements. 
Doué d'un physique très agréable, il a de furieux emportements contre certains 
coiffeurs qui n'ont pas craint de parer leur devanture de sa physionomie ornée 
de postiches. 



72 LA CAIUCATUllE ET LES CARICATURISTES 

Les écus sonnent au fond de ses poches ; il n'cMi fait pas moins connais- 
sance avec Clicliy, qui le garde sous ses verrous pendant quelques jours. 

Il est insouciant et satisfait son cerveau au hasard de la vie. 

Gavarni avait pour son image un culte profond ; par une sorte de coquet- 
terie naïve, l'artiste résista, dans ses dernières années, à la photographie; il 
voulait que l'on demeurât sous le charme d'un portrait — un peu flatté — qu'il 
avait dessiné lui-même... jadis. 

Grâce à l'obligeance d'un aimable collectionneur, nous avons pu repro- 
duire ici les traits du grand caricaturiste, d'après un cliché, pris à son insu, par 
un amateur, dans le jardin de Jules Janin, à Passy. 

Nous pouvons afQrraer que ce portrait que nous reproduisons est des plus 
nouveaux. 

« Comme il a compris la Parisienne! s'écrie Théophile Gautier; comme ce 
sont bien là ses airs de tète, ses façons de porter les mains, ses ondulations de 
hanche, sa démarche, son geste, son regard! Ces jolis museaux si fins, si éveil- 
lés, si espiègles, d'une irrégularité si piquante, d'un chifl'onné si gracieux; ces 
veux qui ne sont pas brûlants comme ceux de l'Espagnole, ni rêveurs comme 
ceux de l'Allemande, mais qui disent tout ce qu'ils veulent; ce soui'ire demi- 
moqueur dans lequel Victor Hugo a trouvé la petite moue d'Esméralda; ces 
mentons d'ivoire, ces nuques blondes où les cheveux follets se tordent en 
accroche-cœur; ce teint de camélia qui a passé la nuit au bal, cette fraîcheur 
fatiguée et délicate, qui les a exprimés, si ce n'est Gavarni? » 

Malgré cette apparence frivole que revêtent toutes les productions du grand 
dessinateur, cette même facture, nous sommes frappés par la diversité de ces 
têtes dont pas une ne ressemble à l'autre, indice évident d'une perpétuelle 
étude, qui lui permet de varier ainsi incessamment ses types. 

Autant de genres différents, autant donc d'observations, une aptitude géné- 
rale, bien que, comme nous l'avons dit précédemment, la description du luxe, 
des fêtes mondaines, ait, à notre avis, retenu le meilleur de toute celte pro- 
duction. 

Gavarni est fantasque et non fantastique; ce n'est pas un inventeur, c'est 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 73 

un scrutateur de consciences, un liseur de pensées; il excelle à pénétrer les 
cœurs et H dépeindre ce qui se passe derrière les portes; son crayon ne recherche 
pas la correction de la forme, il se contente d'une facilité très agréable. 

Gavarni a fait des dessins en quantité; son œuvre est presque incalculable, 
parce qu'il est extrêmement divisé et difficilement résumable; dans les moin- 
dres feuilles, l'artiste s'est prodigué. La réunion en albums de ces petits chefs- 
d'œuvre a seulement été facilitée par leur esprit de suite : voici la Vie du jeune 
homme, les Étudiants, les Lorettes, le Carnaval, les Débardeurs, les Actrices, 
les Fourberies des femmes, les Enfants terribles, Paris le matin, Paris le soir, 
c'est-à-dire l'existence parisienne comprise à fond par un philosophe et rendue 
par un artiste. 

Écoutez cette fière réflexion faite par un commis de magasin : « Dans la 
nouveauté on a toujours été... aristocrate. Y a trente ans, nous portions des 
épreuves. » Et cette autre que suggère à un pauvre hère une jeune femme 
« bien huppée qui passe près de lui » : « Ce qui me manque à moi?... Une t'ite 
mère comme ça, qu'aurait soin de mon linge ! » 

« Des femmes qu'ont peur d'un verre de vin, c'est pas des femmes! » s'é- 
crie une marchande de la halle... « Ce que je trouve de plus changé à Paris 
depuis vingt-cinq ans?... Les Parisiennes, » dit fmement un brave bourgeois. 

Cela fait rire en dehors de la charge grossière : la caricature, après tout, 
n'est-elle pas d'un caractère plus élevé lorsqu'elle laisse à penser après le sou- 
rire ou l'éclat de rire du premier abord? 

L'artiste qui nous occupe est de nuance délicate dans le comique : il ne va 
pas jusqu'au grotesque; il demeure correct, et c'est cette correction qui ajoute 
encore aurisible. M. Joseph Prudhomme, ce type immortel créé par H. Mon- 
nier, ce fantoche superbe et niais, compassé et digne, dont toutes les phrases 
sententieuses sont autant d'étonnantes stupidités, n'arrive-t-il pas au sublime 
ridicule par ce seul contraste de sa physionomie avec ses paroles? 

Gavarni est classique dans sa légende; il écrit bien, il vise à la tournure 
élégante de la phrase, pèse ses mots et synthétise habilement sa pensée. 

Il est l'homme de son œuvre, correct et fin; son éducation première a été 

10 



74 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

très soignée, et son insfi'uctioii n'a jamais rien laissé à désirer : c'est un aristo- 
crate. A SCS débuts dans J'art qui l'a illustré et qu'il illustra à son tour, plus 
lard, le jeune homme était entré à la Mode, un journal dirigé par M. de Girar- 
din; il oblint là un grand succès, à co point que Humann, un célèbre tailleur 
de l'époque, disait : « Il n'y a qu'un homme pour dessiner un habit noir, c'est 
Gavarni. » Puis ce furent les costumes de théâtre dont la création l'absorba 
complètement pendant quelques années; les mondaines s'arrachèrent les ado- 
rables inventions de l'artiste : c'était la vogue. 

Bientôt lassé des pierrctles et de tant d'autres costumes à personnification 
banale, il lança le Tili et le Débardeur, ces trouvailles inséparables de leur 
créateur. Ces deux costumes firent leur première apparition à un bal des Va- 
riétés où lord Seymour et M. de La Battut les avaient endossés. Malheureu- 
sement, lorsque l'artiste abandonna ce genre, la critique amèrc lui reprocha 
dans son œuvre nouvelle celle extrême correction dont il ne s'était pas encore 
alTranclii. C'était im « modiste », un « Wattcau recommencé »; il fallut à 
Gavarni de grands efforts pour se débarrasser de toute cette raideur qu'on lui 
trouvait, en souvenir surtout de ses premiers essais. 

« On lui accorde la sensilwilê, mais on lui refuse la vénération. » « Voilà, 
Messieurs, s'écrie-t-il devant les Goncourt, c'est cruel, mais c'est comme ça : je 
n'ai pas pour deux sous de vénération! » 

« Gavarni tombe chez nous à la fin du dîner (ce sont les Goncourt qui par- 
lent); il n'a pas faim, il vient de déjeuner; il est sept heures. C'est bien lui, \n\ 
esprit qui ne prend plus aucune jouissance par la guenille matérielle et qui n'a 
de chatouille en ce moment de récréation à son terrible labeur, que lorsqu'il a 
la conversation d'un de ces gens qu'il appelle les riches, les êtres pleins de faits 
comme Guys', Aussandon, etc., ces originaux complexes qui sont un résumé 
et un assemblage d'un tas de choses, et ces hommes au langage correct dont la 
vie, selon la phrase du dessinateur, « se passe à être un objet d'étude et de jouis- 

1. Guys, un dessinateur ilc valeur, que l'on compara à Gavarni, à cause sans doute du choix de ses 
sujels un peu parallèles, car le se:ilimentd"3 l'art de Guys fut bien dill'érent, et son exécution moins élé^'anle, 
mais plus réelle, était si dissemijiable! Nous n'en dirons pas de même de Uamourctte, rjui, lui, avec un 
moindre talent il esl vrai, se rapprocha curieusement, comme facture, de Gavarni. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



73 



sance par l'intolligonco do ceux qui hoivout avec eux, sans qu'il reste rien de 
cela dans une œuvre écrite ou peinte. » 

Il nous dit que la géométrie devrait être la forme des choses dans l'espace. . . 




« Tiens donc ça dans l'œil, innocent ! .. c'esl mieux el plus commode. 
— Oui, mais je ne pcnx pas. >. 

Dessin de Gavarm ; cxti'ail ilu l)i<ihle ii l'nrix (lletzt'l et C''' éilUeuis). 



C'est un cerveau qui s'étonne volontiers, à propos d'un emprunt de 50,000 francs 
qu'il veut faire sur sa maison du Point-du-Jour; « il a trouvé dans les banquiers 
des banquiers; ce qui lui est le plus pénible, c'est que le Crédit foncier, auquel 
il s'était adressé en dernier ressort, l'a dérangé un mois. Pas une amertume, 
rien que le regret d'avoir été tiré de son travail ordinaire. » 



76 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



Il va chez son tailleur et commande au hasard. Tel vêtement lui ica-t-il? « 11 
m'ira, vous croyez? Combien? » 

A mesure que sa pensée s'active, la paresse du corps l'envahit; il semble 
ressentir toute la fatigue de l'étude continuelle, il ne vit que pour son art, qui le 
pousse sans cesse en avant vers la recherche du nouveau... Cette netteté dans 
l'observation, chez Gavarni, cette ponctualité dans l'ordonnance, ne lui venaient- 
elles pas un peu, indépendamment de ses promici's croquis de mode, du goût 
profond qu'il avait pour les mathématiques? 

N'oublions pas que, tout enfant, il aspirait à l'École polytechnique et que 
c'est la géométrie qui lui inspira le goût du dessin. 

Ses cahiers, au collège, dit-on, étaient un péle-nièlc confus de croquis et 
de dessins géométriques. On sait qu'il accepta une place dans le cadastre pour 
la levée des plans; l'ingénieur en chef était même fort content du jeune homme. 
« A l'âge de quinze ans, il avait construit tout seul un sextant de marine, avec 
les lunettes et les alidades... 

« Vous ne savez pas ce que c'est que les mathématiques, s'écriait-il, et 
Vemjwigfian/ qn'cWcs ont... La musique, n'est-ce pas, est le moins matériel des 
arts, mais encore il y a le tapement dos ondes sonores contre le tympan... Les 
mathématiques sont bien autrement immatérielles, bien autrement poétiques 
que la musique... On pourrait dire d'elles que c'est la musique muette des 
ombres ! » 

Cette faculté mathématique, si rare chez les artistes, nous a paru intéres- 
sante à noter; les artistes, en effet, professent vis-à-vis des sciences abstraites 
une répulsion presque générale : ils pi'éfèrent les résultats de leur imagination à 
l'absolu, ils ont oi»té en faveur de l'idéal (pii u"a rien de positif. A signaler le 
peu de facultés que, réciproquement, les hommes de science apportent dans 
l'expression des choses artistiques. 

Comme cela est reposant de feuilleter toutes ces pages fardées, enluminées 
précieusement, sans justesse, mais avec soin, de passer en revue ces éloquentes 
figurines du passé ! Tout respire une bonne odeur de printemps, une fraîcheur 
toujours neuve. .Après l'assaut des puissantes impressions d'art, on revient avec 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



/ / 



joie à cette simple émotion naïve qui cliarme A son heure comme un rayon de 
soleil après Torage. 

i\nf,iUA',. 



|,:f'l'i!'W 




1. Vovons, TiMiilapé. qii'esl-ce que l'as perdu?.. Ta femme?'— \on, Daclui. — Ton pelil? — Non. Daclin. — Ta tanle 
Jan^irin la chamarreuse? — Non. Dachu. —T'as perdu (on cousin du PorI au Sel? —Non. Dachu. Traulapé a perdu 
Napoléon le Grand, empereur des Français, roi d'Halle, protecleur de la Confédéraiion du Rhin, etc., etc., etc. 
Dessin de G.war.m; extrait du Dinhlc ii Piiris (lletzel et C'" cdileurs). 

Écoutez, maintenant, cette curieuse visite à Gavarni que nous content les 
frères de Goncourt dans leurs Mémoires : 

« Sur la route de Versailles, au Point-du-Jour, à côté d'un cabaret ayant 
pour enseigne : A la i^enatssance du perroquet savant, un mur qui avance avec 



78 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

(le vi(>ill('s grilles rouillées qu'on no dirait jamais s'ouvrir. Le mur est dépasse 
■par un toit de maison et par des cimes de marronniers clètés, au milieu des 
quels s'élève un petit bâtiment carré, — une glacière surmontée d'une statue 
de pliitre tout écaillée : la Frileuse d'IIoudon, 

« Dans ce mur fruste, une porte à la sonnette de tirage cassée, dont le tin- 
tement éveille l'aboiement d'un gros chien de montagne. On est long à venir 
ouvrir; à la fin, un domestique apparaît et nous conduit à un petit atelier dans 
le jardin, éclairé par le haut et souriant. C'est là que nous faisons notre pre- 
mière visite à Gavarni. 

« Il nous promène dans sa maison, dont il nous raconte l'histoire : un 
ancien atelier de faussaires sous le Directoire, devenu la propriété du fameu.x; 
Leroy, le modiste de .losépliine, qui utilisa la chambre de fer où l'on avait 
fabriqué la fausse monnaie, à serrer les manteaux de Napoléon, brodés d'abeilles 
d'or. Il nous fait traverser les grandes pièces du rez-de-chaussée, décorées de 
jx-inlurcs sur les murs représentant des vues locales : la porte d'Auteuil en 1 802. 

« Nous parcourons avec lui toute la maison et les interminables corridors 
du second étage, où d'anciens costumes de carnaval, mal emballés, s'échappent 
et rassortent des cartons à chapeaux de femmes. 

« Nous redescendons dans sa chambre, où, près d'un petit lit de fer étroit, 
une couche d'ascète, il y a sur la table de nuit un couteau en travers d'un livre 
ayant pour titre : le Cartésianisme... » 

Parmi les créations de Gavarni en dehors du Titi et du Déhardeur, n'ou- 
blions pas la curieuse « moitié » de Robert Macaire, cette contre-partie si réussie 
du héros de Daumier ; M"" Robert Macaire, cette image vivante de la filouterie 
des femmes,... et aussi son Thomas Virehrjite. 

Vireloque, a dit M. de Saint-Victor, est une espèce de monstre, « à demi 
Q\iasimodo, à demi Diogène » ; ce sont des types consacrés. 

Sul[)ice-Ciuillaume Chevalier, né à Paris en 1801, mort en cette ville en 
1800, avait emprunté son pseudonyme de Gavarni au nom de la charmante 
vallée de (îavarnie, située dans les Pyrénées, du souvenir d'un riant séjour qu'il 
V avait lait. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



79 



11 débuta au journal f Artiste et ù la Silhouette; quelques années après 
nous le voyons au Paris, pour lequel il dessinait un dessin par jour, puis au 
Charivari et à V Illustration. 

Dès lors nous mentionnerons seulement les albums dans lesquels il avait 
réuni le plus grand nombre de ses œuvres éparses. C'est les Partageurs, His- 
toires de politique, les Petits mordent, la Foire aux amours, et tant d'autres 
dont l'énumération semble défier la meilleure mémoire. 

Citons, parmi les livres qu'il illustra, les Contes d Hoffmann, la Plnjsioloijie 
de^ la vie conjugale, etc., sans oublier les immortelles esquisses qu'il rapporta 
d'un voyage à Londres, prises dans les quartiers misérables de la Cité. 

Décoré en 1852, l'artiste s'était marié peu après... . Vous vous appelez 
Gavarni? lui dit l'officier public qui présidait à la cérémonie; c'est vous qui 
avez fait tant de petites bêtises? » 

Ce que c'est tout de même que la célébrité ! 

Fils d'un simple agriculteur, dont la situation était aiséo par suite d'un 

béritage, Gavarni avait été dans sa jeunesse à l'abri du besoin ; son cerveau 

avait mûri tranquillement au contact de ses rêves satisfaits; lœuvre de cet 

artiste respire le calme simple et la prodigalité riante de celai qui l'a conçue. 

Vers la fin de sa vie, le grand artiste était devenu hypocondriaque; lui qui avait 

fait si agréablement sonner le rire, entendit tinter le glas dans ses méninges 

fatiguées, blessées par le surmenage, et c'est une fin douloureuse pour cet 

apôtre de la joie que cet anéantissscment dernier qui éteignit sa verve. Dau- 

mier aveugle, Gavarni hypocondriaque : nous verrons Gill, Grandville, mourir 

fous, et Traviès indigent : désespérante constatation que celle des larmes après 

le rire. 



' ■ I 



CHAPITRE m 



TOPFFER. — HENRY MON.VIER. DECAMPS. — GRANDVILLE. — ETC. 



TOPFFER 

« Ce n'est ni la finesse élégante de davarni, ni la puissance brutale de 
Daumicr, ni l'exagération bouffonne de Cham, ni la charge triste de Traviès. 
Sa manière ressemblerait plutôt à celle de l'Anglais CruisksKank; mais il y a 
chez le Genevois moins d'esprit et plus de naïveté. On voit qu'il a étudié avec 
beaucoup d'attention les petits bonshommes dont les gamins charbonnent les 
murailles, avec des lignes dignes de l'art étrusque pour la grandeur et la sim- 
plicité. 11 a dû également s'inspirer des byzantins d'Epinal.. Il en a appris l'art 
de rendre sa pensée, sans lui rien faire perdre de sa force, en quelques traits 
décisifs, dont la préoccupation des détails anatomiques et de la vérité bour- 
geoise ne vient pas un instant troubler la hardiesse sereine... » Cette opinion, 
fort judicieuse, de Théophile Gautier sur R. Topffer trouve un écho harmonieux 
dans une appréciation de Sainte-Beuve qui, à propos de l'artiste genevois, parle 
de « ce romancier sensible et spirituel, de ce dessinateur plein de naturel et 
d'originalité ». Topffer nous apparaît en effet, dans sa naïveté de crayonnage, 
un rêveur érudit, un distrait, dont toute l'originalité découle de cette émission 

simple de nature. Ce dessin est un fluide, il n'a pas de consistance, il court sur 

11 



82 



LA CAHICATURE ET LES CARICATURISTES 



le papier, s'arrôte brusquement en crochet, avec la pensée qui change le fil des 
idées, qui se perd dans le chaos... 

C'est une sorte d'écriture dessinée, une imagination qui se délaye, spon- 
tanément, sans efTorts, sans regrets, des croquis cérébraux non imprégnés de 
souvenirs classiques, sans métier presque. 

Théophile Gautier voit des influences où il n'y a peut-être que des ren- 




l'orlrail de H. TOpffer, pai- Emile UayarJ. 

contres, car l'artiste, malgré les excellents conseils de son père, un peintre 
distingué, Adam Topffer, nous semble plutôt préoccupé de littérature; et si la 
valeur de son dessin est discutable, il n'en est pas de même du charme de son 
style. 

Topffer, au reste, ne doit guère être envisagé séparément dans son œuvre 
double. 

11 mérite, dans lurt qui nous occupe, une place importante; c'est un 
humoriste des plus délicats, dont la forme d'expression nouvelle engendra un 
genre très imité depuis, l'idée de ce trait simple, silhouctteur de personnages 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



83 



et de paysages, sans modèle aucun; ce croquis naturel, modernisé si l'on veut, 
appartient en propre à l'artiste. 

Naturellement, cette expression courante, dont l'intérêt croît avec les 
hésitations, les réticences du trait, ne peut être traduite en dehors de la main 
qui la créa. 

On en a un des exemples notamment lors de la série intitulée : Mo?i- 
sieur Cryptogame, que Cham mit sur bois à la demande de .J.-J. Duhochet, le 







Dessin exilait de Umisieiir Crijplogamc (Jullien éditeur} 



fondateur de V Illustration, d'après les compositions dessinées sur papier aulo- 
graphique par TopfTer. 

Il arriva forcément que cette interprétation fut désastreuse pour les deux 
artistes. Cham avait fait à la fois du mauvais Cham et du mauvais ToptTer. 

Quelle différence entre les originaux et leur piteuse traduction ! Certes, on 
ne pourrait juger TopfTer d'après les copies qu'on a faites de ses croquis : ce 
serait une flagrante injustice. 



84 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

Co sont un peu des croquis de littérateur, il est vrai ; l'idée domine non 
sur la l'urine, car celle-ci est bien frôle, mais sur la volonté de la forme; l'esprit 
pétille et laisse à deviner sans cesse d'autres subtilités d'esprit. Goethe, qui 
avait reçu de la part de Topiïer deux cahiers de dessins, disait qu'il ne pouvait 
regarder à la suite plus d'une dizaine de ces feuilles d'images, « de crainte de 
prendre une indigestion d'idées ». 

Au reste, il ne faut pas chercher dans les albums de ToplTer autre chose 
qu'un passe-temps, « un moyen, comme il le disait lui-même, de donner pour 
son propre amusement une sorte de réalité aux plus fous caprices de sa fan- 
taisie ». 

Inutile aussi de comparer, ce serait diminuer le charme de tout un œuvre 
fragile et lui ôter sa fleur. 

TopfTer soutient ses croquis par un texte brillant; il rachète les faiblesses 
de son crayon par une aimable érudition transparente sous la légèreté curieuse 
de son style. 

« C'est un homme remarquablement privilégié, dit Grandville en parlant 
de l'artiste; j'ai envié cette double faculté de hardiesse, la pensée par le dessin 
et le style : j'ai parfois essayé, mais en vain, la plume est rebelle sous mes 
doigts pour former des phrases... ; son talent est complet... » 

Ses dessins naissent au cours de la fantaisie, sans presque d'application : 
voilà leur qualité réelle; pas de maître, pas d'école, pas de système. « C'est 
triste, c'est bien triste, écrit-il, mais si les peintres pouvaient désapprendre, ils 
y gagneraient le plus souvent...; les systèmes dégénèrent en manière, et la ma- 
nière fausse le talent... » 

Ce cerveau curieux, doué à la fois pour tout, se fùt-il aisément astreint à 
l'étude d'une seule chose? 

Tour à tour critique d'art, professeur à l'Académie, où il était chargé de 
l'enseignement de la rhétorique et des belles-lettres générales, poète, romancier, 
écrivain politique, caricaturiste, peintre, directeur de pensionnat,... l'artiste 
prodigue ses qualités ù tous vents d'esprit; c'est une ligure à part, toute une 
opganisation spéciale. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



m 



Et cependant son existence a été courte : il est mort jeune, en pleine force 
d'âge; on demeure étonné d'une réalisation d'art si complète dans une aussi 
brève carrière. 

Il obtint d'pbord par ses dessins et ses caricatures le suffrage de Gœthc; 
puis Xavier de Maistre, charmé par quelques nouvelles qu'il avait lues do 
Topffer, lui accorda son estime littéraire. Citons parmi ses dernières produc- 
tions dans ce genre : les Nouvelles et Mélanges, le Col cVAntherne, Menus Pro- 




Dessin extrait de J/. Crijpl oi/ame {JaUion édileui). 



pos, le Lac de Gers, et le Presbytère, cette dernière production très appréciée 
par Sainte-Beuve. 

L'arti-ste, d'autre part, n'eût pu se consacrer exclusivement ni au dessin 
ni à la peinture, comme il le désirait, vu l'état de ses yeux. « J'ai toujours, 
écrit-il, suivant ma mauvaise habitude, des noirs de temps à autre, surtout 
pour mes malheureux yeux; mais c'est un mal incurable. » Et de fait cette 
maladie s'aggrava jusqu'à provoquer chez l'artiste un réel désespoir. 

A la suite de ce malheur, TopfFer dut chercher autre part les ressources 



86 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

nue la pointure ne pourrait plus lui donner bientôt. Il avait déjà dirigé une 
pension avec un ami; il en fonda une autre, dont il s'occupa lui-même. 

A partir de ce moment, l'artiste, qui a complété avec ardeur ses études au 
point de vue littéraire, sème des dessins agréables dans son texte; son genre 
naît d'une circonstance malencontreuse : c'est toute une révélation de manière 
dont le succès rapide est une heureuse indication. 

Ses yeux malades dessinent sans prétention, sincèrement, sans cfTort, et la 
plimie obéit à une âme simple, non tourmentée de la forme; c'est une collabo- 
ration spirituelle de la plume et du crayon. 

Les excursions que Topffer fait dès lors dans les montagnes avec ses élèves 
lui donnent l'idée d'une série remarquable d'impressions de voyage illustrées : 
ce sont les Excursmis dans les Alpes, Voi/ar/e à Gènes, les fameux Voyages en 
zujzag, Par monts et par vaux, le Tour du lac, etc. 

Ces pages sont toujours agréables à revoir; elles sont gaies et d'un tour 
charmant; chose curieuse, elles respirent un parfum de verve presque pari- 
sienne, dans l'acception non bôulevardière, s'entend; l'œuvre de l'artiste gene- 
vois, du reste, claire, élégante et libre, est d'une saveur très française. 

Puis voici Monsieur Jahof . Monsieur Vieux- liois, le Docteur Festus, 
amusants albums de cai'icatures; la IJ//>//ot/iè'/i/e de mon oncle et les Menus 
Propos, deux délicieux ouvrages et do curieux croquis, sans oublier surtout 
les iS'oueelles ç/é/teroises, l'o-uvrc typique de l'artiste. 

Par leur nature môme, ces derniers recueils do caricatures que nous 
citons échappent à toute analyse; l'épigraphe de ces recueils est curieuse : 
« Va, petit livre, et choisis ton monde; car aux choses folles, qui ne rit pas, 
bâille; qui ne se livre pas, résiste; qui raisonne, se méprend; et qui veut 
rester grave, en est maître. » Elle prévient agréablement toute critique, et la 
modestie de cette présentation est bien fine. 

Sainte-Beuve, contrairement à Goethe, « résiste ». Gœthc cependant écrit : 
«... S'il choisit un jour un sujet un peu moins frivole, et s'il s'ai>[)lique un peu 
plus, ce qu'il fera dépassera toute idée; » ce qui est, en somme, se ralliera 
l'opinion de Sainte-Beuve « appréciant davantage les Voyages en zigzag ». 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



87 



TopITer a décrit à raerveille la grande sérénité des montagnes; sa plume 
et son crayon s'entendent parfaitement pour exprimer cette majesté simple, 
cette poésie du grand air qui flotte sur les hauts sommets : ce dessin, sobre de 
détails, aux larges indications, synthétise avec goût, schématiquement un peu; 
c'est un dessin de visionnaire plutôt que celui d'un voyant. N'oublions pas, au 
reste, la faiblesse des yeux de l'artiste, dont les progrès s'accentuent de jour en 
jour, tandis que la sensibilité de son cerveau s'accroît; c'est un phénomène des 
plus remarquables que cette flamme d'esprit brillant plus vive encore lorsque 
celle qui est dans les yeux se meurt,... la force d'expression vivace quand 



même.. 



Citons encore parmi les albums de Topffer, Vllhfoire de Monsieur Crépin, 
de Monsieur Persil, etc. , qui renferment des pages d'une philosophie légère', 
attractive à la fois pour les petits et les grands. « Albums d'une nature niixte! 
composés de dessins qui, sans une addition de texte, n'auraient qu'une significa- 
tion obscure, et d'un texte qui, sans les dessins, ne signifierait rien. >, 

R. Tëpff-er, indépendamment de ses croquis à la plume, s'est essayé au 
lavis très heureusement; on lui doit aussi quelques petites toiles d'un intérêt 
très vif pour le détail et la couleur. 

H. Topfl-er est mort très jeune, le 7 juin 1S46, à Genève, sa ville natale. 

Cet artiste de verve, cet improvisateur curieux, ne fut pas seulement 
renommé dans son pays; ses succès de conteur et sa facilité de croquisle ont 
amusé partout, et de nos jours encore les Nouvelles genevoises et les Voyages 
en zigzag ne sont pas d'un médiocre intérêt k parcourir. 



HENRY MONNIER 



_ Henry Monnier, c'est le comique fait homme, toute une présence d'esprit 
a part, la composition complète et réussie d'un grotesque nouveau. 

Homme de lettres, dessinateur, comédien, c'est-à-dire trois fois artiste, 



88 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

Monnier a ôté tour ù tour apulauJi sous ces trois incai'nalions; il donna à ses 
qualités de verve une triple force d'expression qui révéla toute l'étendue de ce 
cerveau cocasse. 

Mais c'est comme dessinateur humorisliquo surtout que Monnier fut 
supérieur, et certes ses autres talents d'acteur et d'écrivain contribuèrent à 
la vitalité de ce crayon : l'un lui donna l'esprit du geste, la justesse de la 
mimique, l'autre la faculté de formuler spirituellement sa pensée et de la bien 
choisir. 

« Monnier a une faculté étrange, c'est la froideur, la limpidité du miroir 
qui ne pense pas et qui se contente de réfléchir les passants. » (Baudelaire.) 
Henry Monnier est une nature, en effet, mais sans exubérance, un sang-froid 
plutôt, car il se possède toujours; le rire qu'il arrache par l'étonnante bêtise de 
ses fantoches composés est fait de pitié méprisante à leur égard; le comique 
de ce genre réside en la seule tournure de l'idée; ce ne sont jamais les person- 
na"-es dessinés par l'artiste qui nous font nous esclaffer, c'est ce qu'ils disent. 

Monnier est un enfant terrible qui joue à la balle avec les sentiments 
feints; par un tour d'imagination spéciale, il « blague » tout ce qui pleurniche 
dans le fond du cœur humain, tout ce qui grimace. Les faux bonshommes, les 
diseurs de riens, les solennels, ont été traduits par cet artiste e«\cellemment ; 
il les a démasqués, les a ridiculisés sans presque les transformer dans leur 
enveloppe physique. 

« Henry Monnier, a dit Balzac, s'adresse à tous les hommes assez forts et 
assez pénétrants pour voir plus loin que ne voient les autres, pour mépriser 
les autres, pour n'être jamais bourgeois, enfin à tous ceux qui trouvent en eux 
quelque chose après le désenchantement, car il désenchante. Or, ces hommes 
sont rares, et plus Monnier s'élève, moins il est populaire. » 

Comme il arrive en pareil cas de caricature des types, ce sont les bour- 
geois encore qui ont été la cible indi.iuée de cette verve ; c'est parmi ces gens 
simples que Monnier a choisi ses pantins, et il en a trouvé un sublime : 
M. Prudhomme. 

M. Joseph Prudhomme, c'est le bourgeois imposant, compassé, un niais 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



89 



prétentieux, sentencieux, dont réloquence est faite de lieux communs de 
vieilles rengaines mal en situation, jetés au hasard de la conversation avec'une 
autorité des plus hilarantes. 

Cet homme parfait, pétri de bons principes, est petit, gros et porte haut 




Poriraif de Henry Monnier, par Emile Biiyarcl. 

la me; il se rengorge solennellement, enfoui dans un col droit, imposant. Srs 
yeux clignotent malicieusement derrière deux disques d'or, ses lunettes, à 
cheval sur un petit nez, tandis que sa bouche lippue fait la moue, contractant 
un peu toute cette face rosée. 

Chauve avec cela, seule une couronne de cheveux blancs court autour de 
sa tête, frisant en fortes boucles aux tempes. 

12 



90 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

Monnior a parfaitement ("'tabli son porsonnago, qui dit ijion ce qu'on lui 
fait dire; il est dessiné magistralement, il est immortel. 

Cette création, en laquelle tant de personnes que nous voyons autour de 
nous pourraient se reconnaître, a l'avantage de ne jamais vieillir, non plus que 
celle de M"" Prudhonimc, la digne épouse de Joseph, dont la vertu en alarmes 
ot l'austère conscience sont à louer dans leur parfait accord conjugal. 

Si Monnier excella à peindre les laideurs et les faiblesses de la femme, il 
sut aussi rendre à merveille l'élégance et le charme de celle-ci : ses griscttcs, 
entre autres, sont fort avenantes, gaies et séduisantes sans rouerie; l'artiste 
semble avoir retrouvé dans le mode de coloriage dont il accompagne souvent 
ses planches badines, le mystère de séduction des Debucourt, des Eisen... 11 
peint lui-même ses modèles avec un tak-nt réel et surveille soigneusement les 
coloristes qu'il emploie. 

« La grisette de Monnier ne ressemble pas à la lorette de Gavarni ; c'est 
tout un genre à part réuni parle seul même parfum de jeunesse et de fraîcheur. 
Il est, de tous les Français, celui qu'on peut le plus justement comparer à 
Ilogarth. » (Tu. Galtier.) 

Ce fut au cap- des Cruches, paraît-il, un établissement situé près du 
Théâtre-Français, que Monnier trouva le modèle de son Prudhomme. 

Quelques gons do bîttres en vogue fréquentaient dans cet endroit, dont 
l'artiste devint bientôt l'un des piliers. 

Tous les soirs, en présence d'un cercle d'amis, il déroulait au café des 
Cntc/ies son bagage quotidien d'observations comiques, et bientôt, s'étant tous 
groupés autour de certains habitués du lieu, ils s'amusèrent à qui mieux mieux 
des manies, des ridicules et des prétentions de ceux-ci. 

Monnier avait remarqué parmi ces habitués un certain général en retraite, 
personnage d'une roideur superbe, dont la conversation était dogmatique et 
tranchante au possible... 

Maïs laissons la parol(> à M. de Mirecourt : 

« Ce vieux brave, — on ra]»|)('lait le général Beauvais, — reçu au rafé des 
Cruches en compagnie d'un ancien émigré, M. de CliAteauneiif, ne s ima- 



;; mi 







Porlrail de M. Jusepli Piudliomme. 
Extrait des iluilrcs de la varkuturc. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 93 



ginait point qu'il fût possible, en caucun cas, de parodier sa tournure ou ses 
discours. 

11 se trompait. — xMonnier avait découvert dans toute sa personne une 
mine précieuse de ridicules, et la tentation d'exploiter cette mine était trop 
forte pour que le mystificateur n'y succombât point. 

Un soir, l'artiste entre au café comme un coup de vent. Sa toilette a plus 
de recherche que de coutume. Un gigantesque jabot s'étend sur son gilet de 
cachemire à ramages. Son cou est emprisonné dans une cravate d'une éblouis- 
sante fraîcheur, et un col de chemise énorme, dont les bouts poignardent son 
chapeau, donne à sa face réjouie l'aspect d'un bouquet de fête enveloppé 
d'une feuille de papier blanc. 

Tous les habitués pressentent qu'il va se passer une scène nouvelle, 
insolite, étrange. 

En effet, après avoir cordialement serré la main du vieux militaire, 
Monnier prend tout à coup une voix de basse- taille, lance quelques-unes de ses 
phrases devenues depuis si célèbres, nettoie à propos le verre de ses lunettes, 
secoue son jabot, tousse, crache, fulmine contre les institutions du pays, et se 
rassied au milieu d'une hilarité vraiment olympienne. — On avait reconnu 
trait pour trait ce cher général. 

Lui, cependant, riait plus fort que pas un, sans se douter que Pru- 
dhomme venait d'être créé de pied en cap, et qu'il lui avait servi de modèle. 

« Le type de Prudhomme, écrit M. Champfleury, est resté à côté de celui 
de Robert Macaire, le dépassant toutefois, malgré la puissance vengeresse du 
crayon de Daumier. Mais Prudhomme est plus complet, plus général; il 
résume une caste, et Henry Monnier, grâce à cet instinct satirique, qui va plus 
loin parfois que le regard des penseurs, trouva une de ces créations que 
cherchent en vain les maîtres. » 

Qu'il est grand, ce fantoche, quand il s'écrie pompeusement : Ce sabre est 
le plus beau jour de ma vie! Et quand il parle politique! c'est : Le char de 
l'Etat qui navigue sur un volcan, la Démocratie qui coule à pleins bords! 

Si Bonaparte était resté lieutenant d artillerie , il serait encore sur 



94 LA CAUICATLUK ET LES CAUICATLUISTES 

k' Irn/w, déclare encore majestueusement l'rudliomme, qui dit aussi d'un 
ton sûr : Retirez l'homme de la société, cous l'isolez. Quelles réjouissantes trou- 
vailles! 

Il arriva du reste une chose curieuse, c'est que, à force de se mettre dans 
la peau de son personnage, Monnier Unit par lui ressembler : même physio- 
nomie, même manière de s'exprimer, même autorité enfin dans le grotesque, 
c'était Prudliommc en personne. 

« Et devant cet extraordinaire phénomène de caricature, écrit M. Arsène 
Alexandre, on se demandait si Monnier, endiablé mystificateur dans sa jeunesse, 
n'était pas à son lour victime d'une mystification du sort; la revanche de 
iM. Prudhomme. » 

Henry Monnier, en elTuf, avant de crayonner « des charges », avait 
commencé par en faire; la « scie » trouva en lui nii maître incomparable; 
lui et son ami de Romieu, de plaisante mémoire, s'appliquèrent à satisfaire 
leur rancime féroce contre Vépicier, cet aller ego du bourgeois, celte autre tète 
de Turc, symbole éternel de tout ce qui n'est pas artiste, littérateur ou savant. 

« Vois-tu, mon cher, disait Romieu à Monnier, chaque homme ici-bas 
accomplit sa destinée. La nôtre consiste à fournir des documents à ceux qui 
rédigeront le martyrologe du bourgeois... » 

C'était alors le point de départ des plus abracadabrantes folies, qui sont 
encore présentes à l'esprit de beaucoup : en voulez- vous quelques-unes? 

« Bon Dieu, s'écrie un jour Monnier en regardant des furets enfermés 
dans une cage appendue à la devanture d'un marchand de parapluies, les 
jolis petits cochons d'Jnde! 

— Pardon, fait le marchand, ce sont des furets. 

— Des furets? Allons donc! vous plaisantez! Des furets, ça? 

— On me les a vendus pour des furets, je vous l'assure. 

— (Juelque ignorant stupide en fait dhistoire naturelle, soit. Ce sont des 
cochons d'Inde d'Océanie; on ne vous a pas volé, mon cher Monsieur. Ah! mon 
Dieu, les jolis petits cochons! 

^ Vous croyez? là, vraiment, ce ne sont pas des furets? dit le marchand. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



95 



— Parbleu, reprend Monnier, j'en suis sur, je suis empailleur au Jardin 
des Plantes, « 




« Retirez l'homme de la sociélé, vous l'isolez. » 
Dessin de Henry Monnihb ; extrait de l'An du rire et île lu cdrieiilure. 

Et voilà notre brave bomme absolument persuadé de sa propre erreur. 
Le lendemain, Romieu stationne devant la cage : 
« Saprelote ! les gentils furets! s'cxclame-t-il. 



96 LA CAIUCATIRE KT LKS CAUK.A il HISTES 



Vous vous trompez, dit majeslucuscmcnt le marchand do parapluies, 

ce sont des cochons d'Inde... d'Océanie... 

— Bourgeois, répond alors Romieu d'un ton digne, pour qui me prenez- 
vous? Je sais peut-être distinguer un furet d'un cochon. 

— Ta! ta! j'étais comme vous, mais un de mes amis, empailleur au Jardin 
des Plantes, m'a certifié... 

— Votre ami est un polisson qui s'est moqué de vous, car ce sont bien des 
furets que vous avez en cage. » 

Ébranlé de nouveau dans ses convictions, le marchand s'écrie : 

« Ce farceur d'hier! Je savais bien que je ne me trompais pas. » 

Quinze jours durant, ce fut une procession des amis de Monnier et de 
lîomieu, les uns affirmant devant les malheureuses bêtes captives : « Ce sont 
des cochons d'Inde! » les autres : « Ce sont des furets! » Le marchand, fina- 
lement, perdit la tête, et d'un coup de pied la cage vola dans la rue; on prétend 
même qu'il dut s'aliter. 

Une nuit, les enseignes de tout un quartier furent changées. Le lendemain, 
le charcutier se trouvait être tailleur, l'épicier vendait des bottes, et ainsi du 
reste. — Monnier, une fois encore, se promenant près d'un chantier de démo- 
lition, avise un personnage froid et correct; d'un seul coup de poing, le cha- 
peau à haute forme de l'infortuné promeneur lui rentre jusqu'aux yeux... « Ça 
vient de là, » dit l'artiste en montrant à sa victime de paisibles ouvriers occupés 
à charrier des matériaux... Fureur du monsieur, qui menace longuement du 
poing ses bourreaux imaginaires et remercie finalement Monnier de ses préve- 
nances... 

On n'en finirait pas à conter les prouesses de l'artiste! 

Revenons maintenant à Monnier et son œuvre. 

« Les caricatures, considérées comme audacieuses sous la Restauration, 
sendilèrent tièdes sous le nouveau régime. Les insolents coups de boutoir portés 
à Louis-Philippe et à ses ministres par le Charivari, commandé par Philipon, 
avaient tout à coup fait pâlir les finesses d'allusion des dessinateurs de l'autre 



règne. » 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 97 

Monnier, dont l'esprit était très délicat et que la politique n'émouvait 
guère, préféra ne pas tremper dans cette violence, incompatible avec la sérénité 
de son observation. L'artiste, du reste, tout enfant quand arrivèrent les désastres 
de 1814, avait conservé du spectacle du défdé pompeux de nos ennemis les Cosa- 
ques, entrés à Paris, un souvenir ineffaçable, et il garda de cette impression du 
jeune âge un culte pour la dynastie impériale, auquel il ne renonça jamais. 11 
abandonna donc la partie qu'il avait engagée à contre-cœur et se remit tran- 
quillement à fouiller les ridicules avec son genre d'esprit et sa verve à froid. 

Nous vîmes alors paraître : Jadis et Aujourdhui, Esquisses parisiennes, 
Griseltes, Galerie théâtrale, etc. ; de délicieux albums, d'un crayonnage tou- 
jours agréable, quelquefois très puissant, moins gracieux que celui de Gavarni, 
mais plus nature peut-être. 

Ces pages sont jolies de couleur, bien composées; conçues dans un autre 
effet que celui de la vignette, plutôt traitées en croquis , elles sont d'un art réel. 

Puis, sur le conseil d'Alphonse Karr, Monnier se met à écrire ses charges 
au lieu de les dessiner; malgré des longueurs, que des amis élaguent, le style 
de l'artiste, plus amusant que correct, obtient un vif succès auprès du public : 
voici paraître les Scènes populaires (1830), parmi lesquelles le fameux Roman 
chez ta portière. 

Cette dei'nière scène a été des plus goûtées à son heure ; bien que démodée 
maintenant, elle n'en demeure pas moins la preuve d'une observation réelle et 
une manifestation du comique le plus élevé. 

C'est du dialogue sténographié d'après nature. M""" Desjardins, l'héroïne 
de ce tableau, n'est autre que la propre concierge de Monnier. L'artiste a passé 
auprès de M"" Pipelet quelques bonnes heures à noter la conversation qu'il a 
eue avec elle, dirigeant les demandes pour amener les réponses, redoublant 
d'aménité pour obtenir des confidences. Voilà, entre autres raisons, pourquoi ce 
dialogue est vivant; et si, aujourd'hui, tout cela nous paraît vieux et banal, 
c'est à cause de la prodigieuse imitation qu'on en a faite. 

« La comédie de Monnier, a dit Balzac, se glisse dans les petits recoins 
échappés à Molière, et ramasse les miettes de ce grand festin comique. » 

13 



98 LA CAllICATURE ET LES CARICATURISTES 



Si Monnior no connaît pas le type qu'il vont caricaturer, soit avec sa 
l)liinie, soit avec son crayon, il (''clioue en la plus banale des expressions : 
— non pas qu'il copie d'après nature, mais parce qu'il s'imprègne de cette 
nature. 

A force de conter, de mimer ses anecdotes, l'artiste acquit une habitude et 
une sûreté de geste qui, après lui avoir valu des succès dans des cercles intimes, 
le décidèrent à alTronter une véritable scène. 

Cette dernière incarnation semble découler naturellement de cette nature, 
si en dehors, si expressive, qui rêvait d'animer enfin les personnages créés sur 
le papier. Ce fut Etienne Arago, directeur du Vaudeville, qui lui ouvrit les 
portes de son théâtre. 

Les débuts de Monnier datent de IS.ll ; il joua dans la Fnmillp improvi- 
ser, une i»ièce de i3razier, dans laquelle on avait habilement intercalé les 
meilleurs types des Scènes populaires. Jamais représentation n'avait excité 
ilans le monde artiste et dans les milieux lilléraiVes une curiosité plus vive. 

Le succès de ]\Ionni('r fut énorme; dans celte soirée on peut dire qu'il fui 
sacré artiste dramalique. 

« Si maintenant, dit un journal du temps, on deman(l(> à quel talent le 
lîilent de Monnier ressemble, qu(;l homme il rappelle, sur quelles traditions il 
règle ses ell'ets, nous dirons que Monnier ne ressemble à personne, (pi'il est lui, 
lui Imit seul cl pas un autre, chose rare et d'un grand prix par le temps qui 

COUI't. » 

Engagé séance tenante, Monnier créa le Contrehandier, Joseph Truhert 
et le Courrier dr la nudle: mais dans ces dernières pièces on put constater 
l'infériorité de l'artiste quand il n'interprétait pas ses propres œuvres. 

Monnier, au reste, comprit si bien celte anomalie qu'il s'en fut en province 
jouer ses seules productions. 

M. I]. de .Mirecourt nous conte quelques amusantes plaisanteries faites par 
Monnier à des acteurs qui montaient avec lui sur les planches, celle-ci entre 
autres : 

« l n jeune premier, qui devait remplir un r«'ile à moustaches, était sur le 



LA CARICATURE Eï LES CARICATURISTES !)!) 

point d'entrer en scène, quand tout à coup Monnier l'aiTcte et lui glisse à 
l'oreille : 

« — Prends garde ! il te manque une moustache. » 

« Le comédien s'arrête, éperdu : 

« — Est-ce possible? murmure-t-il. 

« — Mais oui ! le temps presse, ùte-la donc ! c'est à gauche. Il vaut mieux 
(( n'en pas avoir du tout : tu te ferais siffler. » 

« Tout cela dit, comme de juste, avec ce sérieux imperturbable que Mon- 
nier seul possède. 

« Aussitôt le jeune premier, confiant, d'arracher le duvet postiche qui orne 
sa lèvre gauche, tandis que le côté droit reste garni de jjoils noirs. 

« Puis il crttre en scène et arpente les planches avec beaucoup d'aplomb. 

« Persuadé qu'on se moque de lui, le parterre siffle à outrance, et Mon- 
nier, dans la coulisse, rit à se tordre lés côtes. » 

Citons encore parmi les esquisses comiques que l'artiste signa : les ('oin- 
patrioics, VEsprit des campuijNes, les Pctiis Produjes, Pleutres et. Bourgeois, 
cette dernière œuvre mise en vers, on ne sait trop pourquoi, par l'auteur. 

En quittant l'Odéon, où Monnier avait été engagé au sortir du Vaudeville, 
il entra au Palais-Royal, où il joua sonRor/nm chez la portière ; on peut voir le 
portrait peint de cet artiste, fidèlement reproduit, dans son rôle de M"° Dujar- 
din, au foyer de ce théâtre. 

On a dit de l'art de Monnier : « C'est de la photographie littéraire. » 
Comparaison injuste, mais curieuse à noter en présence du dégoût du grand 
humoriste pour les photographies. Il est vrai que M. de Mirecourt, décrivant 
l'appartement que Monnier occupait dans ses dernières années, écrit : « Ce 
qu'il y a de remarquable dans son intérieur consiste en un certain nombre de 
tableaux ou de dessins de lui et de Charlet. D'innombrables photographies le 
représentent dans tous ses rôles et tapissent la salle à manger, nouvelle preuve 
"que l'art du photographe est moins digne de mépris qu'il veut bien le dire. » 

Baudelaire a ainsi envisage les talents multiples de Monnier, trop sévère- 
ment sans doute, mais avec une certaine justesse : « Comédien, il est exact et 



Jo» LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

froid; écrivain vôlilleux, artiste, il avait trouvé le moycMi de faire du chic 
d'après nature. » l'eut-èlre bien aussi Monnier ne dut-il son succès qu'à ces 
seuls défauts; la perfection a rarement engendré l'originalité. 

Nous terminerons cette brève notice en donnant quelques notes biogra- 
phiques. 

Henry Monnier naquit à Paris en ïSOi, d'un honnête et pauvre employé 
qui le plaça, après quelques années passées au lycée Bonaparte (aujourd'hui 
lycée Saint-Louis), comme surnuméraire à la chancellerie, division des 
affaires criminelles. « Quelle peste que ce Monnier dans un pareil monde ! 
s'écrie M. Champfleury. Un farceur, sans esprit de conduite! Un mauvais 
camarade qui se moque de ses collègues, qui abrège les jours de son chef do 
bureau! » 

Bientôt lassé de cette besogne de bureau, si en contradiction avec ses goûts, 
Monnier, sur le conseil d'un de ses amis, élève de Girodet-Trioson, envoie 
fièrement un beau jour sa démission au ministre de la justice. « Je ferai pour ' 
les éditeurs des caricatures et des dessins, » répond-il aux exclamations de ses 
parents atterrés. 

De cette époque date une scène des plus curieuses, intitulée /es Eniployrs. 
en souvenir de son passage dans la bureaucratie, qui lui tenait tant au cœur. 

Nous voyons ensuite Monnier dans l'atelier de Girodet, où l'artiste, qui 
montre fort peu d'aptitudes pour les académies, séjourne peu de temps ; bientôt 
ce talent, tout de liberté, prend son essor au hasard de la fantaisie et du don, 
et nous assistons aux multiples expressions d'art dont nous iiarlâmes, dans 
lesquelles le grand artiste a été excellent tour à tour. 

Henry Monnier est mort à Paris en janvier 1877. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



11)1 



CARLE VERNET. - DECAMPS. CHARLET. - RAFFET 



Carie Vernet, Decamps, de même que Charlet et Raffet, peuvent-ils vrai- 
semblablement être classés parmi les caricaturistes? 



ms;s^^;f:3sS^■m^l^^^P'S''W^^ms^■S?W^ 




\.K IIESSIÎHT. 
B Mon uiiié esl plein d'esprit : il esl li-ès avancé pour son âge... Je suis dans l'inlenlion d'en faire un homme de loi. » 
D'après une lithognipliic de Rafi-et exlraile du Dix-aeiiricme siccle, par Grand-Carlcret. • 

Tel n'est pas notre avis : Carlo Vernet et Decamps furent des peintres, 
quelque temps égarés dans le dessin comique. Charlet, qui se complut gaie- 
ment à roucouler des romances chauvines, est un humoriste ; quant à Raffet, 
malgré tous ses efforts vers le rire, il ne nous arrache guère qu'un sourire 
obligé, et nos préférences vont de suite au grand dessinateur qu'il fut. 

Carie Vernet a dessiné des drôleries, ou mieux des exagérations grotes- 
ques, de même qu'Isabey et tant d'autres dont le crayon facile obéit à une 



1((:> 



LA C.AIUCATLIIE KT LKS CARICATURISTES 



seule lubie, à un mouvement d'iiumeur. I-a |)liip;irt des dessinateurs, pour ne 
pas dire tous, ont, ù leur heure, fait de la caricature : doit-on concluro de là 
que ce sont des caricaturistes? 

Bracquemond, le grand aquafortiste, et Jean-Paul Laurens, le peintre 
célèbre, ce dernier dans le Philosopln>. vers 1807, dessinèrent des scènes 
joyeuses, et combien d'autres, pour ne pas dire tous. Si Gustave Doré a illustré 




# 



S, 




W^;•>. 



/ 

l'oilrail lie Uccamps, par Emile Bavard. 

l'étonnant liaron de Miinchausen, on doit aussi à cet artiste la liihlc et le 
Ihuitc. L'œuvre du yiaiid dessinateur a cependant atteint à une drôlerie exces- 
sive, en maints endroits, mais elle ne confine guère, selon nous, dans son 
ensemble, à la caricature. 

Il ne faut pas confondre, en outre, l'esprit personnel que l'illustrateur 
apporte dans son interprétation des textes, avec la verve indépendante, spéciale, 
des caricaturistes; tout dépend, au reste, de la tournure du dessin, du respect 
de la forme, de la copie exacte ou « en charge » des choses et des gens repré- 
sentés. 









iniii 




Pingai-d et Buclietfe faisaiil la paiiic d'allci- demamlci- du pain ou la mort. 
Dessin de Chaelf.t; extrait des Maiires de la caricature française au dii-iteuiième .siècle, par Armand Dayot (May éditeur'. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



lOo 



Decamps, lui, malgré son court passage dans la caricature, a été remar- 
quable dans ce genre : il fut peut-être le plus mordant, le plus cinglant des 
polémistes du crayon de son temps. 

Nous n'avons pas à parler ici du grand peintre que fut Decamps; nous 
n'envisagerons donc l'artiste que dans ses satires politiques, dans cet art des 
débuts qui l'a fait maître. 




L au Je grâce IS iU, du règne glorieux de Charles X le l(j=. 
Aujourd'hui, après la messe, S. M. a chassé au tir dans ses apparlenipuls. 
L'élat moral de la famille royale est toujours le même. 

Dessi» de Decamps ; extrait dos Juiinii-es ri-fnlnliuiiiMires. 

Decamps, dont la vioknce et la franchise d'opinion avaient été si favora- 
blement accueillies après la Révolution de Juillet, mit occasionnellement son 
crayon au service de la lutte; grisé par son premier succès, qu'il n'analysa pas, 
û s'était lancé à corps perdu dans la mêlée avec toute sa foi juvénile. 

Ses charges sur Charles X sont inoubliables : tantôt l'artiste plaisante, 
comme par exemple dans cette planche intitulée l'An de grdee 1840, (ht rèrjne 
glorieux de Charles X le Iff; tantôt il grince des dents ; sa verve devient alors 

u 



m LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



sanglante comme dans cette autre que soulignent ces mots : ht France pleure 
les victimes, ses reprêftenfmit.'^ pleitrent le boiirreav. 

Tandis que la première de ces œuvres rappelle un peu, par k* charme de 
ses « gris », le talent de Grandvillo, la seconde, d'une puissance éclatante, nous 
fait penser à Danmier. 

Il semble qu'il y a deux hommes dans celte expression dessinée, l'un qui 
rit, l'autre qui pleure; la haine perce souvent par la force de l'habitude, jtlus 
peut-être que par conviction et intention. 

Voici le Pieux Motinrfjue, calembour applaudi à propos des exagérations 
religieuses de Charles X, une charge alors, ingénieuse et belle de couleur; la 
Vue intérieure d'une hanuiue. autre moquerie non moins curieuse. 

Tout cet esprit se dégage au hasard des événements et des nerfs ; il est fier 
et châtie de haut; on ne sent pas la moindre franche gaminerie dans cette rail- 
lerie que déploie l'artiste, il y a de la cruauté accentuée particulièrement par 
l'effort du dessin, qui vise souvent au tableau. Quelle différence avec la légè- 
reté insouciante des pages de Gill, entre autres, dont le ridicule tuait d'une seule 
pichenette, au lieu d'un coup de couteau ! 

Contrairement à Cill qui donnait à sourire, Decamps, lui, donne à penser. 
Dans son œuvre jioint nous retrouvons, à coté des toiles les plus sérieuses, 
d'amusantes satires, les i^inf/es entre autres, dont les uns vantèrent l'humour 
et où les autres ne virent qu'une intention misanthropique, la prouve d'un 
esprit aigri et rancunier; plus généralement on crut devoir blâmer l'idée que 
l'artiste avait eue de prêter à la brute nos mœurs, nos goûts et jusqu'à nos 
habillements. « Admirablement peints, a-t-on écrit, étudiés dans les poses avec 
une iinesse extrême, placés dans un milieu où les moindres détails concourent 
à l'intelligence et à l'harmonie de l'ensemble, il ne manque aux E.rperls, au 
Sin(/e peintre, aux Sinr/es boulangers, aux Singes charcutiers, que des visages 
d'homme, pour mériter à l'artiste des éloges sans restriction... » Dans les 
Experts, Decamps avait certainement voulu se venger des refus consécutifs 
qu'il avait essuyés de la part de ce même jury qui proscrivit si longtemps les 
admirables paysages de Théodore Rousseau, qui repoussa les toiles signées 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



107 



Paul Huet, Delacroix, Louis Boulanger, et les marbres sculptés par Barye, 
Préault, etc. 

L'artiste a fait de ses Siiujes les héros d'une parodie spirituelle ; c'est de la 
fine caricature. Théophile Gautier dit dans son langage pittoresque, à propos 




//ao£r^s/ 



Dessin de Gustave DoriÉ; exirail du ]iaron de iliinchaiisen (librairie Combel el G'"). 

du Singe gastronome , du Singe au nriroir notamment, « qu'ils feraient poutler 
le spleen de rire » . 

Citons encore, parmi les œuvres gaies signées Decamps, une charmante 
aquarelle intitulée t École turque, qui nous prouve que cet artiste, si piquant 
dans la satire, si noble dans la peinture d'histoire, a su être aimable et enjoué... 

Decamps (Alexandre-Gabriel) naquit à Paris le 3 mars 1803. « Présenté 
à la municipalité le jour même, le petit Decamps fut accusé tout d'une voix (vu 
le volume exorbitant de sa personne) d'avoir enfreint je ne sais quelle loi ou 



108 LA CARICATL'RE ET LES CARICATURISTES 

ordonnance qui enjoint aux parents d'avoir à faire inscrire les nouveau-nés 
dans un délai prescrit. 

« Je paraissais déjà vieux vraisemblablement (je puis bien, ce me semble, 
employer par-ci par-là la première personne). Tant il y a que j'étais excessive- 
ment volumineux pour mon âge, ce qui ne m'a pas empêché d'être, depuis, 
assez chétif et soufTreteux. Faites, après cela, des conjectures sur les disposi- 
tions précoces... » 

C'est ainsi que s'exprime Decamps lui-même dans une lettre charmante 
adressée au docteur Véron et publiée par ce dernier dans les Mémoires d un 
boHi'f/eois. 

« Ayant vu faire à de petits paysans (l'artiste avait été envoyé en Picardie 
avec ses frères, dès son plus jeune âge) d'informes figures en craie, j'en taillai 
moi-même volontiers ; mais dans ces ouvrages, le croirait-on? je me soumis aux 
règles reçues. Le génie ne se révéla pas : l'esprit d'innovation ne m'avait pas 
encore apparemment soufllé son venin... Peu à peu le goût du barbouillage 
s'emjiara de moi el ne m'a pas quitté depuis. » 

L'artiste, de retour à Paris, se lia d'amitié avec un camarade « gentil 
d'esprit et doué d'heureuses dispositions » (Philibert Bouchot, mort tout jeune) ; 
après avoir reçu quelques bons avis de M. Bouchot, le père de son malheureux 
camarade, il fut reçu dans l'atelier d'Abel de Pujol. 

Le futur auteur des Sinyes e.rperts et de VÉcole turque élève de .M. Abel 
de Pujol, l'académicien! 

Bientôt le dégoût vint à Decamps de toutes ces études de début, dont il 
ne parvenait pas à comprendre l'utilité et l'importance même; à cause de leur 
monotonie, il quitta l'atelier. 

Après maints tâtonnements et hésitations, « sorti par ricochet de l'école 
de David, je me trouvai nu et désarmé; car, malgré les puissantes et incon- 
testables facultés de ce peintre, l'absence de toute observation sérieuse, le 
mépris et l'oubli de la tradition, fermaient l'avenir à ses errements! — Voyez 
la nature, voyez l'antique! » Formule de l'enseignement d'alors, que le moindre 
examen réduit presque aux proportions d'une niaiserie. Au retour d'un voyage 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



109 



en Orient, qu'il fit vers la fin de la Restauration, Decamps sentit qu'il avait 
trouve sa voie. 

Dès lors, l'artiste, en tant que peintre, marche de succès en succès; mais 
nous n'avons pas ici à l'examiner comme tel ; qu'il nous suffise de dire que 




" Tiri'z donc Ifi'iiiel >■ 
Dessin de Decamps; extrait des Journées rivolulioiimnres (Flammarion éditeur). 

l'œuvre du maitre en général, extrêmement varié, profondément original, est 
toujours spiritueL 

Nommé chevalier de la Légion d'honneur le 2 mai 1830, il fut promu au 
grade d'officier le 2 mai 18ol. 

Sportsman passionné, Decamps mourut tragiquement au cours d'une de 
ses promenades favorites à cheval, le 22 août 18G0. « Tout à coup, écrit un des 



110 LA CARICATLUE ET LKS CARICATURISTFÎS 

amis du mailro, son cheval s'effraye; il s'élance au triple galop, s'emporte, ne 
connaît plus de frein. Notre pauvre Decamps n'a pas la force de le retenir. Le 
cheval, dans sa course désordonnée, prend un sentier escarpé. Une grosse 
branche se trouve en travers, qui atteint Decamps et lui brise l'estomac. Le 
choc le renverse de sa monture, il tombe et se casse cette main qui a fait tant 
de chefs-d'œuvre... » 



GRANDVILLE 

11 se dégage de tous ces dessins lithographies que l'on feuillette une mono- 
tonie préjudiciable, semble-t-il, à l'opinion personnelle. 

On demeure frappé de cette égalité dans les moyens de facture employés, 
de ra.sjieci [lari'il, de ces gris égaux et de ces noirs en même place. 

Daumior se distingue de suite à l'audace de son trait, Gavarni à son 
charme, à la fleur de son crayon; "Grandville, lui, se reconnaît au « fini » de 
l'exécution. Contrairement à tant d'artistes de cette époque, qui, comme Ben- 
jamin entre autres, Durandeau et même Philipon, l'éternel créateur de la 
poire, n'eurent (jue l'avantage de leur esprit particulier, (irandville est lui- 
même, d'abord par son dessin. 

Grandville, quand il se laisse aller à la caricature politique, suit en cela 
seulement l'entraînement des dessinateurs de son époque. Là n'est pas son 
esprit, il n'apporte dans cette lutte momentanée du crayon qu'une violence 
l'clative : du moins celle-ci échappa-t-elle à l'attention superficielle du public. 

Cet esprit lin, un peu alanibiqué il est vrai, aime à déguiser ses traits 
railleurs sous une exécution agréable; il joue sans le savoir le rôle d'un ser- 
pent caché sous des fleurs, quand il touche à la politique, et cela est, pensons- 
nous, un grand défaut pour ce genre. 

Que réclame la foule, en deliors de la satisfaction immédiate qu'elle attend 
du dessin satirique qui l'arrêtera au coin du carrefour, à l'angle de la rue? 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



Ml 



Rien; peu lui importe la délicatesse du dessin, pourvu qu'elle ait saisi immé- 
diatement le sens de ce dessin. 

Grandville, dans ses caricatures politiques, ne vise qu'aux délicats, et c'est 
là son erreur. Ce poète, ce rêveur étrange, est en contradiction avec sa cons- 
cience; il abonde en sous-entendus par timidité; il ne frappe pas au cœur, mais 




\ 



Q r 



Portiilil (lo Gi'uiulviUi' 



il mord aux jambes, esquissant tantôt un mouvement en avant qui ressemble 
malgré tout à une retraite, tantôt se précipitant tète baissée dans la mêlée avec 
l'énergie d'un désespéré, cruel alors et d'une ténacité sans pareilles. Malgré tout, 
ce n'est pas de la haine qu'il distille, c'est de l'aigreur ou mieux de la mauvaise 
humeur, une constatation mal disposée envers les hommes et les choses... 

Grandville est, par ses qualités de nature et d'observation, bien supérieur, 
à notre avis, quand il illustre des livres ou quand il laisse libre cours à sa 
fantaisie. 



112 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



Parmi les mcilloiiros pages politiques de l'arliste, nous citerons tout 
d'al)or(l ses deux lilliographics ffhdi'P n'ijoc n Varwrie et l'Onlre rèfpie 
aussi II Paris : deux œuvres remarquables dans leur cruauté sereine, para- 
plirasant perfidement la déclaration de Sébastiani. 

Kl tant d'autres charges contre Charles X ou ijieii eu favein- de la liberté 
des journaux : la [{('surrection de ht f'eiisiire, la Descente dans les afcliers de 
1(1 Hherié de la presse, etc. 

La plupart de ces caricatures sont dessinées avec Julien et E. Forcst. 
Qui pourrait au juste discerner la part de collaboration qui revient à chacun 
de ces artistes? Les noms de Forcst et Julien ne s'accotent guère à celui de 
Grandville qu'en matière de polémique violente. N'y aurait-il pas lieu de sup- 
poser à ces derniers l'avantage de la verve batailleuse qui manquait à drand- 
ville? On serait tenté de s'arrêter à celte <3ernière hypothèse en regardant les 
dessins de Grandville, si pareils d'exécution pendant, avant ou après la colla- 
boratinn. 

Il existe de Grandville deux très Itelles estampes satiriques dessint-es à la 
plume, que l'artiste signa seul, dans lesquelles on peut juger avantageusement 
de ce genre d'esprit qui fut particulier à leur auteur. Ne cherchons pas là de 
simplicité, mais étonnons-nous de l'imagination toulTue, subfile, débordante, 
dont ces pages sont imprégnées : elles portent pour titre hiliortiloirc iiifcnnd 
des ahstracleurs de quintessence politifjue et le Peuple licré aii.r iiiijnUs dans 
la grosse fosse du budget. 

Voilà la note de Grandville, sa préoccupation bien manpiéo, tout le 
déchaînement de sa manière de voir, i)eu claire, tant elle veut ap[)rofondir, 
disséquer les êtres, et matérialiser des pensées. 

De ce mode de dessin dérivent jusqu'à satiété toutes les compositions de 
l'artiste, dont la manie fut toujours de grimer les animaux en hommes et de leur 
inculquer les vices et les travers de la vie sociale. BienlAt il transforma les 
femmes en fleurs et les fleurs en monstres; puis ce furent les étoiles, le soleil, la 
lune, les signes du zodiaque, dont sa fantaisie se joua avec une verve presque 
enfantine. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



■M 3 



Les Papillonner les humaines do Saint-Aubin, conçues dans cette même 
manière imagée, n'avaient-elles pas un peu impressionné l'artiste? 




Le poisson d'avril. 
Dessin do Granpville ; extrait du hialile ii l'nris (Hetzel et C'' éditeurs). 

« Plus il allait, écrit M, Paul de Saint-Victor, plus il compliquait et 
alambiquait ses idées. Quand il eut épuisé toutes les ressources de la métem- 



m l.A CAHICATURE ET LES CARICATURISTES 

psycosc, quanti il n'y oui plus de bête et de végétal auquel il n'eût fait singer 
la ligure humaine, alors il s'attaqua aux choses de la nature morte. 11 anima 
des ustensiles, des instruments, des machines, il se fit le Pygmalion de la 
cruche et de la pincettc : il gonfla le soufflet en ventre et l'assit au coin du feu, 
les manches étendus en guise de jambes, le long des chenets; il découpa en 
profil la lame du canif; il ébourifTa comme des cheveux la barbe de la plume; 
il donna à la fente de la tirelire les expressions et les appétits de la bouche; il 
fît observer les éclipses du soleil par des compas vivants, à califourchon sur 
un télescope... » 

Grandville a été très vivement critiqué à cause de sa mièvrerie, pour son 
manque de caractère et ses tendances maniérées; on lui a reproché encore 
l'aridité de sa facture et sa façon d'enfermer des êtres fantasiiqucs dans des 
contours positifs. Certes, Grandville ignora le mystère de l'ébauche, et jamais 
son crayon ne badina en peuplant ce monde de sa création; mais, malgré son 
rcssasscment, n'est-on pas souvent charmé par tant d'ingéniosité? 

Comme tout cela est gai! Voyez ses Fables <!<' Lu Foiildino, ses .1///- 
jiuni.r pp'uils jxir ru r-mi'nies, ses Métamorphosps dn jour. 

C'est un artiste bien français que celui-là, sans variété, mais un novateur, 
lorsqu'il s'affranchit enfin de l'influence de Philipon, pour la violence duquel 
son talent n'était pas fait. 

« Que d'efforts dégénérés dans la recherche de l'originalité pittoresque, 
que d'étrangeté aussi en lieu et place du génie auquel l'artiste rêve d'atteindre ! 
Les derniers dessins de drandville sont des logogriphes, de parfaits rébus; le 
dessinateur est au bout de son système; après avoir tout transformé, il cherche 
à dessiner les ombres, à fixer les rêves. 11 donne aux notes de musique une 
forme vivante, il anime tout; c'est maintenant une monomanie dont tout ce 
talent est attaqué. » 

Malgré tout, l'œuvre de Grand ville est intéressant, il respire un parfum 
de jeunesse et de grâce enfantine très séduisante ; au travers de ces mignardes 
vignettes perce une malice attrayante, dont la saveur sera peut-être très grande 
dans les siècles à venir. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



II- 



Très impressionné dos Allemands par son esprit de métamorphoses, le 
dessin de l'artiste se rapproche plutôt de celui des Anglais. 

Ignace-Jean-Isidore Gérard, dit C.randville, naquit à Nancy le 3 septembre 




Dépai'l pour SiUnl-Cloud. 
Dessin Je Guasdyilliî; extniU Ju Diiililc ti Paris (Ilelzcl el C'" éJileurs). 

1803. Il était fils d'un peintre en miniature, son grand-père avait été acteur 
comique sur le théâtre du roi Stanislas. Grandville tenait de son père et de son 
grand-père, il réunissait en lui leurs apliludes et il était en progrès sur eux; il 
excellait, comme les habiles comédiens, à observer et à imiter les ridicules, il 
étendait ses dessins avec la patience des miniaturistes. Bientôt le jeune homme 



11(1 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

quitlasa ville natale ot vint irlfouvcr à Paris son oncle, régisseur à l'Odéon. 
Le premier essai du jeune Nancéen fut un jeu de cartes « folidion » appelé la 
Sibylle des salons, dont Paris raffola pendant huit jours. 

Puis, de même »|uc Gavarni, le jeune artiste dessina des costumes, pour 
rOpéra-Comique notamment, et une série de douze tableaux intitulés les Tvi- 
hulatlons (T un houiujeo'is (jid se repose. 

Nous ne pouvons dès lors suivre Grandville dans sa vie d'artiste à Paris : 
lour à tour il entreprit d'illustrer les Amusements des divers dges, \q% Animaux 
peints par eu.r -mêmes, les diansons de Béranfjer, l'Autre Monde,' Jérôme 
Paturot, etc. En 1817, Grandville fut frappé d'aliénation mentale; on dut le 
transporter dans une maison de santé, où, trois jours après, le 17 mai, il expira. 

« A force d'accorder aux animaux les attributs de l'homme, et à l'instinct 
les fonctions de l'hitelligcnce, cette habituelle confusion des deux types, — 
désordre qui allait croissant jusqu'au déhre dans ses dernièros compositions, — ' 
l'équilibre de ce cerveau trop délicat dut se déranger, et il est permis de voir 
dans son œuvre si fantastique l'arsenal des visions grotesquement terribles 
qui troublèrent la (in de sa vie... » 

Grandville avait beaucoup observé dans sa jeunesse, et dans ses dernières 
années il ne faisait guère que traduire et interpréter ses souvenirs. A défaut 
de mémoire, il inventa, il créa, cl là commença le péril : il perdit pied, si l'on 
peut s'exprimer ainsi, et se laissa entraîner vers un fantastique plus étrange 
qu'agréable. 

Cette sorte d'obsession théorique, ce perpétuel paradoxe, lui furent fatals. 

Grandville fut inhumé au cimetière de Saint-Mandé, près de sa femme et 
de ses enfants. Sur sa tombe on lit cette inscription, qu'il composa lui-même : 

CI-GIT .1.-1. GRANDVILLE 

II. ANIMA TOIT i;r, APllKS DIIU', ITT TOUT VIVIŒ, l'AHI.ITl OU MAIlilIKU. 

sr.iT. II, Mi siT PAS rAuii: son (iikmin. 
La ville de Nancy lui a dressé une statue» 



CHAPITRE IV 



TUAVIÈS. GIRAUD. — CllA.M. GRÉVIN. -^— ETC1 



TRAVIES 

Charles-Joseph Traviès, qui fut plutôt un caricaturiste d'occasion, n'a pas 
eu à sa mort une critique clémente : on a même élé jusqu'à contester à cet 
artiste sa création de Mayeux, par laquelle seule il mérite à nos yeux. 

Baudelaire disait, sans cacher son admiration pour Traviès, qu'il croyait 
un artiste éminent et incompris : « Sa muse est une nymphe de l'auhourg, 
pâlotte et mélancolique. A travers toutes ses tergiversations, on suit partout 
un filon souterrain aux douleurs et au caractère assez notahles. Traviès a un 
profond sentiment des joies et des douleurs du peuple, il connaît la canaille à 
fond, et nous pouvons dire qu'il l'a aimée avec une tendre charité. C'est la rai- 
son pour laquelle ses Scènes bachiques resteront une œuvre remarquahle; 
ses chiffonniers, d'ailleurs, sont généralement ressemblants. » 

Malgré cette admiration enthousiaste de Baudelaire, qui se résume en une 
seule phrase de style, Traviès ne tient, en dépit de toutes hautes prévisions, 
qu'une place très inférieure dans l'art de la caricature, en raison du manque 
d'aptitudes de l'artiste pour le genre qu'il avait choisi. 

On nous dit que Traviès, en effet, appelé par l'auteur des Fleurs du mal : 



il8 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

le peintre du guigiion, avait rumbilion do la grande pcintui-e, à laquelle il n'at- 
teignit point faule de ressources matérielles, et que par dégoût il crayonna les 
fantaisies qui, sans ingratitude, rai»pellent, encore aujourd'hui, le nom de leur 
inspirateur. 

La presse, h cette époque, qualifie cependant Traviès de « raté », de 
déclassé, de malheureux, de fruit sec de la peinture! 

Los qualités que nous rencontrons dans le Jésus el la Samaritaine, que 
l'Etat avait commandé à l'artiste et que nous voyons au Salon de 18))3, 
pourraient-elles justifier de hautes aspirations de la part de son auteur? 

Nous ne le croyons pas; certes, la valeur d'une œuvre se passe de tout 
commentaire, et l'ambition disproportionnée avec le talent est chose déplorable. 
Traviès eût mieux fait d'opter en faveur de l'une ou de l'autre de ses facultés, 
dùt-il même traverser plus courageusement encore la misère des débuts plutôt 
que de battre monnaie avec un art en contradiction avec sa conscience. 

Ce manque de convicliou enlève, senible-t-il, loule l'urce d'expression à 
un dessin déjà médiocre, terne, affirmé sans vigueur dans une tristesse de gris 
caractéristiques. 

Toutes ces pages de Traviès i>euvent former un recueil curieux, mais rien 
de plus : l'àme du faiseur apparaît là, transparente dans toute son indécision, 
sa mélancolie et son inquiétude. 

11 s'adonna, sous la Restauration, comme tant d'autres, à la production 
de feuilles lithographiques de la dernière trivialité, mais on ne sent pas dans 
cette production la moindre tendance au progrès. Ni but de réalisation ni ambi- 
tion : le seul nppàt du gain et, malheureusement, une opinion susceptible de 
fluctuations, précipitèrent au delà de la mesure ce crayon timidement dirigé. 

Bientôt, comme il arrive souvent aux timides, Traviès se lança funcstement, 
désespérément, sous l'influence tentatrice de Philipon, dans la caricature faite 
de violence, de haine et d'attaques directes aux personnes. Cetto période déplo- 
rable pour l'artiste, d'autant plus que loule cette passion jetée à tort et à travers 
n'était soutenue [lar aucune (jualilé d'art l'éelle, prit lin seulement lors de la 
suppression de la caricature politique par ordre supérieur. 



LA GARICATURE ET LES CARICATURISTES 



119 



Dès loi's, l'artiste s'empare de la critique calme des mœurs et des choses 
de la vie, et son crayon alors, sans toutefois avoir l'élégance et la vigueur de 
certains, se repose enfin en des pages qui retiennent le meilleur de son talent. 

Chose curieuse, tandis qu'il dessine ses chiffonniers, ses ivrognes, Traviès 



\ / 




P ji-lrail (.le Traviès, d'après sa charge par Benjamin Roubaud. 

laisse vagabonder le meilleur de sa pensée vers les grandes toiles picturales, 
tableaux religieux, scènes sentimentales qui l'entourent, car son atelier est 
encombré d'esquisses de toutes sortes, ébauches de rêve en contradiction ma- 
nifeste cependant avec le talent nécessaire pour les exécuter. 

Sans nous arrêter à Liard, le type du chifFonnier philosophe créé par 
Traviès, dont la personnification nous apparaît bien insignifiante, nous parle- 



120 



LA CAHICATrRK KT LES CA lUCATl III STK S. 



rons de Mavcux, le hossu cyiiiquo cl raisonnoiir, qui ;i l'tt', mal^n'" laiit «k 
coiifrovorsos, la inoillouro marque de l'arliste et son plus réel titre do gloire. 
Isaboy père n'esl-ii pas le véritable créateur de Maveux? Faut-il admet- 




l.i.ijil, l'IiillotinliT pliilosoplic. 
liossiii de Ti\Avii;s. 



trc, après Champfieury, que Mayeux forme, avec Robert Macairc et Joseph 
Priulhomme, une trinité qui personnifie la bourgeoisie française? 

Que de discussions vaines, que d'inutiles attardements en présence d'une 
simple fantaisie, d'un caractère après tout si élastique? 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



121 



Mayoux fut la charge d'un personnage imaginaire, l'émule de Pulciiiello, 
d'Arlequin, de Pasquin, qui devint rapidement le héros d'odyssées grotesques 
accomplies pendant les journées de Juillet, et dont le succès fut considérable. 

De 1830 à 1848, la silhouette du FalstafF français inspira tour à tour la 




Le bossu Maycux. — Dessin de Thaviès. 

plume et le pinceau; elle figura dans les œuvres satiriques du théâtre et eut 
l'honneur d'être moulée en statuette, à coté tles illustrations de l'époque. 

Mayeux est bossu, contrefait, sa figure est afTreusement ridée, ses lèvres 
épaisses, son nez empourpré; il est menteur, licencieux, gourmand; ses gestes 
sont inconvenants : c'est le personnage osé jusqu'à l'impudence et à l'impu- 
deur. Avec cela, le modèle des citoyens, joignant à ses raisonnements l'aplomb 
le plus imperturbable et la verve la plus éhontée. 

10 



d22 LA CAIUCATL'UE ET LES CARICATUIUSTES 

« La garde nationale avec les nuits de service commandé, dit M. Béraldi, 
quelle admirable occasion pour les fredaines que doit ignorer M""" Mayeux, et 
ces fredaines, c'est la grosse affaire de Mayeux, bachique, cynique, volcani- 
que, au moins en parole, jurant, sacrant, faisant un bruit de tous les diables, 
afin que nul n'ignore ses bonnes fortunes,... parlant d'amour, observe Champ- 
fieury, comme le père Duchène parlait politique... » 

Des écrivains de talent, des auteurs dramatiques estimés, prirent Mayeux 
pour sujet de drames et de comédies. 

On ne peut se rappeler sans rire la part faite à ce grotesque, dans une 
pièce-apothéose de Benjamin Constant, en 1831. Cette arlequinade fit courir 
totit Paris. D'autres pièces où Mayeux jouait le rôle principal, représentées suc- 
cessivement, eurent le même succès. 

Tandis que Champlleury voit dans Mayeux un descendant du dieu l'riape, 
Baudelaire nous ajtprend que ce personnage grotesque est tout siui[ilemcnt la 
copie d'un nommé Leclaire, coureur de guinguettes et de caveaux, une espèce 
de bouffon i)]iysionomane, très mélancolique et possédé de la rage de l'amilié, 
qui [)assait tout son temps à chercher un ami, [deurant, lorsqu'il avait bu, des 
larmes de solitude... 

« On a dit, c'est M. Armand Dayot qui parle, que ce n'est qu'exception- 
nellement qu'il faut chercher chez les natures ironiques la représentation des 
délicatesses féminines. » 

Cela est toujours vrai pour Grandville, souvent pour Monnier et presque 
toujours pour Daumier. Mais cette observation ne peut s'appliquer à Traviès, 
dont les femmes, toujours jeunes, ont une fraiciieur de pomme, un [larfum de 
fleurs sauvages, des formes aux rondeurs virginales, qui contrastent d'ailleurs 
singulièrement avec les dillbrmités monstrueuses et les all'reux sourires de 
Mayeux, loujoui-s lancé à leur poursuite. » 

Malheureusement, toutes ces charmantes féminités, si délicatement dépein- 
tes, souvent sont soulignées d'une légende tellement leste qu'il nous est impos- 
sible ici d'en citer une. 

Traviès manque de tact. Car il ne sait pas s'arrêter à temps, et son ima- 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES d23 



gination non maîtrisée gâte souvent le charme de son dessin; l'artiste n'a pas 
eu horreur de l'ignohle; c'est, en un mot, une inconscience chez lui de ce qui 
esj; à faire et à ne pas faire. 

Jl lui a manqué cette notion hicn nette, a-t-on écrit, que ce n'est pas un 
métier que d'exploiter le masque de Charles X vieilli, ou de rahâcher des tètes 
de poires, ou de ressasser le nez de IVL d'Argout, pas plus que dernièrement les 
favoris do M. Jules Ferry et l'habit noir de M. Carnot... 

Indépendamment de sa longue carrière au Charivari eik la Caricature, où 
alternativement Traviès a fait paraître les Contrastes, les Tableaux de Paris, 
nous devons encore à cet artiste une illustration de l'œuvre de Balzac : les Fran- 
çais peints par eux-mêmes. De cette dernière production, nous retenons princi- 
palement l'expression saisissante des physionomies retracées; ce ne sont pas 
des suites de compositions, mais des croquis des seuls personnages, exactement 
en rapport avec la description du texte. 

Citons encore, parmi les fantaisies que signa Traviès, la Galerie des épi- 
curiens, l'une de ses meilleures choses, la Vie littéraire, Comme on dine à 
Paris, etc. 

Traviès (de Villers) était né à Wulfbinden, canton de Zurich, en 1804-; il 
avait fait ses études classiques à Strasbourg et était venu à Paris pour y suivre 
les cours de l'École des Beaux-Arts. 

Élève de Heim, ses débuts comme peintre datent de 1823 ; sa production, 
comme tel, indépendamment de quelques portraits et d'une grande toile dont 
nous avons parlé, résument ses quelques essais dans ce genre. 

L'artiste avait un frère, Edouard Traviès, dont la renommée avait été 
moins retentissante, malgré dos aquarelles non sans valeur. 

Cbarles-Joseph Traviès mourut à Paris, torturé par la misère, les embar- 
ras de famille et la maladie, dans une mansarde du quartier latin, sur un gra- 
bat, en 18;j!>. 



12V 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



Parmi les grands noms de la caricature à cette époque, nous relevons ceux 
de Pigal, de Trimolet, de Benjamin, de Durandeau, de Bertall. 

Pigal était un artiste sincère, mais sans gaieté, malgré souvent l'effort du 
sujet; les charges qu'il a faites de V Académicien, du Da/isrur, du <'(iiitj)Ofii- 




Le |)lnj;i;iii-e. — Dessin de Pjgai.. 

leur et du l'hitjiaire, entre autres, sont exécutées avec un soin qui exclut toute 
fantaisie; elle ne sont pas néanmoins sans intérêt. 

L'apparition des premières lithographies de cctarfis((% vers 181 (S, avait été 
« un événement » ; c'était là une véritable étude de mœurs qui succédait à la 
caricature grossière et sans portée du moment. Jusqu'en 182o, le dessinateur 
«vait marché seul dans ce chemin qu'il avait ouvert, lorsque apparurent Traviès 
et ensuite Grandville, Nuraa (un piètre artiste) et Daumier, Giraud, Cham, etc. 

On doit à Pigal d'avoir fait les premiers pas sur un domaine inconnu, où 
tant d'autres après lui récoltèrent de si odorants lauriers. 

Trimolet, lui, apporta plus d'effort encore dans ses compositions : sortes 
de tableaux de genre, ces dessins, d'une gaieté bourgeoise sans grand frais 
d'esprit, valent davantage par la science discrète de l'ensendile. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



125 



La Partie de camparpie, entre autres scènes rustiques, se recommande par 
des qualités de détail et une vérité d'allure qui sortent de toute banalité. 

C'est encore Gaudissart, qui signa le plus souvent ses dessins G. de Cari, 
artiste réjoui, timidement gaulois, l'un des premiers interprètes des scènes bour- 
geoises et familiales dans lesquelles triompha Monnier. 

Et PrUche, follement gai, et Aubry, délicatement drôle, ironiste distingué, 
dont la verve comique railla l'esprit romanesque de Chateaubriand et de Giro- 




Lii pai'lic de campagne. 
Dessin lie TuiMor,i:T; exlrail de i.\rt ilit rirr cl itc fa cnririttiirc. 



det. Sa Flni'C cm tomhcau, qui nous représente des chiens en lieu et place des 
personnages du peintre, présente une gaieté spéciale. 

C'est Bourdet, très inventif; c'est Bouchot, très observateur; c'est Auguste 
Bouquet, très mâle. 

Dans les Amants célèbres , nous verrons aussi d'excellentes parodies signées 
Platier. 

Benjamin Boubaud (qui signe Benjamin), lui, n'atteint guère au comique; 
le dessin juste l'attire davantage; il crayonne avec soin, avec charme; le souci 
de l'exactitude lui donne le goût du portrait-charge, qu'il réussit et qu'il crée. 

Son Grand Chemin de la postérité, qui renferme les exactes physionomies 



i2() 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



de toutes les gloires du Ihôàtre à cette époque, les Rachel, les Ligier, les Bocage, 
les Frederick Lcmaîlre, etc., est une œuvre très intéressante. 

Avec Bertall, nous tombons dans le dessin fantaisiste, préoccupé très par- 
ticulièrement de la légende. C'est le même système que Cliam, le côté sec, 
anguleux, des personnages, esquissant une pareille grimace. 






-;"cl';'>eî 




r 

l'oi'li-ail (io lîcnjamin RoubaïuK 

Nous avons dit dans un précédent ouvrage' les qualités de Bertall en tant 
qu'illustrateur de livres, aspect sous lequel, malgré sa manière variée, il nous 
apparaît supéi'ieur. 

Puis c'est Durandeau, ce (yGavarni sans amertume », qui écrivit, récita de 
si bouffonnes histoires militaires et dessina de si curieuses charges au Dinghie, 
au premier Gaulois, au BniiIei'artK de Carjat. 

Durandeau, <lont la verve était très joyeuse, ne fut pas un dessinateur bril- 



1. L'Illustration et les llltistralnos. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



127 



lant, mais il eut des idées ; poiu' celte raison, la vue de son œuvre est récréante, 
en dépit d'une mauvaise exécution. 

11 était Fauteur d'une chanson qui est restée célèbre, le Baptême du petit 
éhéniss! On a prétendu depuis que celte chanson, qui date de 1828, avait été 
imprimée à Caen à cette date, sous la signature d'Edouard Paulmier, « ouvrier 
maçon ». La fameuse chanson aurait-elle été empruntée à un maçon de Caen? 




j f^ Pùi-ii'ait de Pliilipoii, ijui' Emile DuyarJ. 

Et Pliilipon lui-même, le célèbre directeur du Charivari le « lanceur » 
de lant de talents, le créateur des fameuses poires inséparables de son nom, 
d'une célébrité gênante même par son éternel ressassement, Philipon, l'inspi- 
rateur diabolique de tant de cerveaux, le fouailleur et l'amuseur de toute une 
génération ! 

Le nom d'Eugène Lami vient agréablement sous notre plume; il éveille 
tout un souvenir d'art gracile et charmant, toute une fraîcheur particulière. 
Voyez combien elles sont attachantes ces délicieuses pages qu'a semées l'artiste 
dans V Artiste, aa Charivari, à la Revue des pci/ttres, à la Caricature! 



12S LA <,A11I(,ATURE ET LES CAUICATUIUSTES 

CliaiiipniMiry a appelé très j'istcmcnt Lanii « lo poiiilre dos ('légancos 
lie la haute bourgeoisie » ; nulle autre appellation ne saurait mieux lui con- 
venir. C'est un artiste gai, grisant à l'œil, d'un ton d'esprit délicat, qui s'ex- 
prime finement dans une facture proprette, bien en rapport. In peu maniéré, 
ce coloris, mais si peu! Vn tantinet fade, ce dessin, mais qu'importe, l'clTet est 
agréable, et la note attendrie. 

Eugène Lami dessina souvent en collaboration avec Monnicr; il ressort de 
celte association d'art une ressemblance curieuse dans le mode de crayonnage, 
dans la façon de procéder. Si Lami n'a pas l'esprit pétillant de Monnier, il est 
}»lus aristocrate : les deux artistes se complètent agréablement. 

Au retour d'un voyage en Angleterre, les deux collaborateurs ont retracé 
excellemment leurs impressions dans le VoyiKje en Aiifjlcterre : Lami traita les 
scènes élégantes, et Monnier celles de la rue; la tàclic de chacun, habilement 
choisie, a produit une œuvre des plus intéressantes. 

Tous les sujets qu'on appela plus tard naturalistes lui répugnaieiil d'iiis- 
linct. A l'œuvre pendant la journée, Monnier courait les bas-l'onds, les palais 
du gin ou la misère de Whitc-Chapel, et Lami s'exclamait devant ces croipiis 
le soir, adniiratif, mais sincère : « Comment pouvez-vous dépenser tant de 
talent à dessiner tant de saletés? » 

Lami ne s'était, en efTet, senti attiré que vers les magnifiques costumes 
historiques qu'il avait admirés chez les grands seigneurs; à Paris il avait fait 
sou entrée dans le monde, sous les auspices du duc de Nemours, dont il avait 
été le professeur de peinture et qu'il accompagna au siège d'Anvers. 

Lami, dont Paul de Saint-Victor a dit qu'il restait « le peintre fidèle de 
tout un monde aboli », et Th. Gautier « un des rares qui aient su rendre les 
élégances modernes », continue dignement, par son u'uvre, celle de Naudet, 
de Natlier, de Watteau et de Vanloo. 

Eugène Lami a fait beaucoup d'aquarelles, conçues un peu dans la ma- 
nière de Lawrence; il semble même que cette pointe de couleurs, dont l'artiste 
rehausse volontiers ses dessins, soit nécessaire pour racheter un peu la mai- 
greur de ce crayon. 



LK 



S COLLÉGIENS DE PARIS. - CARTE D'ÉCnANTlLLON 




Cliavlemagne. 





ll.Miri IV. 






Hullin. 



Louis-le-Grand. 



Saint-Louis. 




Collège Stanislas. 




^^=4 



Dessins de Bertall. 
Exlrail du mm " P«ns.(clichés lletzel). 




Versailles. 



n 



130 



LA CARICATUHe ET LES CARICATURISTES 



On lui doit encore les illustrations agréables de Manon Lescaut et do Gil 
JJ/as, ainsi que celles d'une édition aujourd'hui fort recherchée des œuvres 
d'Alfred de Musset. 

Notons encore une suite en couleurs remarquable, intitulée Si.j- Quartiers 
de Paris. 




Porlrail d'Eugène Lanii, par limile Bavard. 



« La vie était apparue à cet artiste comme une fête; il vécut pendant quatrc.- 
vingt-dix ans dans lui monde artificiel, et il gardera sa place dans l'histoire de 
l'art de ce siècle, qu'il aura traversé presque en entier, grâce à sa manière 
fasbionablo, à ce sourire un peu mignard, dont toute sa verve est empreinte. » 

N'empêche que ce genre a laissé des œuvres admirables et que la couleur 
aimable de cette verve aristocratique peut lutter de charme avec les meilleures 
productions du siècle. 




UÎL i3î 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



133 



Élève de Gros et d'H. Vernet, Lami, ne à Paris le 12 janvier 1800, est 
mort dans cette ville le 20 décembre 1891. 

N'oublions pas encore les noms de Nadar et de Carjat, ces deux fantai- 
sistes du crayon, poètes, romanciers, et aussi photographes émérites. 

Nadar, l'aéronaute fameux du Géant, a crayonné un Panthéon des hommes 
illustres à la manière de Benjamin, dont l'intérêt sera des plus grands dans 




1 h 



Portrait de Nadar, par Emile Bavard. 



l'avenir. Nadar a signé ses dessins, tantôt Nadar-Riou, tantôt Nadar-Bayard ; 
cette collaboration, dans laquelle nous trouvons les noms de deux célèbres 
illustrateurs, était curieuse à noter. 

Riou et Emile Bayard, l'un au Journal amusant, l'autre au Journal pour 
rire, où ils s'étaient rencontrés avec Gustave Doré, avaient du reste débuté 
dans leur prime jeunesse par des caricatures, de même que Célestin Nanteuil, 
Charles Jacque, Edmond Morin et tant d'autres... 

Nous extrayons d'une lettre qu'il nous adressa cette déclaration intéres- 
sante de Nadar, modeste et loyale comme la nature de l'homme : 



lU 



LA CAIUCATL'RE ET LKS CAIUC A IL IllSTES 



« ... Je vous remercie de n'avoir pas oublié le vieil ami de votre tant 
regretté père, mais c'est moins ma légende qui intéresserait que celle de tous 
mes collaborateurs dont il fut et qui, en réalité, constituèrent la raison sociale : 
Nadar. » 

Carjat aussi a dessiné un grand nombre de caricatures. En 18oi, il publia 




l'oilrait de Carjat, par Emile Bayaril. 

une série de portraits-charges lilhographiés, avec quatrains explicatifs, qui 
obtinrent un succès légitime. Titre : //' Théâtre à la vil/e, c'est-à-dire les 
acteurs du temps représentés en costume ordinaire. 

Les plus remarqués de ces portraits furent ceux de Faure, — qui venait de 
débuter, — de Gil Pércz, de Ravel, de Brindeau (que Yillcmessant publia dans 
un numéro du Figaro hebdomadaire), de René Luguet, Lafcrrièrc, Lesueur, 
Achard, Dressant, Darcier, etc. 

Après quelques dessins à la Presse tkédlrale vers 1850, Carjat fonda le 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



Diogèue, en collaboration avec Charles Bataille, Amédée Rolland, Jean Daboys 
cl le bon graveur Potliey. 



E TRESOR 







Purlrail-cliarge d'Eugi'iin Miillor. — Dessin de Oaiuat. 



Le succès du Diogène ne vint malheureusement pas récompenser les efforts 
du talent de tous ceux qui s'y étaient_ employés : les quelques numéros parus 



136 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

sont cependant d'un réel agrément à feuilleter; il en est de nicmc du Boulevard, 
une autre création de l'artiste, un beau journal de huit pages qui ne dura que 
dix-huit mois ! 

Et cependant Daumier donna dans cette publication des lithographies mer- 
veilleuses, son admirable charge du statuaire Carrier-Belleuse entre autres, 
Durandcau, dont nous parlâmes, collaborateur également au Diogènc, avait 
crayonné là d'excellentes pages, ainsi qu'Emile Bénassil, dont les dessins allé- 
goriques pleins d'humour et de finesse, tels que V Absinthe, le Cognac et Bar- 
hanchu lira des vers, étaient d'un réel attrait. 

Darjou également et Aimable Pastelot, — le beau-frère du dessinateur 
Edmond Morin, — Cuisinier, Félix Régamey... 

C'est à celte époque, en 1 80 1 , que Carjat fonda sa maison de photographie, 
au retour de divers voyages à Lyon, à Saint-Étienne, à Marseille et à Bade, où 
ses dessins au fusain furent très goûtés. 

Carjat a publié aussi qut.'lques recueils de vers agréables. 

Partant de ce principe que tout ce qui amuse les masses en fait de cari- 
cature est à noter, nous n'oublierons pas Lavrate, dont les planches, en couleur, 
tapissent encore les murs à la campagne. 

Voici de la charge bien grossière, d'un goût peu délicat, mais qui cepen- 
dant fait rire par son intention de gaieté débordante, par sa fantaisie sans limi- 
tes, grâce au caractère très accessible du commun de ces croquis lourds, enlu- 
minés à la diable, soulignés à point par une légende très appropriée. 

Le malheureux Lavrate, jeune encore, se jeta à la Seine, désolé de n'avoir 
pu tirer quelque argent des croquis qu'il avait vainement essayé de placer chez 
ses éditeurs ordinaires : il était dénué de toutes ressourees! L'artiste avait conçu 
ce projet sinistre d'accord avec un de ses amis, un poète également désespéré. 
Tous deux, dans la soirée, devaient, l'un après l'autre, se jeter à l'eau. Ce fut 
Lavrate qui commença. Or, il advint que le poète hésitant, fuyant sans doute 
ce genre de mort qui lui faisait horreur, faillit à la suprême promesse. On 
retrouva, le lendemain matin, son corps pendu à la branche d'un arbre du bois 
de Meudon. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



137 



Mentionnons encore le peintre lyonnais Guy, dont les charges, qui n'ont 
guère dépassé la région, étaient comiques au possil^le, et Galetti, un paysa- 
giste de talent, l'auteur des premières « blagues » militaires, bien avant Ra- 
mollot. 

Et Andrieux, le joyeux inventeur des si amusantes charges de pompiers de 
campagne qui précipitèrent, si elles n'indiquèrent pas les ridicules qui sont 







Dessin de Layrate (Panvcrl ('ilileurl. 



maintenant encore attachés à ces braves « ruraux » manieurs de pompes, à 
cause de leur organisation souvent défectueuse et de leurs costumes grotesques 
pour la plupart. 

Randon, lui, n'apporte guère de charme dans son dessin; c'est un calli- 
graphe impersonnel, dont la légende est le seul atout. 

Ses militaires sont amusants, bien naïfs; ses invalides, ses idylles entre 
bonnes et troupiers, malgré leur peu de variété cependant, accusent un genre 
nouveau. 

Cet artiste s'applique à rendre les scènes de la vie calme du soldat en temps 

18 



138 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

de paix; il ne cherche pas la force, trahi qu'il serait aussitôt par son manque 
d'originalité dans le dessin et la facture. 

Il ignore cette ardeur chauvine, ce patriotisme vibrant qui fit maître Char- 
let; c'est un anecdoticr de caserne tout simplement, comique sans façon, qui no 
saurait être en rien comparé au glorieux chantre de la Grande Armée. 

Gustave Randon naquit à Lyon le 8 octobre 1814. Dès l'âge de seize ans, 
il s'engageait dans un régiment de cavalerie, où il conquit assez rapidement le 
grade de maréchal des logis. Tour à tour soldat, clerc d'avoué, apprenti verrier, 
commis libraire, puis lithographe , ses débuts comme dessinateur comique 
eurent lieu vers 1850, au Journal pour rire, avec Philipon. Pendant plus de 
trente ans, il collabora à un grand nombre de feuilles illustrées, et particulière- 
ment au Journal amusant. 

Randon, atteint d'une paralysie compliquée d'une maladie de cœur, 
mourut à Paris en mars 1884, à la maison Dubois, où il s'était retiré depuis 
six années environ. 

Marcelin, lui, apporte une note personnelle : c'est l'élégance raffinée, le 
choix parfait des choses mondaines, avec une pointe leste, aussitôt réprimée, 
pour ne pas dépasser les strictes convenances. 

Marcelin court les soirées, les bals, prend des croquis de gestes et de 
modes; son crayon est aristocrate et dédaigne les turpitudes; il répand les 
hautes convenances et initie à la quintessence du luxe. 

Les soldats qu'il dessine sont bien astiqués, d'une correction exagérée; 
au reste, l'artiste ne s'attarde guère à ces inférieurs : ses préférences vont droit 
aux olhciers, dont il trace avec amour le côté fringant, l'allure raide, tout le 
« chic » extérieur. 

Marcelin, de son vrai nom Emile Plana, naquit à Paris en 182j, où il 
mourut en 1887; il avait débuté au Journal pour rire. 

Après une collaboration assez suivie à X IlluMration et au Journal amu- 
sant, où il travailla avec Philipon, jusqu'en 1802, l'artiste fonda alors la Vie 
parisienne. 

La Vie parisienne, telle qu'elle est encore, est l'œuvre de Marcelin, qui 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



139 



inventa ces doubles pages illustrées, consacrées à l'étude de nos élégantes mon- 
daines, accompagnées d'un texte affriolant, qui obtiennent encore maintenant 
un si grand succès. 

C'est lui qui est le créateur de cette sorte de « dessin pour un monde 







Porlrail de Randuu, par Emile Bayartl. 



léger, sans grands principes, qu'il ne faut pas avoir l'air de blesser, de heurter 
trop ouvertement » . 

Marcelin avait lui-même caractérisé la Vie parisienne : « le journal du 
libeiHinage spirituel et élégant. » Le libertinage, moins cependant le déborde- 
ment de littérature et de dessin, dans toute l'exagération graveleuse au goût 
du jour : songez que M. Taine, philosophe austère, pubha dans ce journal les 
Notes naïves de son Thomas Graindorge ! 

Et tous ces noms fameux des collaborateurs d'alors, les About, les Halévy, 



140 



LA CAHICATL'UE ET LES CARICATURISTES 



les Sardou, les Clarelie, Henry Monnier, Champflcury, etc., sans oublier le 
duc de Morny et le duc Decazes! 

Marcelin a réuni en albums, durant sa direction à la lie parisienne, les 
meilleurs dessins qu'il avait exécutés à V Illustration et au Journal amusant, 




> ) 



Purlr;iil ilo Marcelin, par Emile Uayard. 



sous les titres de Tabac et Fumeurs et Albums de Marcelin. Puis ce furent des 
histoires illustrées comme Musicorama, Oppression de voyage, les Bains de 7ner, 
cette dernière œuvre signée : vicomtesse de Marcelinville; et tant d'autres 
fantaisies, au tour bouffon, dessinées allègrement, avec habileté et distinction. 
Mais l'artiste se distingua particulièrement dans la composition allégorique : 
son Histoire de la variation de la mode, depuis le seizième siècle jusqu'à ?ios 
fours, garde encore une saveur bien personnelle. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



lU 



A citer encore, dans le genre où brilla Marcelin, les noms d'IIaJol, de 
Morland, de Vernier, de Carlo Grip, de Pelcoq, toute cette pléiade de nouveaux 
venus, à l'observation nouvelle, commandée par Marcelin, sous l'égide fastueuse 
delà Vie parisienne. 



_,-^v'gî^._C-iv 







Porlrail tl'Édouard de Doaumonf, par Emile Dayaril. 



EDOUARD DE BEAUMONT 



Edouard de Beaumont, qui fut un peintre de genre des plus distingués, a 
produit aussi un œuvre caricatural des plus importants. 

Les qualités maîtresses de cet art sont une finesse et une distinction par- 
faites ; les femmes que de Beaumont dessine sont doublement des fleurs ; elles 
en ont la grâce et la couleur, la flexibilité et le parfum. 



142 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

Môme genre de dessin que (lavarni, avec plus de forme cependant, une 
teclinique pareille rassemble ces deux âmes qui se sont simplement rencon- 
trées. 

Dans ses Vésuviomes, l'artiste nous donne toute l'expression de sa ten- 
dance mièvre; ces petites femmes qui j»ortent culotte sont exquises, sans ma- 
nières, potelées, souriantes, bien campées : elles ont de l'allure et du piquant, 
sans être niaises ni provocantes. 

Sans nous arrêter à ses gravures de modes. Modes parisiennes entre autres, 
nous prenons un vif plaisir à ses Croquis de carnaval, à ses Croquis parisiens, 
toutes pages aimables, jolies de couleur, ses Débardeurs, ses Dominos, autant 
de fraîches esquisses chantantes à l'œil. 

Voici encore les Iles Marquises, les Provinciaux à Paris, etc. 

Edouard de Bcaumont a dessiné en collaboration avec Daumier les Gueux 
de bourgeois; l'artiste, là, a abdiqué son genre; il subit une influence curieuse 
à noter, de même que dans ses Croquis de bals publics, qu'il signa avec Charles 
Vernier. 

La note de Bcaumont fut particulièrement féminine et toujours spiri- 
tuelle; la plupart des albums que le dessinateur publia étaient la réunion de 
croquis parus dans le Charivari, journal auquel l'artiste attacha pendant long- 
temps sa brillante collaboration. 

Né en 1821, à Lannion, Edouard de Bcaumont, fils d'un sculpteur de 
mérite, avait débuté comme paysagiste aux Salons de 1838, 39 et 40; il était 

élève de Boissclior. Indépendamment de ses nombreux dessins, nous citerons 
pour mémoire quelques titres de ses toiles les plus connues : la Part du capi- 
taine, Circé, Léda, la Dernière Chanson, etc. 

Cet artiste fin, érudit et lettré était aussi un amateur d'art passionné : il a 
légué au musée de Cluny une collection d'épées des plus rares. 

A ce propos, Alexandre Dumas fils, qui fut l'exécuteur testamentaire de 
de Bcaumont, a rappelé sur la tombe de son ami cette anecdote prouvant 
toute sa générosité et son réel désintéressement : « Un jour, devant moi, un 
amateur millionnaire (c'était M. Spitzer) lui dit : « Si vous voulez me laisser 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



143 



« choisir vingt épées dans votre collection, je vous mets cinq cent mille francs 
« sur cette table. 




Un mossieu qui se prépare à voyager sur une macliine à air comprimé. 
Dessin «le Ed. de Beacmont. 

« — Merci, lui répondit de Beaumont, ce sont justement celles-là que je 
« veux laisser au musée de Cluny. » 

L'artiste, qui était pauvre, continua à travailler pour pouvoir faire à son 
pays ce présent royal. 



144 LA CARICATIRE ET LES CARICATURISTES 



Comme aquarelliste et évanlaillislo, le talent d'iùlouartl de Beaumont 
rappelle celui de son ami Louis Leloir, par la grâce de rexécution; les deux 
amis ont publié en collahorafion une amusante plaquette, dont le texte était 
signé de Beaumont, et le dessin Leloir : titre, in Drame danft luui carafe. 

De Beaumont travaillait assidûment, en ses dernières années, à un Diction- 
naire de fépce. qu'il termina peu de temps avant sa mort, qui eut lieu en 
janvier 1888. 



EUGENE GIRAUD 

Eugène Giraudfut un artiste spirituel. Si son talent, qui était cependant des 
plus réels, ne le classe pas parmi les peintres illustres, il lui a donné néanmoins 
une juste renommée. A côté des Enrôlements volontaires, du Prévôt des mar- 
chands sauvant le dauphin Charles, voici la Permission de dix heures, cette 
page gaie et charmante, dont la reproduction par la gravure eût suffi à rendre 
célèbre son auteur; mais c'est surtout par ses portraits-charges que l'artiste 
vaut d'être cité ici. 

L'artiste, qui ne se contentait pas de faire des portraits ressemblants, comme 
Léonard de Vinci, les accentuait encore par la caricature. Jamais Daumier ne 
fut plus comique, plus étrange, plus imprévu qu'Eugène Ciiraud, caricaturant 
le vendredi, passé minuit, tous les personnages qui venaient aux soirées de 
M. Meuwerkerke. Tout ce qui, sous l'Empire, conte Parisis dans le Figaro, 
marqua son nom, à un titre quelconque, survit dans ce Panthéon. Et encore 
chacun y est bien fixé par la caractéristique de son génie, de son talent, de sa 
bêtise, depuis Delacroix et M. Ingres jusqu'à M. X..., depuis Alfred de Musset 
et Arsène Houssaye jusqu'à M. Z... ! Ils sont tous là, ceux dont on parlait tant 
et dont on ne parle plus guère... Rachel y est en tragédienne et en comé- 
dienne, en grande dame et en gamin de Paris... 

Citons encore, au nombre de ces portraits comiques, ceux de Sainte-Beuve, 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



14d 



de Flauberl, etc. Ces petites œuvres sont remarquables, habilement dessinées 
et très artistiques; ces tètes soigneusement modelées, curieusememt déformées 
en vue du rire, ont un cachet de sérieux presque, n'étaient les petits corps, 
ajoutés en hâte, sur lesquels elles reposent. 




l'orlrait (l'Eugi'iie Giraiid. par Kmilc Bayavd. 

Ces caricatures amusaient, provoquaicnl le rire et la joie, mais elles ne 
blessaient jamais, et, malgré les propositions les plus avantageuses que lui fii'eiit 
les journaux, l'artiste s'en tint à une collaboration presque exclusive à VArlisle 
et au Cliarivari. 

Cette merveilleuse aptitude à traduire par un trait aisé et rapide l'aspect 
des gens, s'affirme bien dans cette étonnante collection de portraits-charges 
qu'il exécuta aux soirées du Louvre. Là, il choisissait son sujet, et deux heures 
après il avait terminé un vrai chef-d'œuvre de ressemblance. 

19 



146 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

On trouvait dans ces pliysiononiics comiques non seulement le pliysiciuc, 
mais le moral tles individus. 

A propos de la charge de Sainte-Beuve, nous lisons dans une plaquette 
cette amusante anecdote : 

« Le grand critique, qui n'était pas la beauté même, fut prié par Giraud 
de venir poser; Sainte-Beuve demanda qu'on remît la séance à huit jours de 
là, prétendant avoir absolument besoin d'une préparation. Et comme on insis- 
tait, il finit par avouer qu'il devait subir un petit traitement hydraulique bien 
connu de M. de Pourcéaugnac, afin d'avoir le teint frais. 

« Cela, sérieusement, tant il y a de contrastes, même dans les esprits supé- 
rieurs. Giraud ne manqua pas, lorsque Sainte-Beuve, ainsi préparé, posa devant 
lui, de le représenter avec un teint de lis et de rose. » 

Giraud fut un portraitiste de valeur, grâce à sa grande facilité pour saisir 
les caractères différents de la physionomie. Hérold, le célèbre compositeur, 
Jules Janin, Paulin Ménier, l'acteur connu, la princesse Anna Murât, la du- 
chesse de Mouchy et la princesse Mathilde, tous ces personnages eurent leurs 
traits excellemment retracés par le pinceau de l'artiste. 

Eugène Giraud naquit à Paris en 1806. Élève de Bichomme et de Her- 
sent, il entra à l'École des Beaux-Arts, où il obtint le grand prix de gravure au 
concours de 1820. 

Bevcnu à Paris en 1830, il exposa une belle graviu'C, la Vierijc nu coussin 
vert, d'après André del Sarlo; dès lors l'artiste délaissa le burin et se consacra 
à la peinture. 

« Eugène Giraud était le type du peintre de cape et d'épée. Sa renommée 
remonte aux beaux jours de l'époque romantique. Grand ami d'Alexandre 
Dumas père et de Théophile Gautier, il était le compagnon du premier pen- 
dant son voyage en Espagne, dont il illustra d'ailleurs la relation, de croquis 
pris sur le vif. Artiste de goût et d'imagination, il travailla beaucoup pour le 
théâtre. C'est lui qui a dessiné la plupart des costumes de tous les grands drames 
de Dumas, les Trois Mousquetaires, la Reine Manjnt, etc., ceux de Uuij lilas 
aussi. » 




Portrait - charge de Gustave Flaubert, par E. Giraud. 
Extrait Jes ilaUrcs île la Carkuturc an db'-ncmiàne siccic. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES U9 



On peut admirer au foyer du théâtre de l'Odéon le superbe portrait de 
l'acteur Bocage, dans le costume des lieaux Messieurs de Bois-Doré, œuvre de 
l'artiste dont nous parlons. 

Eugène Giraud, très affecté par la mort de son fds, une victime du sièo'o, 
comme Henri Regnault, mourut le 29 décembre 1881, 

Voici comment nous trouvons racontée la mort de l'artiste : « Il fut frappe 
comme il avait toujours souhaité de l'être, sain de corps et d'esprit, le sourire 
aux lèvres. Sa palette était préparée, son modèle —jeune fdle qu'il amusait de 
ses plaisanteries — était là. — Celle-ci le regardait fumer sa pipe, préliminaire 
obligé de tout travail chez lui. Le voyant changer de visage, elle dit à un ami 
qui, le dos tourné, peignait auprès : « Ah! bon, voilà M. Giraud qui me fait 
la grimace! » L'ami se retourne : hélas! cette grimace était celle de la mort, 
peut-être celle que Giraud faisait à la vie qu'il quittait résigné, sans appréhen- 
sion de l'au-delà... » 



Amédée de Noé, oit CHAM 

Le trait le plus caractéristique de Cham, c'est qu'avec tant d'esprit il était 
d'une rare bonté, u Ce rieur, ce satirique, a dit M. Ludovic Halévy, était le 
plus tendre des hommes. Tous ses amis lui ont été fidèles, car lui a été fidèle à 
tous ses amis, et c'était l'homme qui en comptait le plus... Je propose pour son 
épitaphe ou pour épigraphe de ses albums : Quarante ans desprit, et pas un de 
méchanceté. 

La mesure, l'absence de méchanceté, écrit aussi M. Béraldi, voilà la mar- 
que de toutes les plaisanteries de Cham... 

« Pendant trente ans, d'un crayon bizarre et nerveux, Cham a piqué, à 
fleur de peau, mais avec ténacité, les hommes et les choses du jour, pêle-mêle, 
au petit bonheur. » 

Voilà, certes, un art tout à fait superficiel, dont l'esprit est tel, il est vrai. 



130 LA r.AlUCATURE ET LES CA UICATURISTES 

que l'on ne songe qu'à rire, sans s'attarder à l'image, car ces croquis embrous- 
saillés, peu uiïriolants d'aspect, ne valent guère par eux-mêmes, ils grimacent 
tous, ces petits bonshommes maigres, secs; ils sont chiiïonnés, ratatinés; l'ar- 
tiste les dessine sans prétention, n'allant jamais plus loin que l'esquisse. 

Cet Infatigable crayonncur a laissé des types mémorables qui étaient sa 
marque; le collégien étrange à képi de soldat, la vieille portière, le papa ]»ru- 
d'homnie, le voyou hérissé à casquette impossible, la petite dame à la mode 
d'antan, le soldat sans précédent, le sergent de ville à tricorne. 

Que de bonne humeur et très souvent que de finesse dans les quelques 
mots explicatifs de ces scènes si vivement enlevées en quelques traits!... 

Le grand humoriste, qui était fils d'un pair de France, le comte de Xoé 
(d'où son pseudonyme de Cham, fils de Noé), naquit le 2l> janvier 1819, à 
Paris, où il mourut en 1870, le G septembre. 

De même que Gavarni, coïncidence d'aptitudes curieuse, Cham, dont les 
facultés mathématiijues étaient très développées, avait as[»iré, tout jeune, à 
l'École polytechnique; plus persévérant que sou illustre devancier, il fut même 
un brillant élève de cette école. 

Mais bientôt l'esprit de critique que l'arlisle sent en lui se réveille, sa iien- 
sée s'alTranchit, et sa jilume, lasse de tracer des chilTres, prend son essor joyeu- 
sement vers le rire. 

Nous retrouvons ensuite Cham dans les ateliers de Paul Dclaroche et de 
Charlet. Ses débuts remanjués datent de 1848; il fut à cette époque une des 
gloires du Miisi-c l^hUipun et du Charicari. 

Dès lors la production de l'artiste est énorme; elle se confine dans un cadre 
étroit, dans une expression petite; ce sont comme des gouttes d'esprit, des 
brindilles, des riens d'une drôlerie très nouvelle. 

Le comique de Cham a ceci de particulier qu'il n'est pas débordant; il est 
railleur à froid, correct jusqu'à la raideur; c'est une verve île piiice-sans-rirc, 
qlii amène sur les lèvres un sourire spécial. 

Cet artiste, dont la verve est toute parisienne, fut l'un des représentants les 
plus vivaces de l'esprit particulier de la capitale. Ni profond comme Gavarni, 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



loi 



ni puissant comme Daumier, mais taquin et harccleur, Cham cultive la « scie » 
et s'acharne à détruire la logique pour déséquilibrer le « sérieux » ; c'est toute 
une technique personnelle du rire, en passant par le rictus amer. On pourrait 
seulement reprocher à cet esprit ses redites et le manque de variété dans le 
comique; c'est toujours à cause du contraste et du sang-froid mal en situation 




Porlrait de Cluim, par Emile Bavanl. 

que Cham nous amuse, à moins que cela ne soit encore grâce à l'éternel para- 
doxe. On sent la manière du travail dans cette verve; c'est de l'esprit à renver- 
sement, qui consiste souvent en la mauvaise présentation de la logique, comme 
ceci, par exemple : « Si vous dînez pour la première fois dans une maison, ne 
lancez pas des boulettes de pain à la maîtresse de la maison ; attendez que vous 
soyez enti'é un peu plus dans son intimité... « C'est un procédé que l'on sent et 
dont le charme, toujours le même, finirait par être fatigant à la longue. 

Ses charges politiques ont ceci de particulier qu'elles ne présentent jamais 
cette jalousie haineuse que l'on rencontre souvent dans ce genre, surtout lorsque 



iVii 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



celles-ci sont dirigées contre la France. Fidèle à son système de satire, Cliam, 
en olTet, n'indique aucun remède aux plaies qu'il découvre, mais il prend un 
malin plaisir à les découvrir; il soulève seulement le coin d'un i-ideau derrière 
lequel il se passe quelque chose de drôle ou do ridicule; c'est presque de la... 
distraction, de la curiosité, mais jamais méchanceté de sa part; il frappe juste, 
mais sans blesser jamais. 

Il a publié un nombre considérable d'albums où l'histoire des idées et des 
mœurs sociales, politiques, artistiques ot littéraires de ces trente dernières 




Dessin de Ciiam. 
Extrriil (le VOihissfe i/i' l'ulautl cl ik son cliieii h'ricol (Ilctzcl ol C'» ûJileurs) 



années, « histoire vue avec une légère myopie conservatrice », est en queliiue 
sorte condensée. Cham effleure à ce point délicatement les choses de la poli- 
tique, qu'il sait se faire accepter dans un journal d'opposition, malgré son opi- 
nion manifestement contraire. 

Devant cette expression de bonhomie et de rire fin, on pense à Labiche, le 
côté philosophique en moins : car ici la pensée ne va pas plus loin que le dessin, 
l'idée n'est pas large, le mot est drôle seulement. 

Avec les collections de journaux dont il contribua à augmenter la vogue, 
et ses albums, le nom de Cham durera longtemps, car il résume exactement la 
manière d'une époque, ses préoccupations, sans entrer dans le fort de l'ana- 
Ivsc mais en se faisant alertement l'écho des frivolités et des menus faits, avec 
une indifférence simulée et une grandeur très amusante. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



153 



Uno ligne de la plume alerte de Chain sous une ébauche de son crayon 
fantaisiste en disait souvent pins qu'un long article d'un grave journal. L'in- 
nncncc qu'il exerça dans les plus sérieux événements politiques en est la preuve. 

Ce Sancho par l'esprit et ce Don Quichotte par le cœur ne s'attaque qu'aux 
causes injustes et malhonnêtes; ce courageux champion n'a qu'un parti, celui 
du bien contre le mal, et lorsqu'il fait siffler son fouet, il provoque toujours le 
rire, et jamais la rancune. 

Cham apporte dans son œuvre un sérieux dans la folie qui désarme ; c'est 
là toute sa manière, toute sa façon du rii'e. 




Dessin deXiUM (môme source'. 



A la ville, l'artiste avait autant de gaieté et d'imprévu que sur le papier ; il 
contait avec un flegme et un léger accent, tous deux britanniques, et la portée 
de ses boutades était encore accentuée par le contraste de cette impassibilité. 

M. Pierre Véron, dont l'esprit délicat présida si longtemps aux destinées 
du journal le Charivari, nous conte sur Cham, qui fut l'un de ses meilleurs 
collaborateurs à cette époque, quelques anecdotes; nous en citerons quelques- 
unes au hasard. 

Il donnait — hôte exquis et cordial — des dîners fréquents, et parfois aussi 
des soirées fort suivies par les notabilités de l'art et des lettres. 

D'un bout à l'autre du repas, s'il s'agissait d'un dîner, Cham se répandait 
en ironies dont ses propres menus étaient le thème. 



20 



154 



LA CAIilCATURK KT LKS (.A IIICATT lUSTKS 



On apitoi'lait un poisson. 

« J'espère, Messieurs, disail-il, que vous serez plus lieurcux que mes der- 
niers invités. Je leur ai servi un saumon qu'un orage soudain avait rendu phos- 
phorescent. C'est au point que nous avons éteint toutes les lumières et que le 
dîner s'est terminé à la lueur qu'il projetait. » 

Recevait-il pour la première fois quelque personnage de distinction qui 
croyait devoir procéder avec cérémonie, Cham guettait. 

Tout à coup on le voyait tirer son carnet de sa poche : 

« Vous permettez? disait-il à son solennel voisin. 

— Je vous en prie, faisait celui-ci en s'inclinant. 




Dessin dc^CiiAM (même souree). 

— Je mets en note que vous avez repris deux fois du perdreau, pour ne 
pas oublier de ne plus inviter une personne qui mange tant... » 

... Et, de son air le plus aimable, Cham, se faufilant à travers ses invités 
et s'adrcssant à quelque jjersonnage de mine sévère : 
« Avez-vous goûté le punch ? 

— Mille remerciements. Je n'en prends pas. 

— Je le regrette. Il est abominablement mauvais. » 
VA il sortait gaiement, en s'inclinant. 

Voulez-vous encore un spécimen des charges de Cham? Un jour il passait 
rue de La Rochefoucauld ; il avise, venant sur le trottoir opposé, Ruggieri, l'ha- 
bile artificier, qui était un ami intime. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



135 



Cham traverse rapidement la rue et, se plantant devant Ruggicri en ges- 
ticulant et en décrivant avec ses bras des arabesques destinées à simuler les 
fusées, les soleils, les pétards : 




Dessin (le Ciiam (même soiirco> 



u Patara tata!... Pif,paf! Boum!... Pchitt... Palara tala... » Un feu d'ar- 
tifice entier, mimé avec accompagnement d'onomatopées variées. Tout à coup 
Cham s'arrête, contemplant avec stupéfaction le monsieur, qui le contemple 
de son côté avec ahurissement... Cham s'est trompé... Ce n'est pas Rug- 



gieri :.., 



Alors, termine M. Pierre Véron, sans se troubler, reprenant un air majes- 
tueux, il salue l'inconnu et poursuit son chemin... 



l"i(J LA (.AllICATUUE ET LES CAUICATURISTES 

On n'en finirait pas si l'on voulait faire connaître le Cliam rieur, toute cette 
gaieté gamine si loin maintenant! 

Cliam avait itour le théâtre une véritable passion : il lit même jouer (jucl- 
ques petites pièces excentriques (pii eurent du succès; en voulez-vous les titres 
suggestifs? Le Serpent à pi unies , o[»érelte-boufle, ilont l'excellent Léo Delibes 
écrivit la musique ; Un Malade au mois, avec éeurie et remise, en collaboration 
avec Albert de Lasalle (1800); le Mi/osotis; Alié/iation mentale et musicale, 
avec W. Busnach; Vtfiil du commo/lore; etc. 

Les aspirations de Chani, en matière de théâtre, étaient à ce point élevées, 
que s'il s'était écouté il eût tout quitté pour faire du vaudeville ou de l'opérette. 

Sur la tombe de l'amusant dessinateur, M. Ludovic Ilalévv lui dil à ce 
sujet : « Faire du théâtre, mon cher Cham, mais vous en faisiez tous les jours, 
sans le savoir, sans vous en douter; vous en faisiez, et du meilleur, et du plus 
sérieux, sous une apparence légère... » 

On sera frappé de la justesse de ces paroles en feuilletant entre autres les 
deux albums de l'artiste intitulés Douze Amiées comiques et les Folies pari- 
siennes, celte dernière œuvre agrémentée d'une préface du peintre Gérôme. 

H n'y aurait plus qu'à réunir tous ces « mots >>, les adapter â une intrigue, 
et l'on obtiendrait en etfet, facilement, des scènes de théâtre parfait; la jus- 
tesse dans l'observation, la vérité de l'expression et le mouvement, sinon la 
vie, tout y est. 

« Physiquement, Cham rappelait, bien que corscté dans une étroite redin- 
gote de coupe militaire, le type convenu de Don Quichotte, avec la paire de 
longues moustaches cirées émergeant de deux joues fort creuses. 

Correct, bien droit, l'artiste atfeclait une allure militaire très en rajiporl 
avec ses goûts ; il avait toujours, en effet, professé pour la carrière des armes 
une prédilection qui se trahissait parfois même par des regrets rétrospectifs. >> 

La production de Cham a été d'une fécondité incroyable; elle s'explique, 
il est vrai, en voyant son œuvre dessiné, qui ne prouve seulement qu'une grande 
facilité de crayonnage, en dehors de toute étude; mais il y a lieu de s'étonner 
de la dépense énorme d'esprit que l'on rencontre dans les légendes qui souli- 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 157 

gncnt les croquis ; quand on pense que pour douze sujets choisis par le direc- 
teur du Charivari notamment, l'artiste en proposait une trentaine, avec sou- 
vent deux ou trois légendes au choix, on demeure étonné du prodige ! 

Cependant, cet esprit à heure fixe, à la première sommation, cette inspira- 
tion féconde et sûre d'elle-même qui accourt lorsqu'on la réclame, ne confine- 
t-elle pas à ce système d'imagination dont nous avons parlé plus haut? 

Lorsque Cham fut promu chevalier de la Légion d'honneur, ce lui fut une 
vraie joie, qu'il ne dissimula pas. 

« Je n'ai jamais eu de plus belle fleur à ma boutonnière, » dit-il d'un air 
enjoué. 

Puis, hnmblemerit : 

« Me voilà enfin comme tout le monde; ne faut-il pas que chacun porte 
sa croix? » 

L'artiste, là, se révèle spirituel encore, dans le contraste qui lui est cher ; 
à côté du mot gai, la note attendrie, voilà tout l'homme et tout l'œuvre. 



GREVIN 

Grévin fut surtout un esprit parisien. Gaie sans profondeur, la verve de 
cet artiste « émoustille » le cerveau simplement, elle évoque agréablement les 
souvenirs d'un temps et d'une mode, l'œuvre entier exhale un parfum délicieux 
de roses fanées. 

Bavardages épars, notes prises au vol que toutes ces légendes, dont l'élo- 
quence succincte, gamine, effrontée, fait vibrer aussitôt l'image sans cesse 
pareille au trait trop habile, un peu froide. 

Grévin fit des croquis de sentiment, non des études ; s'il manque de force 
dans l'analyse, il pense juste derrière les fantoches fardés qu'il anime; s'il ne 
vit pas ses personnages, il a entendu quelque part les paroles qu'il leur prête. 

De même que l'on dit : la lorelte de Gavarni, la grisettc de Monnier, la 



to8 LA CAUICATLRE ET LES CARICATURISTES 

femme de Grévin est tyi>iquc et bien à l'artiste ; les lions et les dandys d'antan 
n'ont rien de commun, dans le même ridicule pourtant, avec les gommeux et 
les boudinés signés Grévin. 

De même que l'ineiïablc crinoline avait inspiré tout un comique et marqué 
une époque, la « tournure », cet autre i)osticlic ridicule si en faveur à riieure 
du grand caricaturiste, devait imprimer à son œuvre un cachet rccoimaissable. 

Voyez la femme de Grévin, si peu en équilibre sur ses jambes, au chic 
élranu;e, tout ce corps contorsionné, aplati par devant, pour jaillir avec plus de 
force sous la pyramidale tournure! Quelle ligne amusante par le galbe à 
outrance. 

Grévin a attaché son nom à cette déformation spirituelle, à cette grâce 
mutine, souple, qui fut baptisée femme, mais qui cependant n'a jamais existé 
ainsi. 

Cette vision décorative de la femme, un peu japonaise par l'esthétique, 
mais si parisienne d'esprit, réalfse le charme de celle-ci sous une forme iiiquante 
bien caractéristique, malgré sa non-vérité. 

La femme de Grévin, dans son aguichement et toute son aflelerie préten- 
tieuse, ne sera donc jamais un document pour retrouver un jour le type de la 
femme d'alors; elle demeurera la fantaisie d'un artiste, une maquette habile- 
ment troussée, un symbole presque, mais non un portrait, ni même une iudi- 
cation. Si les femmes, lorsque la renommée de l'artiste grossit en se populari- 
sant, s'efforcèrent de ressembler à cette création, elles n'en approchèrent que 
bien i)eu dans leur grâce, autre, mais différente de cette expression convenue. 

Le dessin de l'artiste consiste en une formule curieuse, toujours la même, 
mais non fatigante, car elle a presque son style propre, une ordonnance niafhé- 

matique. 

Le trait est hardi, sur, avec des pleins et des déliés, toutes conventions 
d'expressions bien arrêtées pour confiner â la seule facture. 

Pour arriver â ce résultat d'audacieuse netteté et de volonté dans le 
rendu, Grévin procédait comme tant d'autres caricaturistes actuels, c'est-â- 
dire au moyen de calques successifs, éliminatoires, apposés sur un croquis de 



LA CAUICATUUE ET LES CARlCATUllISTES 



i,-;9 



recherche, plus laborieux ; de la sorte il obtenait un dessin net, triompliant 
de toute fatigue apparente, fait comme à main levée. 

Ne cherchons pas là de l'art, le mot serait bien gros pour désigner un si 




/ 'V- 

Poi'lrail de Gréviii, par Emile Bavard. 



facile crayonnage tout de chic et de répétition sans l'efTort vers la nature. L'as- 
pect seul de ce tout, exprimé par l'image et la légende, doit nous suffire; c'est 
de la littérature illustrée, à proprement parler. 

Daumier, lui, provoquait le rire plutôt par son dessin sans cesse renouvelé 
par la recherche d'art et l'effort de l'étude. Cham, Gi'évin et même Gavarni 
furent davantage des « légendistes ». Grévin, semble-t-il, comme dessinateur 
de mœurs, vient aussitôt après Gavarni; les deux artistes n'ont, au reste, de 



Ifif) LA CAniCATURE ET LES CARICATURISTES 

commun qno. la pareille sympatUie de leur plume pour les boudoirs, les bals, 
les coulisses des théâtres et pour tout cet éclaboussemcnt factice des joies 
momentanées de la vie. 

« L'œuvre de Grévin est, en quelque sorte, le complément de l'œuvre de 
Gavarni. Avec les magnifiques lithographies de l'un, avec les charmants croquis 
de l'autre, on pourrait un jour reconstituer l'histoire de la vie parisienne dans 
la seconde moitié de ce siècle, si tous les autres documents venaient à dispa- 
raître. » A côté de celte observation d'Albert Wolff, citons l'exclamation de 
Pierre Véron : « Ce n'est pas Gavarni If, c'est "Grévin I"! » 

L'œuvre de l'un, aux tendances souvent doctorales, moralisatrices, n'a en 
effet qu'une vague analogie avec l'œuvre de l'autre, et encore à cause delà voie 
d'analyse choisie; Gavarni réformateur et Grévin fantaisiste au hasard n'ont 
pas échappé, malgré leur différence, à la loi inévitable des comparaisons. 

Pas plus que Gavarni, Grévin ne toucha aux choses politiques : sa verve 
tranquille ne s'adaptait guère à la présence d'esprit immédiate que nécessite 
ce labeur spécial; d'autre part, plus souriant que combatif, l'artiste qui nous 
occupe préféra le parfum délicat des féminités à la griserie belliqueuse do la 
poudre. 

Pendant la guerre, cependant, la verve de Grévin s'impressionne, sa 
« petite femme » se transforme, elle abandonne ses frivolités et devient chau- 
vine. Si elle garde tout de même sa pareille frimousse, sa cambrure-type, elle 
se fait sérieuse, sans grandeur il est vrai ; il semble que cela lui soit d'ailleurs 
impossible, réalisée qu'elle se trouve en une facture aussi mièvre. 

Malgré cette brusque transition dans sa manière, l'artiste reprend volon- 
tiers, après nos désastres, la marche sereine de ses idées. 

Ah reste, il ne connaît pas la cruauté; sa philosophie est douce et légère- 
ment causti(iue, loin de la morsure cuisante qui s'attache maladivement à la cri- 
tique faite au bout du crayon. 11 s'assied simplement dans un milieu, ajoutant 
son propre sel à la parole entendue, mêlant son originalité à l'âme d'autrui. 

Grévin fut toujours élégant, et les loques dont parfois il affuble ses men- 
diants ont l'air de franges de soie; on ne sent pas suffisamment la nature dans 




N'cst-c'pas. p'tile mère, qu'au frminin, homme ça fait omm'lelle 
Dessin de A. Grévin [JuunuU amusant). 



21 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 163 



ce talent, pour être persuadé des nuances qu'il recherche poi>r nous peindre la 
vérité; la légende seule, alors, nous donne l'illusion. 

Tous les personnages de cet artiste sont factices; en effet, ils rappellent les 
types conventionnels du théâtre, où il est entendu que le concierge sera coiffé 
d'une calotte à gland, et que l'employé de bureau aura les bras pris dans des 
manches de lustrine. 

Voyez les «. larbins » de Grévin, leur perruque rouge, leur gilet suranné : 
comme tout cela est peu étudié et garde seulement la tradition ! 

Certains types cependant, ceux de la mère d'actrice entre autres, outra- 
geusement cynique, cupidement protectrice, et du « vieux beau » gâteux, pré- 
tentieux, ont été, avec la bonne complaisante de ces « dames » et l'hilarant 
gommeux, des créations à retenir. 

Croquées en charge, certes, mais si drôlement présentées! 

Les enfants de Grévin, eux aussi, méritent, par leur étonnante imperti- 
nence, une mention spéciale. Ils n'ont rien de leur âge; leur naïveté est fausse 
et n'a pas le charme de la vérité, mais cependant l'artiste qui les fait parler est si 
habile et profile avec tant de malice de leur prétendue naïveté pour leur faire 
tout dire, que l'on est désarmé par le rire. 

« En ces scènes de mœurs écrites ou dessinées, a dit M. Grand-Carteret, 
on retrouvera quelque jour tous les abaissements, toutes les infamies de notre 
seconde moitié de siècle. » 

Grévin n'a-t-il pas cependant un peu poussé au noir nos turpitudes? Comme 
ses légendes sont souvent brutales et présentées sous la forme d'un bon mot 
plutôt ! 

Dans ses dessins, même cambrure partout, le profil sans cesse pareil, fait 
d'un trait de plume, un point pour une bouche, un rien pour les yeux, le nez, 
et le tout harmonieux cependant, curieux, bien personnel, très agréable, à en 
juger par le nombre de vains imitateurs qui s'acharnèrent à copier la facture 
du maître parisien en pleine vogue. 

L'œuvre de Grévin, disséminé dans le Journal amusant, le Charivari et 
le Journal pour rire, a été réuni en albums, pour la grande joie de la plupart. 



ir.4 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

Le caractère grivois de bon nombre de ces spirituelles pages nous prive malheu- 
reusement du plaisir de citer quelques-unes des meilleures légendes de l'artiste, 
mais écoutez celle-ci : 

« N'est-ce pas, petite mère, que du moment que la personne croit ce que 
vous lui dites, c'est pas mentir? » 

Indépendamment de la collaboration de (jrévin aux journaux d'images, 
l'artiste a illustré beaucoup de petits livres de genre, d'un attrait littéraire 
moindre le plus souvent, destinés à des bibliothèques sentimentales plutôt. A 
proprement dire, ce ne sont pas des ilhistrations, mais bien des croquis plus 
ou moins en rajiiiort, semés çà et là comme des signes de ponctuation dans le 
texte. Ces essais de décoration du livre n'offrent guère d'intérêt; ces taches, ces 
croquis sommaires, apparaissent puérils, presque inopportuns; cette facilité dans 
le crayonnage, propre à l'artiste, semble niaise tant elle est insuffisante, lors- 
qu'elle n'est pas soutenue par le brin de plume complémentaire. 

Cet artiste pétillant de verve et de malice sculpta aussi, avec cette seule 
même intuition de la nature, des statuettes d'une élégance excessive, empreintes 
de cette même grâce attachante que leur soufflait l'artiste en dehors de toute 
prétention; elles eurent leur succès, ces figurines en terre cuite rehaussée de 
couleurs, celle de la Mouche d'or entre autres, qu'il avait modelée dans un cos- 
tume créé à l'intention d'une féerie [(Oi'tant ce nom, représentée au Chàtelet. 

Car Grévin fut aussi un excellent dessinateur de costumes de théâtre; son 
imagination très ouverte s'entendait à la perfection pour vêtir la Parisienne, ou 
mieux pour la dévêtir avec goût; son talent coo|)éra au succès de nombreuses 
pièces de genre; citons entre autres le llnllcl de la tniuic, à la Porte-Saint- 
Martin. Les artistes en renom vinrent demander au caricaturiste des atours nou- 
veaux pour parer leur grâce. L'ingéniosité de celui-ci a beaucoup aidé aussi au 
talent actuellement déployé dans les recherches du costume de fantaisie. Grévin 
osa le premier les tons heurtés, les retroussés heureux et les déshabillés qui 
sont tant en faveur à notre éjjoque. Cette collection de costumes excelle en 
trouvailles de tons et de forme, elle est charmante et demeurera toujours jeune 
sur ces mannequins d'un chic débordant, inouï, aussi faux que les couleurs de 




Monsieur, Madame la concierge, c'est moi. 
Excusez ! Mademoiselle Floride, S. V. P. 
■ C'est un peu liauf pour Monsieur, mais si Monsieur a la bonté de me dire ce qu'il lui veut, je vaislc lui acousliquer. 

Dessin de A. Grévin (Journal nmusanl). 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 1G7 

l'ensemble, parce qu'ils évoquent une forme conventionnelle agréable, grâce à 
leur coloris de papillons rares. 

« Dans les théâtres, dit M. Adrien Marx, Grévin veillait lui-même à l'exécu- 
tion de ses indications. Au besoin il taillait de ses mains en plein drap le pour- 
point ou le liaut-de-chausses d'un personnage nouveau créé au dernier moment 
par les auteurs consciencieux. On le rencontrait, armé d'une paire de ciseaux 
énormes, dans les escaliers qui conduisent aux loges des actrices. Sa barbiche 
et ses cheveux parsemés de fds de soie dont les extrémités serpentaient sur son 
dos et sur sa poitrine, lui donnaient l'air des Fleuves du jardin des Tuileries. 
De ses poches pendaient en ballottant des bouts de ganses et des lambeaux de 
galons. 11 arrêtait parfois au passage une figurante qui descendait en scène, lui 
relevait les cheveux et donnait aux plis de sa tunique une ordonnance harmo- 
nieuse... )> 

On raconte même qu'un tailleur pour dames, séduit par l'élégance supé- 
rieure de la « femme » de Grévin, demanda à l'artiste sa collaboration exclu- 
sive, à des conditions particulièrement avantageuses... 

Le plus grand mérite de Grévin, à notre avis, est d'avoir résumé l'esprit 
d'un moment et surtout une mode; il vivra longtemps aussi dans sa Parisienne, 
plus à cause de la forme dans laquelle il l'exprima que par ce qu'il lui fît 
dire. 

Alfred Grévin naquit à Epineuil (Yonne) en janvier 1827. 

A ses débuts, nous trouvons le jeune homme, modeste employé dans les 
bureaux du chemin de fer de Paris-Lyon-Méditerranée. Longtemps il mène 
cette vie monotone, crayonnant sans cesse, cherchant un coin de liberté dans 
le rêve qu'il caresse. 

Encouragé par des succès qu'il obtint auprès de ses collègues, l'artiste, 
joyeux devant la vocation qui enfin se révèle, abandonne son emploi et porte 
ses croquis au Petit Journal pour rire (1859). 

A partir de cette époque, l'artiste est lancé et connaît la vogue; il produit 
sans arrêt des milliers de dessins, au hasard de l'esprit et de la trouvaille, et 
le rire fuse, le sourire plutôt, court sur les jèvres, car la verve de Grévin fut 



1G8 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

davantage fine et ne s'abandonna jamais à la vulgaire plaisanterie, à la grosse 
gaieté. 

Dans cette fièvre trépidante de production, cet esprit sans cesse en alerte 
devait fatalement être blessé par le surmenage. Sollicité par une société pour 
l'établissement d'un musée de cire, Grévin se prodigua à cette œuvre, à laquelle 
il attacha son nom et donna ses derniers rayons. 

Lassé de la lutte infernale, des attractions mondaines et des joies du bou- 
levard, l'artiste s'était retiré bientôt à la campagne, aspirant au calme reposant 
dont il avait tant besoin; il habita vingt ans Saint-Mandé. Puis, immobilisé par 
l'ataxie qui l'étreignit durant deux années, Grévin suivit, de sa retraite, les 
événements de la vie parisienne, dans le vague écho de son cerveau alangui. 

« La dernière fois que je vis Grévin, conte M. Lcmercier de Neuville, ce 
fut en mars 1881), à Arcachon, chez Nadar. Quand je me présentai dans le 
salon, je vis, se détachant en noir, sur une large baie donnant sur la mer, deux 
grands personnages vêtus d'une longue robe de chambre ronge, coifTés d'un 
béret bleu et fumant leur pipe. G étaient Nadar et Grévin. 

L'un, Nadar, toujours jeune et gai malgré ses cheveux blancs, l'autre 
abêti, farouche, muet. La paralysie faisait son œuvre lentement, mais sûrement. 

Ce salon, assez grand, était tapissé du haut en bas de toutes les œuvres de 
Nadar. Plus de deux mille personnages, tous illustres, étaient là, grimaçants et 
l'assemblants malgré la défiguralion de leurs traits; au premier abord, c'était 
sinistre et grotesque : on aurait cru voir un musée japonais avec ses monstres 
fantastiques. Dans leur ensemble, ces figures ne prêtaient point à rire, et, de fait, 
la caricature, au point de vue du comique, ne survit pas à l'actualité. 

Grévin regardait tout cela d'un œil morne. On lui avait défendu de tra- 
vailler, du reste il ne le pouvait plus. Il causait à peine et passait sa journée 
à regarder les voiles blanches des bateaux pêcheurs qui se croisaient sur le 
bassin d'Arcachon. 

Parfois soutenu par une canne, il faisait en titubant une petite promenade 
dans la forêt de pins, mais il rentrait bien vite, impatienté de ne pouvoir mar- 
cher à sa fantaisie... » 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 169 

Lors des obsèques de l'artiste, M. Ch. Formentin, qui comptait au nom- 
bre des amis du maître caricaturiste, pria M"° Grévin de lui montrer la salle 
qui servait d'atelier à son mari. « J'arrivai, conte le narrateur, après avoir gravi 
un étroit escalier en bois, à une petite pièce dont la fenêtre s'ouvre sur la 
façade : elle est carrée, fort exiguë et pauvrement meublée : un lit en fer, un 
fauteuil fatigué, une cbaise et une table de travail. « C'est ici. Monsieur, me dit 
« la veuve de l'artiste, que mon mari dessinait le plus souvent, et jamais à la 
« même heure : le matin, le soir, dans la journée, quand sa fantaisie lui mettait 
« le crayon en main. C'était, sous ce rapport, l'homme le plus original et le plus 
« fantasque; et si ce détail peut vous intéresser, je vous dirai que la table que 
« voilà est la seule dont se soit jamais servi l'artiste. 11 la faisait descendre tantôt 
« dans un autre atelier que vous verrez tout à l'heure à travers un vitrail, tantôt 
« dans un jardin où il lui arrivait parfois d'installer ses cartons. Ce meuble ne 
« le quittait pas, et c'est sur cette planche qu'il a fait ses meilleurs croquis. » 

« Puis nous fîmes le tour de la maison : par derrière, à quelques mètres de 
la tranchée où d'instant en instant passent les trains de Vincennes, M"" Grévin 
me montra du dehors l'ateHer-fumoir : à travers les vitraux coloriés, je distin- 
guai un piano ouvert avec uiie partition sur le pupitre, une grande table, et, 
par dessus, un fouillis de statuettes délicieuses, des Parisiennes déshabillées, en 
des attitudes toujours les mêmes. » 

Grévin s'éteignit, terrassé par une congestion cérébrale, en mai 1892. A 
la grimace dernière répondit le sourire de toutes ces Parisiennes gracieuses que 
l'artiste avait rassemblées autour de lui pour les voir jusqu'à sa mort : elles 
chantent encore la renommée de leur créateur, toute de joliesse et d'élégance. 



22 



CHAPITRE V 

LÉONCE PETIT. ANDRÉ GILL. — BARIC. DRANEll 

HENRIOT. STOP. 



LEONCE PETIT 

Si toutefois les paysans de Léonce Petit n'ont rien de réel; si cette nature 
de chic que l'artiste nous montre ne nous représente rien au delà de la feuille 
de papier, un charme néanmoins se dégage de toute cette naïveté à outrance, 
de cette simplicité un peu maniérée, devant ces cartonnages fins ou grossiers 
suivant comme on les regarde. 

L'ordonnance gaie de tout ce grouillement d'êtres ronds et grassouillets, 
cet étonnant détail de silhouettes, ce soin général, tout cela est curieux et 
conBne à la réalisation d'un art presque, tant il y a de méthode. Cela fait 
tableau (voyez les Bonnes Gens de province), et les légendes qui soulignent ces 
tableaux sont naturellement humoristiques dans la simple explication de la 
scène. 

Quatre, cinq, six longues lignes parfois commentent le croquis; là encore, 
ce délayage de texte convient à la bonhomie générale; on est pris de gaieté 
devant l'énonciation simple des choses représentées, on rit de l'évidence même 
de ce que l'on voit, d'où tout un comique spécial un peu attendit, sans excès 
de grotesque. 



472 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

Léonce Petit était un lettré et un crudit; ces qualités dominent dans son 
dessin; elles en doublent la malice et la force d'observation; c'est un esprit 
aiguisé qui manie habilement ses effets combinés de la plume et du crayon, 
une ironie rustique, très feinte, une manière de pince-sans-rire. 

Poète guilleret dans ses croquis, il reste toujours honnête, onctueux plu- 
tôt, lorsqu'il traite des paysanneries, tant il veut demeurer naïf et simple. 

On ne peut oublier que Léonce Petit, en tant que dessinateur, emprunta 
sa manière à Topffer, le caricaturiste genevois dont nous avons parlé, ceci pour 
n'avoir point trop à parler de l'originalilé dans la manière de l'artiste qui nous 
occupe. 

Nous connaissions déjà ce trait simple, cette écriture de dessin hésitant, 
sans ombres, sans lumières, cette silhouette claire, ce contour maigrelet, pour 
l'avoir vu chez l'auteur des Voyages en zigzag. 

Il est bien évident que Topffer fut pour Petit une révélation, toute une indi- 
cation de facture dont il proiita amplement, sans se dégager toutefois complè- 
tement de l'artiste dont il s'était inspiré; ces deux naïvetés ne pouvaient, au 
reste, se fondre en une seule. 

L'une, celle de Topffer, était plus intuitive que l'autre : l'avantage du créa.- 
teur domine dans toute imitation; Léonce Petit, d'autre part, devenu très 
habile, put croire un moment à une originalité, grâce à cette qualité qu'il avait 
sur son devancier. 

Somme toute, l'artiste qui nous occupe, par sa poésie spéciale et l'arran- 
gement personnel de ses scènes, garde une place qui lui est propre. 

Léonce-Justin-Alexandre Petit naquit à Taden, dans les Côtes-du-Nord, 
en 1830. Après de solides études de droit, il occupa quelques années un poste 
de receveur d'enregistrement; puis, soudainement, tourmenté par sa vocation, 
le jeune homme donna sa démission et se mit à dessiner avec ferveur. 

Avant de venir à Paris, vers 1866, il avait déjà une réputation enviable en 
province. Chose curieuse, les premiers croquis de l'artiste furent des croquis 
militaires dans le goût de Raffet et de Charlet : il est vrai que ces scènes guer»- 
rières étaient mêlées de danses bretonnes. Cette alternance dans les sujets si 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



473 



différents, ou mieux cette indécision dans le genre qu'il voulait choisir, nous 
prouvent assez l'état d'esprit de l'artiste à ses débuts, cherchant sa voie, sa 
manière, interrogeant son Ame, 




Porlruit de Léonce Pelil. 



Bientôt les paysans l'emportèrent sur les militaires; la placidité naturelle 
de l'artiste s'accommoda davantage de cette dernière manière, qui lui valut sa 
grande vogue. 

On peut suivre les progrès de l'artiste en feuilletant la collection du Jour- 
nal amusant, qui publia ses premiers dessins. 

Il avait abandonné le troupier qu'il ne connaissait guère, pour le paysan 



174 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



— le villageois — qu'il possédait à fond; et, malgré le succès des Aventures 
de M. Tringle, lo livre de Champfloury, Léonce Petit est tout entier dans les 
Bonnes Gens de province, qui révèlent le meilleur de son talent. 

On suit encore les traces de cette délicate manière au Monde illustré, au 
Paris-Caprice, au Grelot, à V Éclipse, au Bouffon. Ses portraits-charges pour 
les Binettes riniées sont également curieux, mais néanmoins dépourvus de la 




Dessin (li> L('oiice Pktit. 



fantaisie personnelle que nous aimons dans les Aventures de M. Béton, par 
exemple, trop inspirés de Topffer cependant, et dans les Histoires cantpa- 
gnardes, ce dernier album si savoureux et si spécial! 

Citons encore les drolatiques illustrations pour V Education musicale de 
mon cousin Jean Garigou. 

Ah ! l'ennui qui se dégage de toutes les mornes scènes de province qu'il 
dessine! Comme c'est cela, les monotonies de la petite ville, les plaisirs tradi- 
tionnels, les convenances bourgeoises de la province, la sortie des collégiens, 
la musique militaire sur la place, le marché!... 

L'étonnement de tous ces paysans devant l'appareil braqué du photo- 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



173 



graphe ambulant, la curiosité des gamins, comme tout cela est amusant, malgré 
que cela sente l'esprit plutôt que la vérité stricte! 

Et les paysages découpés comme des décors, et cette dentelle de toits, ces 
pavés alignés patiemment! -Ce genre est inoubliable, il est reposant et char- 
mant. 







-,•* 



r C y 




















FORTE NOCE 

— C'est toujours comme du temps des anciens. Le coi-tègc est précédé de deux ménétriers enruliannés. La mariée 
et les autres personnes du sexe sont ornées de coiffes monumentales. Quelques garçons font l'eu, l'un avec une 
patraque de fusil, l'autre avec un vieux pistolet, — cela dans le but d'ajouter à l'éclat de la solennité. Le commun 
du public regarde défiler le cortège. Bonne chance aux nouveaux mariés ! 

Dessin de Léonce Petit (cliclié réduit; extrait du Jo:inial amusant). 

Cette indication sommaire du trait, cette clarté, est fort bien en rapport 
avec le texte, qui coule de source, fraîchement, sans haute philosophie, mais 
malicieusement observateur. 

« Léonce Petit a écrit le poème familier de cette vie rustique, dont Millet 
nous dit l'épopée. » C'est Paul Arène qui, si heureusement, résuma la qualité 
de talent du grand humoriste en question; à côté de la force d'expression, 



176 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

la grâce menue d'une observation fine, deux sentiments diversement exprimés, 
d'une saveur dlIFérente. 

Malheureusement les quelques toiles et aquarelles que l'artiste nous a lais- 
sées, telles que le Joueur de rùi/o/i, le Candidat, le 17// gai, etc., sont peu 
attrayantes, tant elles manquent du métier nécessaire; froides de couleur en 
plus, elles feraient plutôt regretter ce caprice du maître, qui cependant obtint 
un succès réel dans la peinture sur faïence, avec un Gnmhrinua, notamment, 
qui figura au Salon de 1877. 

Léonce Petit fut un travailleur passionné, un producteur fécond, un cise- 
leur de petites choses, un conteur campagnard d'une envolée moindre, mais 
d'une fantaisie toujours nouvelle dans sa même donnée. 

L'artiste est mort à Paris le 10 août 1884, à peine âgé de quarante-cinq 
ans; il dort dans le petit cimetière de Gennevilliers : « des rosiers, qui sont 
presque redevenus des églantiers, passent leurs jets vigoureux entre les bar- 
l'eaux de fer de la grille qui enserre la tombe, et lui font un vivant décor ». 

Nous empruntons à Paul Arène cette pittoresque description de l'enterre- 
ment de l'artiste regretté. Après avoir expliqué les multiples raisons pour les- 
quelles le plus grand nombre des amis de Petit, disséminés l'été par les vacan- 
ces, n'avaient pu suivre le convoi de leur ami, Paul Arène s'exprime ainsi : 

« Peu de monde par conséquent à ses funérailles improvisées. Des gens 
du quartier, quelques camarades, parmi lesquels Grévin. Une trentaine de 
personnes au plus. 

« Il y eut des lenteurs; le convoi, annoncé pour deux heures, ne se mit 
guère en marche qu'à cinq. Beaucoup étaient partis, les autres peu à peu s'é- 
grenèrent. 

« Léonce Petit avait déclaré vouloir être enterré dans un « petit cime- 
« tière », le plus possible à la campagne, et le chemin est long de l'avenue du 
Maine à Gennevilliers. 

« Aux fortifications, trois amis seulement restaient derrière le cercueil, que 
suivaient également le frère de Léonce Petit et sa veuve : un Anglais, M. E. M., 
le poète Prosper Marius et un étudiant en médecine dont le nom m'échappe. 



LA, CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



m 



Les employés des pompes funèbres s'en allèrent eux-mêmes, alléguant l'heure 
avancée, et disant, ù tort ou à raison, que leur service s'arrêtait à l'enceinte do 
Paris. 

« Il faisait presque nuit quand on arriva au « petit cimetière » ; le fos- 




L AUBERGE DU CHEMIN. 
— 11 est (les cabiirels où n'enli'e j:im;iis personne et d'aulro* qui sont toujours pleins. Celui-ci est de ce nombre. 
Uiiiiiue (léliil d'un clic'lif lianieau, ri a des habitués assurés dans tous les ivrognes de l'endroit. De plus, les jours 
de, foire et de marché, il voit passer devant son seuil la foule des campagnards se rendant en ville. Il faut être 
bien pressé ou bien avare pour résister à la lientation d'entrer se rafraîchir d'une moqun de cidre. Heureux les 
eabareliers de ce bouchon chanceux! 

Dessin de Léonce Petit (cliché réduit; extrait ilu Jniirnul umiixniil). 

soyeur attendait tout seul avec sa pelle et un paquet de cordes. Comment faire, 
puisqu'il n'y a pas de croque-morts? Nous allons mettre la caisse là, le long du 
mur; je l'enterrerai demain en me faisant aider à la première heure. Le long 
du mur!... 11 commençait à pleuA^oir. 

« Alors M. Marius et l'étudiant prirent le cercueil, et, tant bien que mal, 

ils le descendirent dans la fosse... » 

ai) 



f"« LA (AllICATUIlE ET LES CARICATURISTES 



Ouc n'a-t-on ôcril sur la tombe do Léonce Petit cette inscription qui résu- 
merait si bien son àmc : u II aima les champs et les bonnes gens! » 



ANDRE GILL 

André Gill n'est pas à proprement parler un dessinateur, c'est une « na- 
ture ». L'expression de son art est médiocre, le résultat d'une habileté exces- 
sive, sans progrès, une formule enfin, agréable à regarder, plus attrayante 
encore par l'idée qui domine. 

La caricature politique actuelle a emprunté sa manière à celle de Gill; elle 
lui est bien inférieure par l'exécution et la finesse de la critique, malgré les 
dessins souvent réussis des Pillotel, des Faustin, des Gilbert Martin, des Pépin, 
des Alfred le Petit, des Blass, des Cohl, des Charvic, etc. 

L'artiste, dans ses croquis, ne vise pas à l'émofion d'art : il frappe par 
l'etTet qu'il a su rendre accessible à tous, et sa cruauté n'est que superficielle, 
et son rire désarmant ; il a donné le comble à la satisfaction bourgeoise. 

L'audace de Gill suit les mouvements de la foule; elle ne précède pas la 
passion, mais elle l'entretient ; et si, par hasard, la clairvoyance du caricaturiste 
a été déçue, celui-ci tombera soudain dans la charge de sa charge, et l'éclate- 
ment du grotesque lui donnera raison quand même. 

C'est un tacticien prudent, un oseur adroit, qui, en d'heureuses pages, sut 
répondre à l'opinion publique ; il dessina le Melon et la Passoire, et ces deux 
riens furent aux yeux de tous comme une révélation, un trait de lumière... 

Courbet, qui fut quelque temps professeur de Gill, a dit du dessin de son 
élève : « On peut déshabiller les bonshommes de Gill, ils sont académi- 
ques. » 

Gill a effectivement fait des études classiques, et il s'en souvient : ses moin- 
dres croquis ont des velléités d'école ; il enfie la forme, cherche la tournure dans 
l'aberration du muscle et vise par cela même à la grandeur ; mais il échoue 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



179 



dans sa pareille commodité de factui-e et à cause de la rapidité de son désir 
d'expression. 

C'est un polémiste très au courant, un journaliste fiévreux, qui dessine ou 
écrit alternativement avec la même plume. 




Porli-ail d'Aiidri- GiU. par l^mile lîayanl. 

11 illustre au jour le jour les faits de la vie courante, et sa manière, qui tend 
au rébus, si les événements qu'elle nous retrace ne nous sont plus en mémoire, 
ofTre un intérêt semblable à. celui du journal, qui ne nous captive guère qu'un 
moment. 

La véritable valeur de GiU ne réside, selon nous, que dans l'inspiration 
réussie; il est vrai de dire que le succès lui fut une habitude. 



isn LA CARICATURA ET LES CARICATURISTES 

fiill a riHorjucnce superbe, la caresse hautaine, le coup tle fouet las et 
mt'prisant ; grisé par le sourire de la foule, il trône, il vit de cette petite gloire 
d'un moment, qui flatte sa nature encline au panache, pleine d'exlérioriti's, 
toute à la satisfaction du soi-même que reflète un physique imposant, noble, de 
belle allure. 

Voici au reste un portrait intéressant de l'artiste, parfaitement retracé par 
MM. Armand Lods et Véga : « Grand, bien découplé, bien musclé, large d'é- 
paules, Gill aimait à se donner des airs d'Hercule. Il alTectionnait les gestes de 
bravache et les attitudes do capitan. Il y avait en lui du mousquetaire, du mata- 
more et de l'athlète de foire, et ce qu'il était dans ses manières, il l'était aussi 
dans ses discours. Il aimait les vanteries, les rodomontades, les mots surpre- 
nants, les théories paradoxales, les phrases à effet; au demeurant, bon garçon, 
le cœur large et la main grande ouverte. Il partageait volontiers ce qu'il possé- 
dait, mais quand, pareil à saint Martin, il venait de donner aux pauvres la moi- 
tié de son manteau, il s'empressait de jeter l'autre par la fenêtre. 

« L'Empire, cela va do soi, avait été un mauvais passage pour la caricature 
politique; peu à peu le public s'en déshabitua et alla soit au renseignement des 
journaux, soit aux images frivoles. Dauniicr ne faisait plus paraître que dos 
croquis sommaires et ennuyés. Cham aimait à publier ses légendes cocasses, 
et Berlall ses bonshommes pointus et ses allégories acerbes. 

« Brusquement, Gill apparut dans une force nouvelle; il rendit à ce genre 
de critique essentiellement normal son énergie, sa popularité. Auprès de ses 
croquis, tous les autres pâlissaient, malingres et chélifs, car Gill donna plus 
d'ampleur à ses bonshommes, élargit le cadre de ses compositions, qu'il s'elTorça 
de rendre décoratives. Voici donc enfin renouée la tradition de l'imagerie popu- 
laire de Franco. Il dessinait grassement, avec une verve débordante ot une 
décision d'idée particulière. » 

Aussitôt que l'énorme charge signée A. Gill apparaissait dans les kiosques, 
les colères tombaient et l'éclat de rire si commimicatif secouait la foule. Pondant 
les mauvais coups du 2i mai ot du j(i mai, l'artiste ranima par sa joie toujours 
éclatante l'énergie des plus démoralisés, il goufda le ridicule pour tuer le mal. 




PorliMil-Lii;irL(t' (léJiiit; de M. liulTel, présuleiit de l'Assoinlik'c iiiiliunale. 
Pnr r.iLr. (rt'i7//<sc). 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 183 



Quelle excellente manifestation de l'esprit français ! Comme tous ces des- 
sins chantent et rient sur la feuille muette ! 

La censure était alors bien impuissante pour arrêter la contagion de cette 
infernale imagination ; les échos résonnaient aussitôt de tout ce comique déchaîné, 
cette chanson et cette raillerie s'en allaient à travers les rues et les faubourgs, 
entraient dans les palais, fouaillant sans miséricorde nos politiciens d'alors. 

Toute cette jeunesse d'esprit jetée au vent stimulait les cœurs : on guettait 
le'dessin hebdomadaire de l'artiste dans V Éclipse ou la Lime, pour le discuter 
dans sa faiblesse ou sa force vis-à-vis des événements ; que pouvait faire la 
police en présence de cette flatterie du peuple à l'égard de son « dada » ? 

Au premier abord, du reste, la caricature de Gill apparaissait inoffensive ; 
mais elle n'en était que plus dangereuse, car bientôt la foule y démêlait une 
idée qui éclatait au mépris de toute sanction, de toute censure; le fait seul d'a- 
voir mis au grand jour certain personnage, d'apparence placide, constituait 
l'outrage et la sanglante invective... 

On avait même fini par faire interdire les dessins que l'on ne comprenait 
pas, tant on avait crainte de ne pas en avoir saisi l'allusion. Le fameux Melon 
entamé, dont l'interdiction date de 1867, n'avait subi les rigueurs de la censure 
que parce que celle-ci y avait vu un prétexte subversif et qu'il devait pour le 
moins représenter une bi^èche faite à l'Empire, alors que Gill avait tout simple- 
ment des.siné ce melon qui lui avait été servi sur sa propre table. 

Il arriva souvent, en effet, par suite d'une suppression, d'une interdiction 
de vente faite en dernière heure, que l'artiste dut crayonner rapidement un des- 
sin anodin, quelconque même, pour satisfaire aux exigences du tirage du jour- 
nal. C'est ainsi que souvent les croquis les plus incolores, les moins en situation, 
vinrent remplacer les dessins déclarés suspects; le Melon, dont nous venons de 
parler, entre autres, fut de ceux-là, ainsi que le Bocal de cornichons, intitulé 
Semper viret, et bon nombre encore que nous reconnaîtrons àdiWsV Eclij)se, tant 
ils semblent peu à l'aise parmi l'esprit général de l'ensemble. 

Le parquet impérial poursuivit également les Deux Lutteurs, pour les 
laisser remplacer par un Rocambole dont l'allusion, pour le moment, lui 



184 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

cchaitpa; mais voilà que soudain, en pliant le dessin, on apeiroit, d'un cùlé, 
une hideuse lète de galérien, et de l'autre la tète auguste du clicf de l'Ktat... 

C'était de l'an'olemcnt, à ce point que dans le portrait que Gill fit de l'ac- 
teur Paulin Ménier dans le rùle de Rodin, on crut voir, [tarfaitcuient exprimée, 
Mlle violente satire contre les jésuites, de même que Mo/t fféménagcur fut pro- 
hibé pour avoir sûrement voulu représenter le déménagement du maréchal de 
Alac-Mahon... 

A côté de cela , que de dessins narguèrent les censeurs dont la perspi- 
cacité avait été trompée! 

(iill élait, à ce moment, un des hommes les plus populaires de Paris; ses 
amis et ses obligés relevaient aux nues, ils le portaient sur leurs éj)auk's au bal 
BuUier et à l'Élysée-Montmarlre, où il régnait en maître. Ces triomphes éphé- 
mères, bruyants et faciles, le succès rapide et tapageur qu'il avait obtenu par 
ses caricatures auprès du public tout entier, énervaient ce grand enfant. 11 se 
prenait très au sérieux, se cambrant dans des i)0ses de vainqueur, et il n'était 
pas loin de se figurer qu'il possédait une renommée universelle. 

Un matin, il frappait à la porte de Timothée Trimm : 

« Oui va là? lui crie celui-ci. 

— André Gill ! 

— Connais pas. 

— Vous êtes le seul! » 

Et il le pensait. [André Gill, sa Vie, son Œuvre, par Armand Lods et Véga.) 
La caricature politique en France, sous l'Empire, dont l'allusion ne pou- 
vait être fine sans rencontrer les rigueurs, fut dès lors outrancière et grossière; 
il n'en pouvait être autrement; il est vrai que ce genre de critique par l'image, 
qui profite actuellement d'une liberté peut-être même trop exagérée, est tout à 
fuit inférieur. 

Cela pourrait s'expliquer, au reste, par le vulgarisme des événements et le 
manque de passion vraie; peut-être aussi celle indigence est-elle duc à l'indif- 
férence du public pour l'ironie courante que les feuilles politiques déploient, 
parce qu'elles ne sont pas stimulées par les vexations de la censure^ 




La MdiseillaiàV (dessin réduil). 
Par A. GiLL iVÈcHiise). 



U 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES I87 

La délicatesse de Gill était réellement surprenante quand elle fouillait les 
mille expressions du visage humain : voyez ses innombrables charges de 
M. Tliiers, si éloquentes, si diverses entre elles; ses étonnants Napoléon Ilf, 
et le pieux journaliste, cette dernière pei*sonniGcation si cruellement fixée, 
l'un des meilleurs types créés par l'artiste. 

Gill excella à faire ressortir le côté ridicule d'une physionomie, le mouve- 
ment gauche ou le tic de l'être. Sa charge est très exagérée; elle repose surtout 
sur le grotesque, sans nul autre souci de vérité que celui de la ressemblance des 
personnages qu'il portraiture. 

Nul ne peut être comparé à l'artiste quand il exprimait les sous-entendus; 
depuis les fameuses poires de Philipon, personne n'avait su déguiser sa pensée 
avec un esprit aussi spécial et une telle fertilité. 

André Gill (de son nom Louis Gosset de Guines) naquit en plein cœur du 
vieux Paris le 17 octobre 1840. 

Sous l'artiste, nous trouvons un lettré qui fit à SainterBarbe d'excellentes 
études et qui lut à ses amis des drames en vers. 

Gill mania, du reste, la plume avec un grand talent; sa Muse à Bibi ren- 
ferme des pages très belles, très originales, sinon d'une distinction parfaite, et 
son recueil d'esquisses, en prose, intitulé Vingt Am à Paris, qu'Alphonse Dau- 
det avait orné d'une préface, est d'une lecture d'un intérêt saisissant. N'ou- 
blions pas, du reste, que les caricaturistes, en général, sont doublés d'écrivains 
ingénieux, et que leur art est presque inséparable de cette qualité double. On 
lui doit encore, en collaboration avec Richepin, V Étoile, un acte en vers des 
mieux venus. 

« La misère prit Gill au sortir du collège, et il parle avec terreur des années ' 
de jeunesse qu'il a passées, sauvage et reclus, en compagnie d'un vieux chat et 
d''une vieille tante. » 

Nous voyons l'artiste ensuite à l'École des Beaux-Arts, au sortir de son 
service militaire; il dessine alors le soir, pour des éditeurs de la rue Saint- Jac- 
ques ou du Pont-de-Lodi, des pages de militaires, des cartes ou des nobles 
Jeux de rOie; il crayonne aussi çà et là des portraits après décès... 



188 LA GARICATURR ET LES CAKICATUUISTES 

« C'est ccrtainomcnf, écrit M. Pliilippe lîiu'ty, en faisant ce dur métici- 
qu'il entrevit le })afli à liriT, pour l'illustration dans les journaux, du rapide 
dessin au trait et de l'enluminure au patron... 

Présenté par Nadar à IMiilipon, Glll fil ses premiers dessins à lu diricar 
tare et au Journal amusant. 

Enfin, en 180!), nous voyons apparaître la L'vic, un organe qiu' l'artiste 
fonda de ses propres deniers; par son titre, cette nouvelle feuille vouhiit paro- 
dier le Soie//, journal de Millaud, d'une note effacée. 

« Après quelques numéros demeurés sans grand résultat auprès de l.i 
foule, tout à coup voici que le tirage monte à vingt-quatre mille au lieu de 
sept mille : le public venait de découvrir un artiste, il ne s'était pas trompé : 
il s'arracha /(/ A'ou/'/'icesur lieux, cette charge habile de M""" Thérésa, qui, sans 
altérer les traits de la divette d'alors, en faisait une caricature bien observée 
dans la marche et la physionomie même. » 

Dès ce jour, (lill tint son public; après la caricature de genre, il tenta des 
charges politiques; et l'on sait avec quel enthousiasme cette nouvelle manière 
de l'artiste fut accueillie. Parmi ses premiers succès, citons son Jacnli, le zouave 
guérisseur des maréchaux de P^rance rhumatisants, et cette amusante page qui 
nous représente un Veuillot en a)tge tirant la savate, si violemment attaquée 
par le rédacteur en chef de VVnivers. 

Dans la Rue, Gill a suspendu M. Yeuillot à une ficelle : polichinelle fréné- 
tique, mi-parti de violet d'évêque et de vert impérial, un éleignoir à retrousser 
sur la tète et une tirelire au dos, roulant bosse de-ci de-là, et bàtonnant avec 
fi'acas dans le vide... in vacuo bomhinans. 

Cette dernière œuvre pour répondre, sans doute, aux taquineries du célè- 
bre journaliste de Vinieers. 

Après la Lune, voici Y Eclipse, qui put survivre aux tristes mois do 
l'année terrible 1870-71, dans laquelle nous voyons toute une série de ciu-ieu- 
ses pages, malgré, cependant, le maintien des bureaux de la presse au minis^ 
tèrc de l'intérieur et le rétablissement des rigueurs contre les publications 
satiriques. 




Foi'li-ait-charge (dessin réduit) de Rasii^iJ. 
Par A. GiLL (VÉclijise'j, 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



Gill crut, sans raison d'ailleurs, avoir contribué à la chute de l'Empire; 




Le Melon (dessin réduif). 
Par A. Ctill IVEclipsr). 

son attitude victorieuse, lors du 1 septembre, fut inimaginable : la foule l'ac- 
clama... 

Henri Rochefort avait fait la Lanterne, Gill créa la Vesnie, qui portait en 
sous-titre : « Ne pas confondre avec la Lanterne. » Le grand pamphlétaire et 



192 r.A CARTr.A'rrRE ET LES CARICATURISTES 



l'habile caricaturiste pouvaient un peu prendre part au triomphe de la cause 
gagnée... 

Il est bon de rappeler que Gill, sous la Commune, fut pourvu d'un poste 
ofTiciel... On lui confia la direction du musée du Luxembourg. 

Dans ses dernières années, André Gill s'était ressouvenu de ses études 
premières à l'École des Beaux-Arts; il abandonna le crayon et entreprit quel- 
ques toiles. Citons parmi les peintures de l'artiste : Catherine, les portraits de 
Daubray et de M"° Bullier, V Assommoir (1878) et Un Petit Homme (1870). 

Viennent ensuite V Homme ivre, le Capitaine (1880), le Nouoeau-nè, et un 
portrait intéressant de Jules Vallès (1881). 

La peinture de Gill ressemble à ses dessins; même ampleur du trait, mrnie 
rehaussement à plat avec de la couleur : c'est de l'enluminure ingénieuse avec 
çà et là quelques hardiesses de pâte, comme une sorte do ponctuation qui aide 
à l'aspect de l'œuvre et la fait vibrer. 

C'est encore là do la peinture spirituelle, intuitive, dont le charme n'est 
guère durable. 

La dernière œuvre peinte de Gill, intitulée le Fou, exposée en 1882, obtint 
un grand succès d'effet. Mien de pénible à voir comme cette horrible page que 
le maliieurcux artiste avait dû retracer d'après une propre vision du mal qui 
devait l'emporter : l'exactitude des affres peintes sur les traits de ce dément 
emprisonné dans la camisole de force, au fond de sa cellule, était saisissante, 
et l'on souffre quand on pense à l'œuvre et à l'homme qui la conçut avec l'ap- 
préhension d'une même torture... 

Le gnuid caricaturiste n'a «ait-il pas, en effet, auguré de sa triste fin, lors- 
qu'il disait : « Mon cerveau est une persienne, il y a comme des Irons? » Puis, 
mélancoliquement, montrant un moulin : « Ici, on écrase du blé pour faire de la 
farine. » Désignant Paris du doigt: « Là, dit-il aussi, on écrase des cerveaux 
l»our faire des fous! » 

« On se découvre devant un mort! » cria-t-il encoi'e, un jour, à un mon- 
sieur qui, devant lui, conservait son chapeau sur la tète. 

\ln IS8I , à la suite d'un projet de panorama qui avait avorté, à Bru.xelles, 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 193 



le malheureux artiste perdit la raison. Ayant tenu des propos incohérents dans 
cette ville, on l'arrtMa. Gill était atteint de la folie des grandeurs; ce cerveau 
enthousiaste, superbe et vain, sombrait tout à coup, terrassé par une déception. 
Celte facilité, ce geste large, aisé, devant lequel tout devait plier, venait se 
heurter malheureusement à un caprice non satisfait; c'en était fait de la 



raison! 



Après des alternatives de lucidité et de rechute grave, André Gill suc- 
comba à Charenton, au bout de quatre années d'internement, le 2 mai 1885. 



BARIC 

Baric est un dessinateur malicieux, un croquiste rural, dont l'observation 
fine l'emporte sur l'attrait du dessin. 

C'est un philosophe qui cherche un moyen rapide pour rendre sa pensée; 
un naïf, assurément, lorsqu'on regarde son œuvre impressionné de nature, rai- 
sonné d'après elle, simplement vu, avec un calme parfait de spectateur timide. 

Bien que l'artiste ait dessiné toutes sortes de choses, il reste davantage un 
crayonneur de paysans, qu'il connaît mieux que personne. L'càme primitive, la 
cruauté inconsciente des gens de campagne, leur avarice, leur âpreté au gain, 
tout cela est parfaitement rendu par Baric en un contour sec ou trop rond, avec 
une fermeté égale, une facilité brutale particulière. 

Une qualité frappe dans cette production, c'est la vérité des physionomies, 
l'exacte expression des masques qui parlent bien la légende. Il y a là une 
recherche du grotesque dans l'attitude vraie qui est intéressante ; on est davan- 
tage saisi par l'ensemble du tout, cependant, car l'analyse serait cruelle en 
pareil cas : il ne resterait plus rien de l'effet agréable qui vient d'on ne sait où 
et reste non sans saveur pour celte raison. 

Et puis, cette note toujours égale nous plaît à voir sans cesse h la môme 
place, dans nos journaux favoris; nous ne la discutons pas, nous la saluons 

■2o 



19i LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

comme une vieille amie. Le charme naît, chez ces sortes de talents qui coulent 
de nature, de ce qu'ils sont riants, toujours au même endroit. 

L'œuvre de Baric est donc d'un réel intérêt, sinon d'une éloquence immé- 
diate, car il ne tlatte pas l'œil, il n'est pas gracieux, il sent ses champs; pour 
cette raison, nous préférons les paysans que dessine L'artiste avec son crayon 
rude, plus apte à cette traduction, en communauté d'âme. 

Nous verrons, d'autre part, que Baric ne put, malgré ses vives aptitudes, 
se consacrer entièrement à l'art; il serait donc puéril de discuter longuement 
ou d'exalter au suprême la suffisante formule du dessin qui est devant nos 
yeux -.c'est une écriture de mœurs intéressante, point autre chose. Baric a un 
esprit de la ligne et comme une sorte de pressentiment des contours, tout à 
fait heureux; sa qualité dominante est la saveur naturelle. 

De là à penser aux paysans de Millet, à ceux de Bastien-Lepage, il y a un 
abîme, que nous nous refusons à franchir de crainte de parallèles aussi fâcheux 
qu'inutiles, chacune de ces diverses contemplations nous apportant un charme 
différent dans son genre et à son heure; que ces croquis simplets gardent donc 
le mérite de leur originalité native ! 

La légende de Baric est presque toujours parfaite. Écoutez celle-ci : c'est 
un chasseur qui parle à une petite paysanne fort occupée à tricoter : 

« Enfin, combien gagnez-vous par an? 

— Vous l'savez vanqué si bin que moue! 

— Non, puisque j' vous l'demande.... 

— Eh bin... y en a qui gagnent p'us, d'aut' moins. » 

« Mais ils sont mauvais, vos champignons, ma brave femme! » dit un 
passant à une vieille qui porte un panier rempli de cèpes. 

Goûtez la réponse : 

« Oh! ça n'fait rien, c'est pour vend'. » 

D'un bout à l'autre presque, l'esprit bon enfant de l'artiste éclate heureu- 
sement, sans grand l.ipage, mais toujours en situation. 

Baric est, du reste, un lettré, et il le prouve à la manière sobrement réduite 
dont ses gens s'expriment. Nous dirons tout à l'heure les pièces de théâtre que 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



193 



l'artiste a écrites, entraîné par la facilité de ses légendes et la fécondité de sa 
verve. Dans tout bon caricaturiste n'y a-t-il pas un écrivain humoristique qui 
sommeille? Rappelons-nous Cliam et Gill, entre autre. 

Les dessins de Baric, lithographies selon l'ancien système, perdent, à vrai 




Porlniit de Baric, par Emile Bavard. 



dire, à la reproduction. On sait, du reste, que l'œuvre de l'artiste qui crée fut 
rarement fidèlement traduite : la force du métier chez les interprètes domina le 
plus souvent en dehors de l'exactitude désirée. Dans le cas qui nous occupe, 
malgré le côté mécanique de l'impression lithographique, la plus grande finesse 
du crayon de Baric perd au report sur pierre et ne nous laisse guère qu'un 
schéma, d'aspect rebelle, souvent négatif : mais nous gardons une impression 
très agréable de certaines sanguines originales, peu connues du public, témoi- 
gnant d'une curieuse entente de nature, plus amoureusement soignées aussi 
par l'artiste. 



l'IC. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



En ivsiimé, l'œuvre général a son importance, il a amusé toute une géné- 




<■ Eh liioii, nul' nialiule,'inan^'e-l-il'; 

— Pai'guieniie, nonl i n'veut rien mangei'! Par exemple, il est carnassier su' liaisin. >. 
Dessin de B.vkic ; extrait du Journal amusnnl. 

ration qui lui en sait gré; ce n'est pas un mince mérite que celui de résister aux 
tendances nouvelles, à travers les temps. 

Baric, de même que Draner, dont nous parlerons plus loin, conserva jusqu'à 
sa retraite un emploi dans l'administration. Malgré les grandes dispositions 
artistiques manifestées dès son plus jeune âge, Baric ne put se consacrer exclu- 




" Entre donc. Cliarlot ! 

— C'est que j'gàterions vont plarnchei-... 

— Oute les sabots, m'n'tiomme. 

Dessin de Baric ; extrait du Jounial amusant. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 199 



sivcmcnt à son rêve; ses éludes classiques furent très sommaires, et son séjour 
dans l'atelier Drolling fut de courte durée; finalement, après la Révolution 
de 1848, forcé par les circonstances, l'artiste rentra dans les postes, où il 
demeura jusqu'en 1881. 

Baric, malgré tout, n'abandonna jamais son crayon; il cultiva avec ardeur 
ses facultés d'observation, croquant à force, inondant de sa production limpide 
la Setnaine, où il signait Craïf, le Journal amusant, qui venait de se fonder, et 
le Polichinelle ; notons que l'artiste avait demandé le service de nuit pour pou- 
voir travailler à ses dessins dans la journée; on nous dit même « qu'attaché aux 
ambulants, il voyagea d'abord dans l'Est. L'administration n'ayant pas prévu 
le froid, il fut arrêté sur la ligne de Nancy à Forbach, au milieu des neiges, 
sans feu et sans couverture, obligé de faire ses écritures au crayon, l'encre 
étant gelée. » 

Voilà, n'est-il pas vrai, qui est peu d'un bureaucrate! 

Quelle curieuse pépinière de talents, au reste, que l'administration des 
postes sous l'Empire! Nous relevons là les noms de Bastien-Lepage ; de Cœdès, 
le délicat compositeur de musique; de Vaucorbeil, qui fut directeur de l'Opéra; 
de Pierre Zaccone, le fécond romancier populaire; d'Edmond Stoulling, qui avait 
remplacé Théodore de Banville au National, et combien d'autres encore au 
lumineux sillage!... 

Lors du coup d'État, Baric faillit être révoqué à cause de ses opinions 
républicaines très connues, et il n'était pas du tout disposé à transiger avec 
le gouvernement de l'Empire. M. H. de Camboulives nous conte à ce sujet la 
curieuse anecdote suivante : « Baric allait être nommé commis principal et, 
par suite, obligé de prêter serment à l'empereur. Au serment général prêté 
en masse, il s'était abstenu sans être remarqué; mais, cette fois, il devait prêter 
ce serment isolément, il n'y avait pas moyen de l'éluder. Il préféra donner sa 
démission et se livrer tout entier à son goût artistique. » Baric réintégra les 
postes le 1" avril 18o9, sur les sollicitations de sa famille, et, en efTet, il ne 
prêta pas serment. 

De cette époque datent les Proverbes travestis, Balivernes militaires, Mon- 



20n LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

sieur Piuinic/ion, clc, qui n'égalent point, à notre avis, la série antérieure dos 
Pai/sa?is coTïimoncôe an Jot/nia/ antii.mnf en l8oi. 

Baric, de même que Gill et Cliam, a écrit des pièces de théâtre : le Ser- 
penl lie la nie Larépèdo, entre autres, dont le titre burlesque fait penser au 
Serpe// f à jiltanes. de Cliam; le Loup-Garov. une opérette, musique deNibelle; 
une pantomime, le Grand-Poucet : ces deux petites œuvres représentées aux 
Folies-iS'ouvelles ; la Part à Dieu, et un drame, la Tète noire. 

Il a dessiné de même une quantité considérable de costumes pour l'ancien 
Hippodrome : costumes du Sire de Framboisie, et ceux des Chansom popu- 
laires de la France. 

Baric a illustré aussi quelques livres, notamment la Pèche à la lujne et la 
Légende de F orphéoniste: on lui doit encore un grand nombre de dessins pour 
des manuscrits de nouvelles de Guy de Maujiassanl et pour quelques ouvrages 
de Victor Bouton; mais l'artiste nous apparaît plus à l'aise dans les nombreuses 
pages qu'il crayonna pour le Charivari, le Petit Journal pour rire, la Chro- 
nique parisienne, le Magasin d' éducation et de récréation, le Fouet, V Illus- 
tration, la Chronique annisante, etc. 

rs'otons que l'artiste qui nous occupe eut le premier l'heureuse idée de 
créer un journal pour les enfants; il fonda, en 180(1, avec le concours de quel- 
ques amis, le ChéruJiin. journal pour enfants de cinq à douze ans : il illustra 
dans cette feuille les articles signés Ernest d'Hervilly, de Chcrville, Laurent de 
Uillé, de Callias, dont les noms, par la suite, sont devenus célèbres. 

La guerre de 1870 survint et amena la dispersion des directeurs de cette 
ingénieuse feuille; sa chute fut comme le signal d'une multitude de journaux 
similaires, qui récoltent aujourd'hui le bénéfice de l'idée de notre caricaturiste. 

L'œuvre dessiné de Baric est considérable; on regrette un peu la monotonie 
qui se dégage de toutes ces pages reproduites par le même procédé uniforme, 
bien qu'il semble (pie le calme des scènes rusti([uos gagne une saveur à celte 
répétition molle et simjile, dans la succession égale de ces i)lanches dont la 
forme d'esprit du dessin et du texte, tous deux sincères sans prétention, est 
invariable aussi. 




is^^'fP'^^ 






« Un poisson comme ça, faut l'metire au Mcii-' 
- bn vanlc.;?... ça tombe bin. nouf femme fait la lessive anuif. ,, 
Dessin_de Baric; extrait du Jaiinal amusant. 



26 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



203 



On doit encore à l'artiste une importante série d'aquarelles, qu'il n'a pas 
signées et que M. A. Cordier chromolithographia; ces pages, agréables de cou- 
leur et délicates d'inspiration, ont donné l'idée des costumes d'insectes et de 
fleurs pour ballets. 

Comme peintre, bien qu'il ait très peu produit, Baric nous a montré à une 
récente exposition, organisée par la Plume, des toiles non sans charme, sortes 
de dessins enluminés naïvement, sans trace de réel métier, dans lesquelles se 
retrouvent les qualités naturelles de l'artiste, faites de ce rien indéfinissable qui 
tient à la fois à la défectuosité de l'aspect, à l'expression sincère de ces pages 
parfumées de l'odeur pénétrante des champs. 

Baric vit retiré maintenant à Monnaie, en Touraine. « Il est devenu un 
véritable paysan, bêchant, semant, plantant, taillant et, entre temps, quittant 
la serpe ou le sécateur pour le crayon ou la plume. » 

« Baric vit en paysan, les pieds dans des sabots l'hiver, en vareuse rouge, 
l'été en blouse blanche; il travaille à ses dessins en dehors de sa maison, sur mi 
simple escabeau de menuisier, dans une sorte de cage vitrée où volettent des 
tourterelles qui viennent à sa voix. Ce n'est pas à lui qu'on pourrait redire les 
paroles de Virgile : fovtunatos nimium,... car lui, qui pouvait avoir la popu- 
larité du boulevard, a su préférer à cela la tranquillité des champs. » {Les Hom- 
mes d'aujourd'hui. ) 

Baric (Jules-Jean-Antoine) est né à Sainte-Catherine-de-Fierbois (Indre-et- 
Loire) en 1830. 



DRANER. - HENRIOT 



Draner et Henriot sont les dignes successeurs de Cham et de Bertall, par 
la fertilité de leur esprit et la facilité de leur expression dessinée. 

Calllgraphes proprets, dessinateurs sans prétention, ces journalistes du 



20i LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

crayon bâclent leurs croquis accessoires avec une incroyable verve, en vue 
du seul mot pour rire. 

Délicats diseurs de « riens » qu'ils arrachent à ractualilé, par miettes, et 
qu'ils dispersent à tous les vents de l'esprit, philosophes malicieux, doucement 
résignés, ils critiquent simplement les menus faits de la vie, par petits carrés de 
dessins, illustrant la semaine, le mois, l'année, avec une fantaisie sans cesse 
renouvelée. 

La gymnastique cérébrale à laquelle se livrent ces dessinateurs spéciaux, 
parmi lesquels nous relevons encore les noms d'HadoI, de Moloch, de Marais, 
etc., est en tous points curieuse pour les qualités d'intuition particulière qu'elle 
réclame. Le tact, le flair, la rapidité de la conception, l'intorprétalion railleuse 
des moindres choses et l'heureuse a[)[)lication pour trouver la note sensible 
envers des grandeurs du moment, concourent à l'excellence de ce flot mous- 
seux d'esprit à jet continu, de ce ressassement des faits di' la vie, qui se présen- 
teraient toujours les mêmes, s'ils n'étaient différemment envisagés. 

A côté de Daumier, de Grandville, de Decamps, dont ramerlume hautaine, 
jointe à la profondeur de la pensée, s'appliqua à fustiger une époijue, nous 
voyons l'observation cursive sans profondeur, la gaieté spirituelle au jour le 
jour, point caustique, commentant les faits sans aigreur, mais toujoui's au liuii 
endroit : c'est Draner, c'est Ilenriot. 

Jules Draner, dont le vrai nom est Jules Renard, n'a jamais appris le des- 
sin; la chose est du reste sans importance dans la ramilication spéciale de l'art 
qui nous occupe. Notons encore que l'artiste ne s'adonna qu'à ses heures de 
loisir au genre qui l'a consacré. Rappelons-nous Baric, et nous verrons Draner 
prendre aussi sa retraite dans une administration. 

A ses débuts, l'artiste dessina des charges de militaires étrangers, d'après 
des notes et des croquis rapportés de divers voyages en Allemagne, en Suède, 
aux États-Unis, etc., qu'il eft'eclua au compte de la Société des zincs de la Vieille- 
Montagne, dont il était employé, et dont il devint secrétaire par la suite. 

« Ma double situation de secrétaire à celte société et d'artiste, nous dit 
Draner, m'a exposé parfois à certains mécomptes : c'est ainsi que lorsqu'on me 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



2(.a 



donna la prociii'ation administrative, je devais naturellement signer de mon nom 
J. Renard; mais la force d'habitude était telle qu'il m'arriva souvent, quand 
j'avais un nombreux courrier ou des centaines d'effets ou de bordereaux à signer. 




Poi'lrail de Dninei', par Emile Bavard. 



d'y apposer mon pseudonyme de Draner, erreur que je recliliais au plus vile, 
naturellement. » 

A propos de ces pages militaires qui marquèrent les premiers succès de 
l'artiste, Draner nous conte l'histoire amusante d'un vieux monsieur, ex-garde 
du corps de Chai'les X, qui, froissé d'une charge représentant un type de son 
corps, entra furieux chez l'éditeur dans la boutique duquel ces aquarelles étaient 
exposées, aclicta l'objet de son indignation, qu'il déchira en petits morceaux 



206 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

devant le public attire à l'élalago. « Comme c'était un client trouvé, je me mis 
à dessiner les autres uniformes de la Restauration, qui, pourtant, n'eurent pas 
tous le même sort. 

« Le succès de ces dessins, lithographies par la suite, fut des plus vifs, et 
très souvent un employé de mon éditeur arrivait en courant à l'administration 
de la Vieille-Montagne avec une note portant : (( Pour demain onze heures, un 
« officier de chasseurs de la garde, et pour cinq heures, un général américain ! ! » 

« Et je livrais immédiatement... 

« Le même fait de commandes instantanées se présenta, du reste, aussi 
sous l'Empire, lorsque la censure interdisait, au moment de la mise sous presse, 
un dessin de Gill. Polo, directeur de VEclipse, sachant qu'il pouvait compter 
sur moi, me demandait un « bouche-trou » à livrer tout de suite, et je m'exé- 
cutais aussitôt pour sauver la mise en vente... 

« Produisant beaucoup, le stock de mes dessins invendus était parfois assez 
élevé, et comme je m'en affligeais, mon éditeur me rassurait en me disant : 
« Laissez donc, il viendra un de ces matins un fou qui achètera le tout. » Et il 
ne se trompait pas : le fou, généralement Américain ou Russe, passait et enle- 
vait le tout... 

« L'étalage de la maison où étaient exposés ces dessins attirait un nombreux 
public, et, dissimulé derrière les estampes en vitrine, il m'arriva maintes fois 
de prendre de nombreux croquis des bonnes têtes rieuses que mes charges inté- 
ressaient; car aujourd'hui encore, termine l'artiste, les sujets militaires ont le 
privilège d'attirer et de retenir de préférence l'atteation des flâneurs. » 

A côté des costumes de fantaisie au théâtre que dessinèrent notamment 
Gavarni, Grévin, Willette, dont la gracieuse invention et l'heureuse harmonie 
de couleurs et de lignes sont l'attrait principal, il y a le costume comique, d'in- 
telligence particulière, car il nécessite un tact spécial, un sentiment fin du gro- 
tesque qui, en aucun cas, ne devra s'éloigner par trop d'un charme général. La 
moindre exagération tendrait au commun et tuerait l'eiTet d'ensemble; il faut 
donc procéder sagement dans son idée bouffonne, dissimuler adroitement son 
ironie sous d'aimables couleurs. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



207 



Draner a fort bien réussi dans ce genre , et certaines de ses compositions 
sont restées légendaires : l'amiral suisse de la Vie parisienne, les lanciers du 
Petit Faust, les carabiniers des Brigands, le général Boum de la Grande 
Duchesse, sont des créations inoubliables de l'artiste. 

Draner nous conte un joli mot entendu un soir au théâtre des Folies-Dra- 
matiques, tandis que s'agitait entre le dessinateur et le directeur la question si 




u Je vois que Mossieu est iiilli^'é de cors; si Mossieu désire que je les lui extirpe sans douleur... 
— Le baromètre de ma femme, jamais! » 

Dessin de Draner. 

intéressante du costume de M"° Schneider, qui allait créer le premier rôle de la 
Bel/e Poule. 

L'interprète de choix était présente aux débat.s; « elle voulait une robe 
couleur rouge, mais d'un rouge vif... intense, un rouge de vin de Bordeaux, 
enfin... » 

« De quelle année? » riposta aussitôt le directeur, qui s'effrayait déjà des 
prétentions, coûteuses peut-être, de sa nouvelle pensionnaire. 

A propos de la Vie parisienne, cette pièce qui, aujourd'hui encore, jouit 
d'une vogue considérable, Draner se rappelle combien son succès avait été 
inattendu. « Gil Pérès, en m'apportanl un fauteuil pour la première, me dit : 



208 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



« Il ost mal placé, mais vous n'y resterez pas longtemps, car il est peu probable 
« que la pièce finisse! » Et vous savez l'étonnante carrière que fournit cotte 
pièce, même à l'heure présente, car c'est le Courrier de Ijjon des Variétés [sic). » 

Un autre souvenir amusant, à propos de costumes de théâtre : un jour 
Cogniard dit à Siraudin on regardant un de mes croquis : « Mais ce Draner 
devient fou ! Qu'est-ce que cet « habillement ridicule? » Notez, nous dit l'artiste 
avec un sourire, que ce costume n'était autre, en couleurs vives, que celui de 
sénateur du premier Enijjiro ! 

Los théâtres du Chàtelel, de la (iailé, de la Porte-Saint-Marlin, ont égalc- 
MKMit mis à routribulidii le talent de Draner dans ce dernier genre, et son crayon 
lit inorvoille dans les doux grands ballets que joua l'Éden-Théâtre lors de son 
ouvorliu'o, K.rcrisinr et Sirfm. 

Draiior avait roniplacé Cham au Cluiiicdri. où il fait encore les revues de 
(]uinzaino, allornativcment avec Henriot, sous le pseudonyme de Paf. De morne 
il succéda à Grévin et à Gautier au Jouf/ial amusant et au Petit Jnuninl pnur 
rirr; que d'esprit (un peu « l)Ourgeois » il ost vrai, mais cette source d'à-propos 
fut inépuisable) il a dépensé dans V Eclipse, le Monde emttiejiie, le I^aris cimii- 
([iie, Vl iiirers i/liislré. V llhisfralio/i, lo Monde i/li/stré, \v Sai/if-.^icolaa, olo.! 

lui nialioro d<' orilicpio politique, clioz ces sortes de chroniqueurs du crayon 
f[ui nous occupcnl, il y auiail bion dos lluctuations d'opinion à signaler, bien 
des passages à ronin'ini à constater; nous savons grand nombre d'artistes de 
ce geni'o qui ne résislôicul pas, \\u\\v loui's intérêts, à renier leurs convictions 
d'hier, sous lo fallacieux préloxh' sans doiito do leur soiilo préoccupation de 
flatter les régimes, au jour lo joiu-... 

Draner n'est pas de ceux-là, mais il nous conte en riant qu'il faillit un jour 
être accusé de ce méfait par un ami fort surpris quo dos dessins de l'artiste en 
question, parus peu de temps avant dans son propre journal, eussent également 
été reproduits dans une autre fouille d'opinion contraire, avec des légendes 
contradictoires. Renseignements pris, on reconnut quo, par seule raison d'éco- 
nomie, un directeur peu scrupuleux avait ainsi accommodé Icsdits dessins au 
besoin de sa cause, et cela à l'insu de l'artiste. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



209 



Naturellement, l'esprit enjoué de Draner a été vivement recherché par les 
auteurs comiques de son temps : les Contes d'Armand Sylvestre, la Nouvelle 
Vie militaire d'Adrien Huart, les exploits burlesques du légendaire Colonel 
Bamollot de CharlesJ.eroy, les volumes de Pierre Véron et de tant d'autres, ont 
eu la bonne fortune d'être agrémentés par la plume alerte de l'artiste. 

Dans le genre sérieux, nous avons pris plaisir à regarder les illustrations 
que Draner a dessinées dans les marges d'éditions de luxe parues chez Con- 
quet, Rondeau et Belin. 




" hli bien, moi.'Monsieui-, je n'aijanmis rien perdu aux courses, cl je n'en raie pas une! 

— Comment, diable, failes-vous? 

— Je ne joue pas. ■> 

Dessin lie Dkaner. 

On lui doit encore des quantités d'almanachs, entre autres celui des Pari- 
siennes, où il a succédé à Grévin qui l'avait créé, et sa collaboration est toujours 
très prisée dans V Annuaire militaire de Roger de Beauvoir. 

Citons encore des séries de planches en couleurs, intitulées : Tiipes drama- 
Uques et carnavalesques, des Types de l'Exposition universelle, qui firent la 
joie du Paris de 1867 par la critique fine des excentricités exotiques dont nous 
sommes aujourd'hui si blasés. 

En 1878, l'artiste réédita, non sans succès, un autre petit album de ce 
genre. 

27 



210 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



Pcnilant le siège, Drancr, dont la vei-ve si naturelle s'était seulement un 
peu métamorphosée, fit sourire les plus moroses, mais du coin de la lèvre seule- 
ment; son Paris assiégé, les Soldats de la République et Souvenirs du siège de 
Paris, abondent en pages d'une gaieté particulière, dont l'ironie fut salutaire et 
réconfortante... « 11 faut se hâter de rire de tout, pour ne pas avoir à en pleu- 
rer, » a dit Beaumarchais. 

Il faut savoir gré à ces artistes légers, parmi lesquels se range Draner, du 
plaisir à toute heure qu'ils nous servent; leur mérite n'est guère analysable 
qu'à l'agrément momentané qu'ils donnent; leur véritable grandeur est là. 

Jules Draner, chevalier de la Légion d'honneur, est né à Liège en 1833. 

Un homme qui m'étonne, nous dit Draner, c'est Ilenriot! Quelle fertilité 
d'esprit, chez cet artiste, quelle faconde éblouissante, quelle production monu- 
mentale ! 

Ilenriot dessine partout, en effet; sa verve jaillit en étincelles dans de nom- 
breuses publications à la fois; il multiplie son cerveau, ses mains, se donne à 
droite, à gauche, avec une richesse d'idées exemplaire. 

La « légende » seule tente Henriot, mais les petits croquis qu'elle souligne 
sont sacrifiés si spirituellement, que l'ensemble est toujours agréable dans cette 
suite prodigieusement féconde de tableautins rehaussés d'un alerte trait de 
plume. 

Quelle clownerie étourdissante, quelle gaieté, et surtout quelle variété de 
gaieté! Combien d'artistes de ce genre se cantonnèrent dans leur esprit de 
nature et quelle monotonie de l'œuvre souvent s'en dégagea! Ici c'est une fusée 
du rire, dont les gerbes retomberont en pluie jaune, bleue, verte, rouge, en 
couleurs imprévues; et, cependant, l'actualité guide aux mêmes endroits les 
générations qui la suivent; mais Henriot connaît des chemins secrets. Nous 
n'apprendrons rien au.K nombreux amateurs de ses légendes, en disant que 
Henriot est un « fort en thème » et qu'il jongle plus facilement avec sa plume 
qu'avec son crayon ; sa malice est aiguisée par les fortes études, et son croquis, 
hissé hâtivement au-dessus du « bon mot », ne demande qu'à passer inaperçu... 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



2 H 



Certainement Henriot eût crée le genre qui a rendu Cham célèbre, si toute- 
fois il avait eu la chance de naître avant lui; malheureusement, il reste la rou- 
tine et la mémoire entêtée des générations reculées, qui veulent à toute force 







Portrait de Ilenrio!. par Emile Bavard. 

garder des préférences pour le créateur d'un rôle. Ici encore, cet antique erre- 
ment est injuste : si nous disions tout simplement, pour ne contrarier personne, 
que Henriot est le Cham de notre époque !... 

Henriot (Henry Maigrot) naquit ù Toulouse en 1857. 

« Je suis Toulousain... comme tout le monde, nous écrit-il, et j'adore mon 
pays. Voilà pourquoi je n'ai pas suivi les Cadets de Gascogne, qui ont vrai- 



212 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



ment trop fait de bruit. Je passe l'étc ù Bellevue, où jo cherche à perdre un peu 
de r « assonl » que m'ont laissé mes aïeux... » 

Sa famille le destinait au barreau ou au notariat... Horrible besogne, nous 
dit l'artiste; puis il fait son droit, [)répare ses examens de doctorat « en illus- 
trant le Digeste », et arrive à Paris en 18(S(), pour passer sa thèse de docteur. 

Son professeur, M, Conslans, qui était alors ministre, le prend dans son 
cabinet comme attaché; pendant ce temps, incorrigible, Henriot illustre avec 
acharnement les circulaires au préfet, lorsque enfin Ludovic Halévy lui donne 
à faire les dessins des Petites Cardinal. 

Les débuts les plus significatifs de Henriot datent de ses premières planches 
au ('/laricari, où l'artiste était entré sur les instances de Pierre Véron; tout le 
monde sait combien sont attractives les pages signées Pif, par Henry Maigret, 
qui aime les pseudonymes. 

Ainsi donc, Henriot a à peine dépassé la quarantaine, et déjà, en moins de 
vingt années, son « bagage » est énorme; il a collaboré et collabore tous les 
jours comme échotier, écrivain de nouvelles ou dessinateur, ù presque tous les 
journaux politiques ou littéraires. Quel travailleur! Songez que, depuis quinze 
années, l'artiste n'a pas bougé de sa table de travail ! 11 va d'un sujet à un autre, 
adroitement; sa production en matière politique, très modérée, s'efforce à n'être 
jamais méchante; il lâche de trouver chaque semaine un mot aussi juste que 
possible sur les événements qui passent, et tout ce mélange habile de croquis 
divers découle sans efforts d'une imagination experte, facile, étonnamment 
souple. 

C'est surtout un « actualiste » très simple, fuyant la réclame, vivant chez 
lui fort tranquillement, entouré de livres et de gravures qu'il adore. 

Cet homme qui voit tout, qui lève tous les voiles, dont la course vers les 
choses du jour, du moment, est époumonnante, rentre bourgeoisement dans les 
joies paisibles du foyer, son labeur quotidien accompli, une fois que son cer- 
veau s'est vidé en une série de légendes illustrées de la chose d'attrait momen- 
tané, lue dans le journal; il se repose alors au sein des livres chers, des gra- 
vures précieuses, au milieu de tout ce qui reste enfin... 



tOGIQUE ANTIESCLAVAGISTF, 




'( Bravo!... jp suis nommi' mcmbi'C corrcspomliinl du Con- « ... Baptiste! triple idiol!... je vous ai ilemandé de l'eau 

grès anliesclavagiste,... je vais pouvoir défendre ces cliaude, et vous m'apportez du l3o\iillon! Passez au 

malheureux noirs que l'on acçahle de traitements cruels contrôle! » 
et sanguinaires... » 



i9' 




"Voyons, dépêchez-vous... je vais parler 
en faveur de ces pauvres nègres,... les 
malheureux qui couchent à la belle étoile, 
qui meurent de faim pendant que ces 
ignobles corsaires... » 



o. 







Monsieur le propriétaire.... pardon de vous importuner. Ma 
femme est mourante,... je me suis cassé le bras,... je voudrais 
MU délai pour mon terme. — Vous êtes fou! si je ne suis pas 
payé le 15, mon garçon, je le regrette, mais je vous expulse. « 



Dessin (te Henbiot [Journal iimiisunl). 



214 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

Très musicien, avec cela, — ami intime de Reyer, nous dit-il, — ITenriot, 
en parfait Méridional, et de Toulouse encore, ne connaît aucun art pour lequel 
il ne se sente de réelles aptitudes. 

Le Fifjaro, le Voltaire, Y Illustration, le Charivari, le Journal amusant, 
VÉrénement, le Petit Français, la Nature, etc., sont autant de terrains d'exer- 
cices variés, dans lesquels apparaît à Paris la verve ingénieuse de Henriot. En 
province, la Petite Gironde, le Petit Marseillais, le Télégramme de Toulouse, 
le Progrès de Lyon, réclament aussi, avec enthousiasme, les dessins hebdoma- 
daires, voire même quotidiens, de l'artiste. 

En dehors des journaux, Henriot a illustré, chez Conquet, de nombreux 
ouvrages avec aquarelles originales pour les bibliophiles, vignettes légères, 
coloriées avec goût, parfumées de leur seule intuition spirituelle; nous en disons 
de même des originaux que nous vîmes destinés à illustrer certaines pièces de 
H. Mcilhac. 

Henri Meilhac et Henriot, comme il y a corrélation! 

C'est par quantités de volumes que se chiffre Fœuvre de l'artiste chez 
Flammarion, Ollendorff, Dentu, etc. ; toujours et encore, ce « bûcheur » pas- 
sionné produit, déversant ù pleins flots sa bonne humeur et son aimable critique. 

Ce n'est pas tout; Henriot a écrit encore bon nombre de livres qu'il illus- 
tra à souhait lui-même. Citons, entre autres, Napoléon aux Enfers, VAnnée 
parisienne, etc. 

Il y a quelques mois, la presse applaudit à la distinction de chevalier de 
la Légion d'honneur dont Henriot venait d'être l'objet; elle rendit ainsi hom- 
mage au mérite de son confrère, qui sut, avec virtuosité, ajouter à sa plume... 
un joli brin de crayon. 

Notons que l'artiste est également homme d'épée; il est officier dans l'ar- 
mée territoriale. 

Voici maintenant que, pour ajouter à cette étonnante prodigalité de travail, 
Henriot vient de s'asseoir dans le fauteuil directorial laissé libre par Pierre 
Véron, au Charivari. 

Cet heureux avènement couronne à soiihait une agréable carrière. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 213 



STOP 



C'est un crayon bien délicat encore que celui de Stop, bien abondant aussi. 
Qui ne connaît les dessins de cet artiste aimable, resté fidèle à l'agréable 
vignette d'antan, au caractère effacé, féminin plutôt, dissimulé sous une fine 
facture? Et cet esprit boulevardicr, railleur au bon endroit, tracassier, soumis 
aussi, avec une bonasserie d'un séineux si comique? 

Ici encore, la qualité littéraire domine, mais moins, car il y a des ten- 
dances de dessin, des études classiques au début, toute une initiation de métier, 
dont le souvenir demeure encore un peu. 

Stop, dans ses pages de croquis, ose davantage; il aborde les grandes com- 
positions, il se lance plus audacieusement, il est devenu habile dans son crayon- 
nage soigneux, et l'aspect de son œuvrette est joli. 

Mais, encore une fois, au point de vue de l'art, c'est le lettré faiseur de 
légendes, l'écrivain prolixe, le petit philosophe, qui récolte tous les lauriers de 
la collaboration, car ce dessin n'est pas original, après tout, et cet esprit est 
d'attrait nouveau. 

De même que Ilenriot, Stop fut docteur en droit. Quelle bifurcation cocasse 
que celle de ces deux joyeux dessinateurs, nourris des principes austères, allant 
de la loi au code, comblés universitairement, jetant tout à coup leurs toques 
par-dessus les moulins, pour gagner les champs et la hberté! 

Louis-Pierre-Gabriel-Bernard-Morel Retz, connu sous le pseudonyme 
de Stop, né à Dijon le 3 juin 182o, était le fils d'un président de tribunal; 
sa famille appartenait à la magistrature, — cadre peu favorable, on l'avouera, 
au libre essor d'un caricaturiste, bien que, cependant, nous ayons d'autres 
exemples de ces éclosions inattendues. Job, qui a dessiné des pages très amu- 
santes, n'est-il pas le fils d'un président de chambre correctionnelle? Rappe- 



2ir, LA CARICATgiK ET LES CARICATURISTES 



lons-nous aussi que Gavarni, que Cliam, entre autres, furent des mathéma- 
ticiens distingués. — On sait cependant que les artistes, en général, sont 
rebelles à cette aptitude spéciale. 

Stop était parti pour Paris, en I8."j0, pour travailler chez un avocat à la 
cour de cassation, lorsqu'il fit soudain la connaissance de Cham, qui l'entraîna 
vers l'art. 

L'entrée de l'artiste à V Ulustrution, très applaudie, décida le jeune homme 
à abandonner l'étude du droit. Il entra alors à l'atelier Gleyre (anciennement 
Delaroche), où il resta plusieurs années. 

Stop exposa plusieurs fois à celte époque; citons ses tableaux principaux : 
les Deux Amh, F Aveugle de Jéricho, [ Amour marchand d'oiseaux, le Portrait 
de Coquelin (aciuarelle). 

Nous n'insisterons pas sur ces toiles, qui n'ajoutent rien à la renommée 
de l'artiste, mais nous parlerons de son œuvre dessiné, considérable, dont 
l'ensemble est d'une correction intéressante et dan amusement délicat. 

Ce sont d'abord des dessins sérieux, classiques, que nous trouvons au 
Musée des familles, à YUuivers illustré, au Tour du monde, puis bientôt au 
Charivari, au Paris-Caprice, au Journal amusant: l'esprit comique du dessina- 
nateur l'emporte sur l'illustration sérieuse : nous voyons alors les meilleures 
pages de cet artiste, [deincs de fantaisie agréablement présentée. 

La mode était à ce moment aux romances sentimentales, ornées de titres 
enjolivés, d'images tendres lithographiées ; c'était l'époque des délicieuses 
compositions inaugurées par Célcstin Nanleuil. Stop en crayonna pour sa part, 
nous dit-il, plus d'un million... 

On lui doit même les paroles d'un grand nombre de mélodies et do chan- 
sonnettes, traitées avec goût, un peu à la manière de Déranger. 

Dans les Tribunaux comiques de Jules Moineaux, nous avons des spéci- 
mens parfaits du talent de l'artiste; la gaieté de toutes ces vignettes est très en 
rapport avec le texte, qu'elles éclairent encore de leur rire personnel. Voyez 
Leurs Excellences de Braga, un Guide à Saint-Honoré-les-Bains : toutes ces 
pages sont élégantes, légères, et d'un aspect très riant. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



217 



Après Gill, après Bertall et Cliam, qui ont dessiné des Salons pour rire 
très curieux, après Félicien Rops, ce genre de parodie d'art a été excellem- 
ment continué de nos jours par Stop. Cette manière délicate de critique au 




Les romanlitiuei à la première û'Heinani. — De.-siii de Siui'. 



crayon a toujours été applaudie dans les pages annuelles de Stop, au lende- 
main du Salon. Jamais les peintres ne se fâchèrent de cette appréciation un 
peu bourgeoise, un peu bornée même, donnée sur leur œuvre par cet artiste, 
s'efTorçant à ne pas voir au delà de son impression immédiate, toujours ironique 
et désireuse de malice sans méchanceté. 

28 



218 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



Nous nous souvenons d'avoir vu Stop dans maints ateliers, la veille du 
vernissage, un album à la main, froid, correct, planté d(>vant un tal)loau, 
envisageant d'un coup d'ceil impassible l'œuvre, rénéchissant un pou, et aus- 
sitôt croquant sa vision du comique entrevu, qu'il ne communiquait même 
pas à l'artiste, un i>eu anxieux ou simplement curieux. 

Stop, inspiré certainement parles ingénieuses compositions de Grandville, 
s'est amusé, lui aussi, à donner aux personnes des silhouettes empruntées aux 
animaux; les expressions imagées de notre langue, également, lui furent 
autant de; prétextes à dessins spirituels; il chercha aussi à trouver dans les 
silhouettes des travailleurs des rapprochements avec leurs métiers propres; 
même tactique, somme toute, que celle de son excellent devancier. 

Puis ce furent des ombres seules, des découpages mouvementés très lisi- 
bles, bien que très succincts, au reste parfaitement compris dans leur contour 
général et leur masse. 

Stop, de même que la plupart de ses confrères, a dessiné un grand nombre 
de costumes de thcàti'e, entre autres presque tous ceux des pièces d'OfTenbach : 
Orphée aux Enfers, Geneviève de llraJxint, etc. 

L'artiste a été naturellement amené à s'essayer, lui aussi, au théâtre. Le 
Cadeau de noce, les Epreuves de Jacqueline, dont il signa les livrets, ont été 
sympathiquement accueillis aux Bouffes, et son Histoire de liriyands , avec 
musique de Lacôme, est très amusante. 

Ajoutons pour terminer que Stop voyagea beaucoup et qu'il connaissait à 
peu près toute l'Europe. Le nord de l'Afrique, l'Asie, l'iîlgypte, la Nubie, la 
Laponie, etc., sont autant de pays qu'il traversa, documentant son esprit, 
fortifiant encore son érudition première, couvrant de croquis et d'aquarelles 
des albums entiers de tous ces sites merveilleux qui l'avaient frapi)é au plus 
haut point. 

Celte note de voyageur que nous n'avons [)as encore rencontrée au cours 
de notre étude était curieuse à enregistrer. 

Stop est mort en septembre 1809 à Dijon, sa ville natale. 



CHAPITRE VI 



FORAIN. WILLETTE 



FORAIN 

C'est une verve rageuse, méprisante, l'appréciation cynique et froide d'une 
société peu intéressante, amoindrie encore, vue en laid; toute une haine qui se 
déverse à flots contre la bassesse, l'ignominie et l'hypocrisie du cœur humain. 

Forain « déniche » les sentiments feints, certains sourires, certaines lar- 
mes qu'il explique à sa façon « rosse », sans y croire. Cruel, mais juste sou- 
vent, il fait claquer la lanière de son fouet trempée dans du vinaigre, blessant 
tour à tour au front et à l'échiné. 

Il mord, tenace, en plein milieu mondain, dont il dénonce la cupidité et 
l'artificielle afféterie, et son rire satanique, acerbe, vibrant, fait brusquement 
tressaillir dans l'ombre de leur âme les inutiles, les parvenus, les méchants et 
les niais. 

Un moralisateur, que non pas, car Forain ne conclut pas; il voit à sa façon 
peu tendre et entend à demi-mot la générosité et la bonté de l'espèce humaine 
simplement pour se réjouir de la « raclée » qu'il prépare. 

Son émotion mesurée, plus sincère que sensible, aussi froide que profonde 
dans l'observation juste, va droit aux « gueux », par contraste un peu avec ces 
« riches », ces « épanouis » qu'il nous montre en grinçant des dents. 



220 LA CARICATUHE ET LES CARICATURISTES 

C'est do l'étiulo on ploiii co:mii', pou divortissanto on ollo-nirnio, au sourire 
amer, d'iuio ôloquonco brutale sans flatterie, tout un genre bien moderne fait 
de lassitude et de dôcoittion. 

On est pris soudainement dans la rue à cotte image étrange qui vous arra- 
cbe le regard et vous remue l'être avec sa franchise hurlée, désagréable à 
entendre parfois, jusqu'au malaise. 

Courageusement elle cric ce que beaucoup murmurent à voix basse, cotte 
image; elle prépare ainsi l'opinion, prompte à glorifier et à anéantir. 

Et cet esprit, et cette forme concise, toute cette littérature acerbe, pesée 
mot par mot, qui éclate comme une fusée sous le dessin bien en situation! C'est 
un art que celui-là, — il y avait longtemps que nous n'avions prononcé ce mot, 
— c'est un art accompli dans sa note [)arfaite et son indépendance. Art par le 
dessin presque académique, très sur, synthétisé en maître et i)our la pensée 
écrite, résumée jusqu'à l'intensité juste d'expression. L'œuvre de Forain est 
éloquent en deux traits et on deux mots. Dessin et légende concourent ù l'ex- 
cellent ensemble, indispensables l'un à l'autre, car le geste exprimé par les per- 
sonnages est froid, très tranquille, et ne dit rien à l'œil sans la légende, subtile, 
philosophique, mais non scénique. A vraiment dire, le dessin do Forain manque 
de charme, tant il est rude à voir; les types sont laids, reconnaissables, mais 
défigures, grimaçants; l'artiste exprime des attitudes, non dos physionomies; 
l'exécution do tout cela est sans saveur, lourd et triste, mais il ressort de l'im- 
pression ressentie une puissance, une volonté enii)oignantes, supérieures à 
l'agréable et à la joliesse : de la Beauté presque. 

Forain, de même que Gavarni, contrairement à Daumier, entre autres, 
adapte après coup une légende à ses dessins ; do là un manque d'expression 
propre chez ses personnages, qui no disent qu'à peu près ce qu'ils disent. 

La vérité dos sentiments ressentis par li's types de Daumier était i>oi- 
gnante, elle éclatait sur leur visage; l'art de toute cotte recherche do nature 
était plus persuasif, sans doute, et plus réellomont caricatural par lui-même, 
car il faisait rire aussi sans la légende. 

Nous savons d'ailleurs, par maints témoignages, ceux de M. Pierre Véron 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



221 



entre autres, que Daumier fut, le plus souvent, aidé pour ses légendes; parfois 
même, nous dit-on, le grand artiste ne comprit pas tout l'esprit d'icellcs, qui 
vinrent alors souligner d'excellents croquis, tant bien que mal en rapport. Au 
Charivari, du reste, sous la direction Philipon, on alla même jusqu'à payer 
(cinq francs) la légende. Huart, Henri Rocliefort, Albert Wolff et tutti quanti 




Portrait de Forain jusqu'en i^JS, par Emile Bavard. 

furent, dans ces conditions, maintes fois, les collaborateurs précieux des dessi- 
nateurs de ce journal. 

Pour ces raisons, les dessins de Daumier, qui se contentent de leur seule 
éloquence, nous paraissent réaliser le type idéal de l'art de la caricature : peut- 
on, en effet, appeler caricaturistes les dessinateurs de journaux dits amusants, 
dont la légende souvent heureuse est le seul atout? 

Que nous sommes, en regardant l'œuvre de Forain, loin de Grévin, ima- 



222 LA CAIUCATUHb: ET LES CAUIC.ATUUISTES 



gior aimable, dessinateur et observateur « de chic », de Grévin délicieusement 
parisien, gai sans malice, au sourire frais cl rose! Ici, plus de forme élégante, 
plus de séduction mondaine : de la ligne sévère, oui, de la force sans grâce, 
des chocs, des heurts, un dessin mâle d'après nature, sans mièvrerie et plein de 
caractère. 

Alphonse Daudet, dans la pi'èfacc d'un album, écrit : « Je citais Gavarni 
tout à l'heure. Son nom, quanti on parle de Forain, vient naturellement sous ma 
plume. Ce n'est pas, certes, qu'il y ait chez notre ami l'ombre d'imitation; les 
artistes de sa valeur, en pleine maturité de talent comme lui, n'imitent pas. 

« Mais la parenté est incontestable. Pour l'aigu de l'observation, la con- 
cision du dessin ot de la légende, cet art de condenser, de résumer dans un 
geste et dans une phrase, à la française, vingt pages de critique et de philoso- 
phie, Forain vient di'oit de Gavarni. 

« Les dissemblances de leurs deux génies tiennent surtout à la diirèrence 
des époques dont ils se sont faits les historiographes. » 

Nous ne voudrions pas cependant nous incliner outre mesure devant cette 
opinion magistrale, car il nous apparaît que la grâce et le charme de Gavarni 
échappent à notre investigation dans l'œuvre de Forain. 

11 est vrai que le maître, quelques lignes plus loin, dit : « Mettez en pré- 
sence Gavarni, Gavarni le plus âpre, le })lus amer celui des dernières années, 
assombri et malade, même sous les haillons de son Thomas Vireloque, vous 
trouvez quelque chose de bon enfant ou alors de tellement voulu, livresque, 
théâtral, que le frisson de terreur cherché n'est jamais atteint. » 

Plus loin encore Alphonse Daudet constate que Daumier lui-même n'at- 
teint jias à l'intensité de terreur et d'horreur équivalente â celle que dégage 
Forain. 

D'où nous concluons sans pédanterie à une véritable dissemblance entre 
ces étonnantes manières, d'autant niieu.\ que, pour en revenir à Gavarni, la 
joliesse de son œuvre, la grâce mignonne de ses visages de femmes, l'ondula- 
tion exquise de leur corps, demeure totalement inconnue à la brutalité superbe 
de Forain. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



223 



La relation évitkMite entre les deux maîtres consisterait donc seule en la 
pareille besogne de ces philosophes du crayon à travers leur époque. 

La femme de Forain, en efTet, est laide le plus souvent, trop nature dans 
sa maigreur ou son embonpoint, squelette ou « dondon » disgracieuse, mais 
réelle; car elle existe telle : l'artiste, s'il ne choisit pas, n'invente pas non plus. 
Cantonné dans une manière de tête, il varie rarement ses types, qui sont pour 
lui un idéal d'expression. Le financier, le bourgeois, l'ouvrier, l'artiste, la 




Portrait Je Forain, acluellement. 
Extrait de la Rente heMommluire (Pion et C'' éditeurs). 

femme légère, le mondain, le mari et l'épouse, l'actrice et la mère d'actrice, 
ont leur silhouette propre, leur stigmate particulier. En cela, le cas de Forain 
est le même que celui de tons les caricaturistes, qui résument volontiers en 
un seul les types caractéristiques, dans l'obligation qu'ils sont de se répéter 
sans cesse et pour garder l'originalité de leur création d'un type. 

Songez à la physionomie de Joseph Prudhomme, à ce point profondément 
écrite qu'elle sert encore aux dessinateurs actuels pour exprimer le bourgeois 
ridicule ! 

La femme de Forain a un attrait pervers : c'est une nature vulgaire et 



22V LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

nonchalante. Petite et sans grande allui'e, l'air effronté, des yeux longs en 
meurtrière, une bouche à peine indiquée, elle est pensive, logique et immo- 
rale, soumise et l'ésignce. 

Nous regrettons de no pouvoir citer ici quelques légendes féminines de 
Forain, leur éloquence, malheureusement, étant un peu « crue » pour nos lec- 
teurs. L'œuvre du grand caricaturiste, hélas! particulièrement osé, si bles- 
sant parfois, s'adresse rarement à la jeunesse; elle est au reste d'une telle 
finesse d'observation et d'une si spéciale entente, que la connaissance de la vie 
s'impose pour comprendre tout ce que cet esprit aiguisé, si remueur d'idées, 
exprime. 

La femme de Gavarni serait fort étonnée de voir celle de Forain, tant d'au- 
dace, si peu de tenue, et pas la moindre morale chez cette dernière, la lorclte 
épeurée fuyant devant le langage éhonté de l'épouse dessinée par Forain, 
après déjà l'humiliation causée par la crànerie insolente de la cocotte de 
Cl ré vin... 

Changement de mœurs, après tout, mode autre, perversion différente 
[leut-èfre, dont l'influence à travers les générations sera facile à apprécier par 
les œuvres littéraires qu'elles virent naître. 

Que diricz-vous de tous ces mensonges, pauvre Mimi Pinson au cœur si 
tendre? Que penseriez-vous de ces calculs d'amour, de cette passion mathéma- 
tique, de ces « rosseries » qui font la base de toute communion d'âmes actuelle! 
Exagérée certes, cette étude compliquée des êtres, cette observation des milieux, 
mais sûrement elle est la marque d'un temps, et nos pères seraient fort surpris 
de nos rides précoces et de nos fronts moroses. 

Forain, nous l'avons déjà dit, voit les choses en noir, et sa gaieté est 
lugubre; il caresse avec le plat d'un sabre dont il garde le tranchant pour l'in- 
cisive attaque et l'abatage. 

Son sourire est redoutable, et sa dent venimeuse : voilà une caricature de 
forme nouvelle mise au service du cœur humain, pour la vengeance des déshé- 
rités, des basses actions et des grotesques. 

La caricature politique étant morte pour le moment faute d'événements et 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 22a 

de passion, la lutte commence alors en pleine paix; c'est la guerre aux mau- 
vaises satisfactions, le trouble jeté dans la sérénité des fortunes mal acquises ; 
de toutes parts la tempête gronde, dénonçant les faussetés de la vie et les hon- 
teuses cupidités. 

« Mais, écrit fort judicieusement M. Raoul Deberdt, si Forain consacre de 
la sorte une notable partie de son effort à détruire la légende de la grisette 
sympathique, il est peut-être encore plus féroce à l'égard du financier, du 
politicien. 

<( La corruption du personnel administratif, le grand mensonge que fut 
la démocratie en ces vingt dernières années, la vénalité, la curée des places, 
l'écœurement tout autant que les boudoirs du demi-monde ou du quart de 
monde, et, sur ce point encore, ce violent caricaturiste a édifié une œuvre qui 
subsistera, vengeresse éternelle et accusatrice de la haute société bourgeoise 
du dix-neuvième siècle, tout comme les Annales de Tacite restent pour flétrir 
à jamais la mémoire des Césars de Rome. » 

La caricature des mœurs prend de l'acuité et de la force dans l'utilité 
pi'esque de ses coups de fouet stimulateurs d'une certaine société endormie 
quelque peu sur ses positions, fortifiée par l'oisiveté, croupissant dans ses pré- 
jugés ou son ignorance vaine. 

Après les bourgeois fustigés de main de maître par Daumier et Henry 
Monnier, voici la bastonnade pour les financiers véreux; c'est Forain qui la 
donne. 

Le bourgeois est délaissé, reconnu presque intéressant en ce moment; 
c'est le tour du mondain fastidieux et celui de la jeune fille moderne, l'un écœu- 
rant tant il est blasé et peu poétique, l'autre perverse, avec son seul charme 
piquant d'évaporée et l'attrait unique de son insolence naïve. 

Puis c'est le père, si peu père, détaché largement des convenances mari- 
tales, et la mère, à peine épouse, toujours en révolte contre son mari, pleine de 
mauvais conseils, âpre au gain, sans cœur. 

Tout un monde révoltant, grossier d'allure, choquant, presque moral pour 
l'horreur qu'il inspire. 

29 



220 LA CAKICAÏL'RE ET LES CARICATLllISTES 

Comiiio cela est vrai! Voilà l'impression favoraljle recueillie à cause de ces 
monstres qui rappellent aussitôt des créatures exécrées, grossies par la haine 
dans leurs moindres défauts, dans leurs tendances de vice. 

Et pourtant cela est faux ou exagéré, haineux et rageusement envisagé. 
Non, la nature humaine n'est point aussi vile, tout le monde sait cela; mais 
n'importe, ce fiel habilement déversé est un allégement pour tous, il venge 
toujours quelqu'un. 

Après Daumier, Forain; ce sont deux aigles : mêmes yeux perçants, même 
bec crochu, mêmes serres avides, pareille proie. 

Daumier d'un dessin plus large, d'une pensée plus générale peut-être; 
mais Forain profondément ironique, blessant avec un trait pointu, sec, et la 
lame pénétrante de son esprit aigre et mortel. 

Tous deux d'un génie différent à cause du tempérament divers; Daumier 
replet, à la mine réjouie; l'autre maigre et long, réiléchi, mélancolique, au 
milieu d'une société tout autre d'esprit et de cœur. 

Point de franche gaieté à l'heure actuelle, de l'ironie dans la crainte du 
rire, des pince-sans-rire, non des joyeux : voilà la marque de nos jours, et for- 
cément l'art en général trouve des qualités nouvelles. 

Forain est un des plus grands artistes de la caricature; il a l'originalité 
du dessin et l'attrait nouveau de la légende; il s'élève bien au-dessus de tous, 
presque grâce à la vérité de son dessin et au renouvellement de l'attitude 
de ses personnages croqués d'après nature. 

« Dans notre temps l'art ne cherche plus à dissimuler les traits défectueux 
de la réalité : il les note comme tous les autres. M. Raiïaëlli écrit la brochure 
du IScau caractérislique et dessine de telle sorte qu'il côtoie de fort près la 
caricature. Forain cherche l'exact contour, le mouvement réel, et dessine de 
telle sorte qu'il s'approche beaucoup de la réalité caractérisée. La caricature 
devenue réaliste enlaidit moins. L'art devenu réaliste embellit moins. Celle-ci 
ne déforme plus tant, celui-là n'ose plus tant réformer. Les deux domaines 
tendent à se toucher et à se confondre ». [Les Lectures pour fous.) 

La facture de Forain se modifie également au cours de la production : 



LA r.ARICATURE ET LES CARICATURISTES 



227 



apr< 



rès dos croquis à la plume, voici venir l'adjonction du pinceau et puis celle 



ClBiriiKM 




Si le pain manque, l'alisinllie esl puni- vii-ii. 
Dessin (le Forain ; extrait du Psst... : (Pion et Ci' Oditcurs). 



du crayon, le crayon seul ensuite et l'emploi de papier au grain différent, 
modifiant ainsi l'aspect général. 



228 LA CARICATIRE ET LES CARICATURISTES 

L'ospril dans \o choix des nialériaiix à om[)luyor est là ciiiieux à constater, 
dans l'étonnante fertilité de ce cerveau craintif de la ])ana]ité et toujours dési- 
reux de nouveau. 

On a reproduit aussi l'artiste par la gravure sur bois, mais il perd de sa 
saveur. Malgré et à cause de l'interprétation brillante, ce croquis spécial, 
sommaire, violent, s'accommode mal d'une copie quelconque, et cela n'est pas 
un de ses moindres mérites que cette difficulté qui perce sous cette apparente 
facilité de reproduction. 

Un trait, mais quel trait! et les intentions de ce graphique, ses réticences, 
toute sa formule complexe si cérébrale! 

De la couleur par un rien d'opposition, de la finesse par l'éloquence 
brève d'un seul point, d'un oubli voulu dans ce crayonnage; de l'esprit partout, 
dans l'effet et la présentation. 

A côté de ces qualités, point d'émotion, c'est un genre anglais; pas de 
charme, toute une verve « en dedans », séduisante par son attrait neuf et toute 
son effronterie. 

Comme Gré vin est bourgeois à côté de Forain, et terne, et honnête, c'est 
à n'y pas croire! Quelle différence d'observation chez les deux artistes, l'un 
bonhomme épris de la grâce superficielle, plastique, l'autre dédaigneux de cette 
grâce, fouillant au cœur, se riant de la forme jusqu'à l'exagérer dans sa lai- 
deur ou sa vérité, profond et méchant. 

Deux genres agréables, en définitive, à envisager tour à tour, après les 
senteurs troublantes et affadies des roses et du jasmin, le parfum poivré des 
œillets, l'àcrc arôme des plantes marines. 

Les figures de Dauraier et de Forain, avec leur aspect rude et puissant, 
se dégagent en ce siècle comme des colosses véritables; leur silhouette est 
grande et projette une ombre gigantesque, à la faveur de laquelle a prospéré 
toute une forme nouvelle de littérature, plus franche et plus digne, en même 
temps qu'elle a tracé une voie d'observation particulière, résumée rapidement 
par la magie d'un crayon expressif et simple. 

11 y a des dessins de Forain qui valent des tableaux, et des légendes du 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



229 



même toucliont dans leur ensemble à la littérature philosophique la plus élevée. 
En cola Daumier et Forain fraternisent et partagent la même gloire. 

Mais Forain est un génie diabolique, son œuvre garde un sourire satani- 





I \f l\l 






. \ — 1 

V 



Une boutique de curiosités à Carmaux. 
Dessin de Forain; extrait de Ihm.r Pays (Pion et C'^' éditeurs). 



que, et l'on ne pont se défendre souvent d'tmc gène devant les plus belles choses 
do la vie, les sentiments les plus sacrés, rendus aussi amèrement, férocement, 
par ce crayon impitoyable et peu généreux. 

Dans VAjnour à Paris', l'étranger put se réjouir à son profit des pages 
déconcertantes qu'il contempla. 



230 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

« C'étaient là les Français, peints par un compatriote encore, ces plati- 
tudes (l'àme, tout cet écœurement!... » 

Et quelle intuition curieuse de tous ces mots si habilement placés dans 
ces âmes basses, chez ces laquais, chez ces fdles! Comme diaboliquement ces 
mots ont été entendus! car on n'ose pas supposer qu'ils aient été inventés 
par l'artiste. 

En résumé, quelle superbe façon de voir, du haut de quelle grandeur! 
Quel génie dans le superbe, quelle éclatante manière déjuger, vraie ou fausse, 
qu'importe, en faveur de l'ampleur du geste, même si celui-ci n'est pas magna- 
nime! C'est une note grande, formelle, dont le graphique dépasse celui de 
Daumior, le modèle terrible, opposé à tous ses successeurs, mathématiquement, 
systématiquement presque : il a fallu que l'on force la main à l'opinion; c'est 
un mur que Forain a démoli. 

Nous sommes allé rendre visite au maître, en son hôtel, voisin des Champs- 
Elysées. 

Il nous reçoit aussitôt et nous conduit affablement à son atelier, auquel 
on accède par un escalier d'aspect monumental. Nous jetons un coup d'œil en 
passant sur le vestibule, sorte de petit salon sur lequel donne l'escalier, que 
nous gravissons. L'éclatante lumière de l'ensemble nous frappe tout d'abord : 
quelques meubles du ])remier Empire aux couleurs claires se détachent à 
peine sur la blancheur laquée des murs, qu'éclaire jusqu'à l'éblouissement une 
large baie, en trouée, au idafond. 

Sur une console immaculée, un petit portrait d'enfant, d'originale con- 
ception, attire nos regards : c'est un pastel simplement silliouetté, une sorte 
d'image naïvement tracée dans le goût anglais : 

« Mon fds dessiné par ma femme, » nous dit le maître. 

Quelques rares tapis d'Orient jonchent encore cette salle, et c'est tout. 

Nous voici arrivés à l'atelier; une vaste pièce encombi'éc des seuls maté- 
riaux de travail, pas de meubles inutiles, des murs couverts d'esquisses et de 
dessins, des sanguines, des lithograjdiies, des toiles en cours d'exécution, les 
seules traces enfin d'un labeur écrasant. Sur une estrade en haut, qui plonge 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



231 



siu" l'atelier, une grande table où s'éparpillent encore des croquis en masse 
c'est là que Forain dessine. 




La Fourmi el la Cigale. 
Dessin Je Formn; oxlrait du Psil... ! ^Plon el G'f éditeurs). 



« Vous voyez, nous dit l'artiste, je procède dans mes dessins par l'élimi- 
nation jusqu'à la synthèse que je rêve; je ne me sers pas de calques, je dessine 
du premier coup, carrément, jusqu'à ce que mon croquis me satisfasse; j'olj- 
tiens ainsi un dessin fait d'emblée. « 



2:^2 T.A CARICATURE ET LES CA RICA^TIRISTES 

Nous regardons, en même temps qu'il nous parle, les pages nombreuses 
que le maître fait défiler devant nos yeux : c'est le même suji't plusieurs fois 
répété jusqu'à la pureté de l'épreuve réussie d'un trait. 

« Car le dessin pour moi est une écnlurc, il doit émaner directement de 
rindividu, avec ses réticences, sa forme personnelle; si l'on corrige son gra|thi- 
que, cela fait l'effet d'une écriture de sergent-major, aux lettres moulées, pour 
ainsi dire contrefaites. » 

C'est dans les nomitreux albums que nous feuilletons que le maître puise 
l'idée du mouvement de ses personnages et la conception de ses légendes, qui 
lui viennent en regardant ces croquis. 

Bien curieuses, ces notations de nature, ces riens saisis au vol, ces silbouot- 
tes, ces taches, disséminés sur les pages blanches de ces albums comme aillant 
de signes de ponctuation d'une tète, d'une allure ou d'un geste. Voici des mou- 
vements rares, des contorsions bizarres, à côté de la stricte simplicité, merveil- 
leusement déduits, par un observateur froid, très naturaliste, des positions 
courantes du corps. 

(( J'apprends des formes par cœur, nous dit l'artiste; cela m'est obliga- 
toire dans ma production rapide et variée; la nature me sert uniquement de 
l'enseignement, car je trouve que lorsque l'on dessine directement d'après 
le modèle, on demeure jilus préoccupé de ce que l'on copie que du dessin ou 
du tableau objectif. 

« De même pour mes légendes : ce sont, la plupart du temps, mes croquis 
qui me les dictent; car je ne saurais être esclave d'une idée initiale, cela me 
gênerait pour l'exécution. » 

Nous lisons au maître les premières pages que nous lui consacrons ici. 
Après lecture faite, il nous dit : 

« Je n'ai jamais pensé à tant de choses dans mon œuvre; je ne crois pas, 
je ne sais pas, j'ai seulement suivi ma nature... » 

Nous interrompons notre hôte innii' hii faire observer que son intuition 
presque inconsciente, toute corrosive, vient corroborer parfaitement l'épitliète 
de satanique que nous lui décernons; il lil. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



233 



(( AJais non, voyez-vous, je n'ai pas <ic haine, il y a scuIemcuL des êlres 
qui me déplaisent, et ceux-là, je prends plaisir aies fustiger. C'est du reste par 



LES PROTÉGÉS 




" Je crains bien qu'elle ne puisse suppui'lei- l'opérutijn. 

— Oui, je le sais, mais que voulez-vous que j'y fasse? la femme m'esl Ires recommandée. 
Dessin réduit de Forain ; extrait de V.lllnim de l'omiii (Sinionis Empis éditeur). 

hasard que j'ai été amené au genre que vous voyez aujourd'hui. Je dessinai un 
jour dans le Courrier français une scène pittoresque quelconque : cela repré- 
sentait, je me rappelle, un ahonné de l'Opéra auprès duquel se tenait une dan- 

30 



234 LA (AlilCATURK Kl LES CARICATURISTES 

scuse; l'idéo me vint d'animor ce croquis par une légende; cela réussit, et dès 
lors je persévérai dans cette manière. De là datent ma personnalité et mes 
succès : j'avais trente-quatre ans! Très jeune, j'avais été mêlé à une jeunesse 
très remuante; jo dénonçais avec plaisir tout ce qui répugnait à mon tempé- 
rament; j'étais libre et ne ménageais rien à ce moment; mais maintenant mon 
art s'est transformé, je suis marié, père de famille, je suis tenu par un lien 
social; un respect inconnu jusqu'alors me guide... 

« Retenez ceci qu'en matière de critique je ne m'attaquai jamais à la per- 
sonnalité des gens, je mordis dans la masse toujours : tant pis pour ceux qui 
se reconnurent. Par un scrupule, même, je me suis abstenu de mettre, derniè- 
rement, dans une vente de mes dessins le portrait d'un écrivain célèbre que 
l'actualité m'avait amené à crayonner... Cela ne m'empêche pas de recevoir 
par avalanches des lettres d'outrages anonymes... En matière de politique, 
ma raillerie date d'une déception : je croyais en la République idéale ; quant 
à mon patriotisme, il s'est révélé à moi d'une façon impromptue... Je no 
savais pas que j'étais patriote, parce que je ne pouvais pas me douter que l'on 
put toucher au Drapeau, à la Patrie. » 

L'artiste fait ici allusion au.\ pages virulentes qu'il dessina, en collabora- 
tion avec Caran d'Ache, dans le Psst...! 

Tandis que le maître nous montre des lithographies puissantes, qui sortent 
fraîchement de ses presses, des sanguines à peine indiquées, mais si savoureu- 
ses à l'œil, si modelées pourtant, nous tentons de lui arracher quelques noies 
biograithiques... 

c( Je suis né à Reims le 23 octobre \'è'.il. Mon pèi-e était peintre en bàli- 
ments... J'ai fait mes études rapidement, à l'école des Frères, d'où l'on me 
retira vers ma quinzième année pour me metire en apprentissage chez un gra- 
veur de cartes de visite, où je restai six mois. Ma famille, sur mes instances, 
consentit à un « supplément » d'instruction; mais je m'aperçus bientôt que le 
chemin du musée du Louvre était préférable à tout autre, et je lis avec joie 
l'école buissonnière. 

« Quand on apprit que je voulais être artiste, ce fut la traditionnelle cxplo- 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 23S 

sion. Je débutai par faire du dessin industriel, me rattrapant un peu de mes 
déboires de la journée, le soir, perdu dans des livres à la bibliothèque Sainte- 
Geneviève. 

« Puis vint la guerre, le siège... Je rentrai enfin à l'École des Beaux-Arts, 
dans l'atelier de Gérôme, « tripotant » aussi à la glaise chez Carpeaux... Vous 
savez le reste... En 1887 je débutai au Courriel^ français, après déjà quelques 
dessins fournis au Supplément du Figaro... 

« J'ai expose surtout aux Impressionnistes, je n'ai envoyé au Salon que 
deux toiles... » 

La peinture de Forain garde les mêmes qualités d'originalité que son 
dessin. Sa couleur est très harmonieuse dans les « gris », indiquée en « frottis » 
ingénieux. 

Ce sont des toiles plutôt cérébrales que réellement picturales; elles ren- 
dent des impressions « nature » très simples : c'est un âne vu tout bonnement 
de profil, presque au milieu du cadre, dont la silhouette naïve se profile sur la 
toile du fond formée par des montagnes indécises... Ici le coucher bourgeois 
d'une Parisienne, et des portraits, des notes de vérité, rien que du réel... 

« Aimez-vous la musique? 

— Je l'ai adorée, mais maintenant ne me parlez pas de leurs musiciens 
allemands : c'est trop compliqué, trop loin de notre cerveau clair, à nous 
autres Français. — C'est comme pour les styles actuels, ils m'ennuient avec 
leurs recherches toulTues et prétentieuses, ces snobs à la recherche de nou- 
veaux modèles de meubles. Ah! leur « modem style »!... Ils vont nous rame- 
ner à l'armoire à glace de classique et d'horrible mémoire! » 

. « Voyez-vous, c'est avec la sensation d'art que l'on a perverti le goût du 
bourgeois; on a voulu lui donner un frisson, une émotion factice devant des 
choses qu'il ne comprenait pas, et, le snobisme aidant, le bourgeois n'a pas 
voulu être le seul à ne pas admirer... L'exagération de la sensibilité à tort et 
à travers est venue, les écoles étrangères brochant sur le tout, ce fut la con- 
fusion des âmes, une maladie nouvelle, une pâmoison ridicule ù cause du seul 
étonnement déguisé... On éprouva alors u une sensation d'art » ! 



2:ifi LA CAIIICATL'HK ET LKS CA nir.ATrHlSTRS 

Forain est très admiralour do Ingres. Voici de quoi étonner sans doute la 
plus grande niasse dos gens qui ne croient pas à réclectismc. Au reste, à bien 
examiner l'œuvre du grand caricaturiste, celui-ci nous apparaît classique au 
fond : les artistes seuls peuvent démêler dans les innombrables croquis du 
maître cette ressource puissante du métier dissimulé sous la verve de la pré- 
sentation. 

« Quel merveilleux dessinateur que Ingres! nous dit Forain; tenez, voyez 
ce dessin! — et l'artiste nous mètee en face d'un admirable nu d'homme d'une 
belle puissance. — Je le léguerai à un musée... » 

Tandis que Forain nous reconduit, nous lui faisons part de notre étonne- 
ment de prime abord, lorsque nous le vîmes ainsi complètement rasé, alors 
que des photographies dernières nous montrent le grand caricaturiste la figure 
encadi'éc d'une longue barbe noire. 

« C'est au cours d'un récent voyage en Angleterre, nous répondit-il, que 
j'ai l'ait le saci'ifice do ma barbe; j'ai imité mes compagnons do route, c'est 
un essai.... » 

Forain nous a dit tout à l'heure que son génie s'était depuis quelques 
années transformé à travers la vie conjugale et la paternité. Dans le tohu-bohu 
des événements, songerait-il à modifier sa tête? Et l'idée nous vient, en descen- 
dant l'escalier du maître, du contraste si vivant de cette âme attristée, de cette 
amertume fielleuse, avec la blancheur éclatante de ces murs sur lesquels se 
profile à l'emporte- pièce ce masque maintenant glabre, troué par des yeux 
profonds, perçant comme des vrilles en plein cœur humain. 

Et les paroles de Forain nous reviennent : 

« Je n'ai jamais pensé à tant de choses dans mon œuvre, je ne crois pas, 

je ne sais pas. » 

L'excellente poignée de main que nous recevons de l'artiste sur le seuil de 
la porte nous confirme dans cette conviction que Forain a décidément une àni(> 
malléable, ensoleillée ou brumeuse à volonté, et qu'il joue les rôles tragiques à 
la perfection. 

Forain a beaucoup produit : u il (ravaillo tout le tenii>s » ; sa collaboration 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



237 



le plus souvent décida du succès d'une publication satirique; on le rechercha 
comme fort ténor, mais il n'eut pas à souffrir de la mode, cet engouement qui 
aboutit à la duperie du public pendant quelques mois. Les talents de premier 

SAINTE MISÈRE 




<i On va vous donner deux francs. 

— Deux francs ! Mais, Monsieur, je viens de Vaugirard... et de votre bureau... on m'a renvoyé ici,... et tout ça à pied. 
Dessin réduit Je FORAm; extrait de i'Alliiim de Forain (Simonis Empis éditeur). 

ordre s'imposent à travers les temps, au mépris du caprice : c'est le cas de 
l'artiste qui nous occupe. 

Les premiers croquis du maître parurent à la Vie moderne; c'était alors 
aux beaux jours de l'impressionnisme. Degas, par son genre de i*echerche par- 



238 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



ticiili(M'o, avec ses « dcmoisollos » maquillées, spectrales, hideuses à faire 
peur, sans doute indiqua à Forain un cliemin naturaliste, latéral, mais d'acci- 
dents plus naturels, moins spéciaux, et d'une philosopliie mouvementée davan- 
tange. Contrairement aux êtres hébétés, figés, de Degas, c'est une lanterne 
magique que nous montre Forain. 

Puis voici l'artiste au Courrier français, où il débute dans la légende. 
Mais cette indépendance qui nous plaît chez le dessinateur, son caractère fier et 
insouciant, la désinvolture de sa nature en dehors, ivre de grand air, lui font 
rêver à un journal dont il sera le maître, l'unique dessinateur : le Fifre naît. 
La profession de foi écrite en première page du nouveau-né est en tous points 
explicite; elle est intéressante aussi, parce qu'elle est l'image exacte de l'inten- 
tion et de la pensée du dessinateur dans son œuvre entier; c'est un programme 
moralisateur, une correction promise au Vice, « des notes toujours joyeuses, 
il"oniques souvent »... 

Nous avons dit combien, au contraire, en dehors de son pur intérêt arlisli- 
que, nous jugions tout autrement de la portée d'une telle production, qui tend à 
nous donner une triste idée des corps et des âmes, quand même. 

Le Fifre meurt vite, mais la tendance affichée sincèrement dans cotte feuille 
se poursuit dès lors avec débordement dans d'autres publications; l'heureux 
élu du succès manque à son programme de sérénité vertueuse, et c'est là son 
génie peut-être, d'avoir pu sortir de son cadre : la morale, après tout, n'est pas 
indispensable pour créer un chef-d'œuvre. 

En 1800, au Champ-de-Mars, l'exposition des dessins de Forain obtint \m 
très grand succès; l'année suivante, boulevard Montmartre, l'artiste convia les 
amateurs à un régal de croquis inaccoutumé : on les comptait par centaines, 
l'enthousiasme fut à son comble; la raillerie, la manière, étaient nouvelles, le 
rictus à la place du rire, on se mordait les lèvres au lieu de les dilater. Puis ce 
fut au Figaro, le samedi ; on guettait le Forain comme aujourd'hui encore, 
heureux de cette franche opinion hebdomadaire, à X Eclio de l'aris et dans les 
colonnes réjouies du Journal amusant, où son esprit morose tranche par sa 
philosophie noire, et au Hire. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 239 

La plupart des dessins du maître ont été réunis en album, selon l'habitude 
chère aux caricaturistes célèbres. Les éditeurs Pion et Simonis Empis recueil- 
lirent avec goût les sucs de tout cet art de parfait style, d'éclatante hauteur, et 
plus tard, quand on parlera de l'afTaire du Pananvi, les pages que Forain a 
dessinées avec sa franchise ordinaire nous paraîtront toujours aussi fraîches, 
parce qu'elles stigmatisent d'après nature, et que les hommes se renouvellent, 
mais ne changent pas. 

Suivez le Doux Pays, cette rubrique du maître dans le Figaro et à VEclio 
de Paris; regardez de nouveau les albums déjà parus sous ce titre heureux : 
quelle étonnante manière de se remémorer les faits et d'apprendre l'histoire des 
mauvaises heures de son pays! Jamais de bonnes, certes. N'oubliez pas qu'il 
s'agit ici d'un « satanique ». Et ces légendes!... 

Actuellement Forain, stimulé par les événements, brandit son crayon dans 
la bataille politique. 

Comme des gouttes de vitriol, l'esprit du grand caricaturiste tombe dans 
la mêlée sourde des partis en querelle, nouvelle incarnation dont nous nous 
contenterons d'apprécier la mâle qualité du graphique. 

Forain est ch'evalier de la Légion d'honneur depuis 1896. 



WILLETTE 

Tandis que Forain, préoccupé de puissance, s'époumonne à la poursuite 
des hideurs, à la découverte des turpitudes; tandis que, sans charme dans son 
dessin et brutal dans sa légende, le grand artiste montre seulement ses dents 
pour la haine, voici qu'éclate le rire sonore de Willette. 

Ce rire, franchement gai, sain, délicat, car il ne s'attarde pas aux bêtises, 
rassérène l'âme; soudain, après l'orage et la tourmente des idées noires, voici 
le ciel bleu et les pensées roses : c'est le charme qui naît. 

Voici Willette, le Pierrot enrubanné, amoureux des bergères, crayonneur 



2i0 LA CAHICATURE ET LES CARICATURISTES 

d'Amours et chanteur de ballades, l'ingénieux Pierrot aux trouvailles aimables, 
sans cesse spirituelles et purement gauloises. 

Génie indépendant et bien français, Willette crayonne ses pastels attendris 
avec une verve à lui, sans cesse renouvelée; il est fécond, car son âme est 
sereine; il est audacieux, car il est sans crainte, bien au-dessus de la vie, qu'il 
envisage avec un sourire. 

Parfois, au cours dos événements qui le passionnent, l'artiste quittera son 
crayon fleuri poiu" prendre l'arme de révolte; il s'insurge, ce cœur généreux 
tressaille, et, tandis que la colère déborde, tout le talent transformé se met au 
service des faibles et défend la liberté au profit de tous. 

Bientôt, les nerfs calmés, l'artiste reprend sa tâche de rêve, contraint aussi 
par sa nature aimable, plus passionnée de paix et d'observation placide. 11 y a 
donc deux expressions d'artchez Willette, l'une batailleuse, gouailleuse, taquine, 
l'autre charmante, mièvre et tendre. 

D'un bond, Willette grimpe sur la barricade, il brandit fiévreusement son 
crayon; d'un autre bond voici l'artiste couché dans l'herbe tendre, à côté d'une 
jeune fille pure et blanche, tous deux un lis en main, les yeux au ciel dans une 
pose hiératique. La qualité de cet art est une extrême sensibilité et une éléva- 
tion, l'expression d'une naïveté quand même au profit de l'idéal, le respect de 
la tradition chaste avec cependant des échappées vers une grivoiserie de bon 
ton, toujours acceptable et claire. 

Malicieusement, sans insister, l'artiste vagabonde, toujours gamin, toujours 
spirituel; il ne séduit complètement que qui l'a entièrement saisi, et les délicats 
seuls ont cette aubaine. 

Çà et là, en regardant davantage, l'intention gaie du dessin se montre, 
l'éloquence du trait au service d'une pensée non entrevue au premier abord, 
apparaît; c'est délicieux à approfondir, on ne se lasse pas de voir. OucUc facilité ! 
quel humour! quelle franchise ! Comme tout cela est bien français, bien gaulois! 

Chauvin, oui certes, mais pas « cocardier «; libertin, mais honnête, d'une 
moralité virginale, le geste leste des personnages de Willette est toujours cor- 
rigé par l'altitude candide qui implore le pardon. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



241 



Willette a créé le type d'une Marianne joliment espiègle, bien faubou- 
rienne, tout à fait réactionnaire... presque; nous lui devons aussi une esquisse 




Portrait (le Willette, par Emile Bavard. 



adorable, celle de la petite femme « vivant d'amour et d'eau claire », labo- 
rieuse et simple, aux yeux limpides, au nez mutin, retroussée à ravir; la petite 
femme de Willette, quoi! cheveux au vent, tandis que son bonnet s'envole 
par-dessus les moulins! 

« N'est-ce pas une superbe idée que d'avoir su ainsi transformer cette 

31 



242 LA CARICATUHE ET LES CARICATURISTES 

petite femme tle Montmartre en une entité psychique, en une radieuse énoncia- 
tricc des aspirations de toute la jeune génération! » 

Fraîche idéalisation rpic celle-là, bien parisienne, impérissable. On pense 
au contraste tout trouvé du grognard tlur à cuire de Charlct avec sa vieille 
peau et son cceur d'enfant, et de cette frêle créature de Willette, à la bonne 
franquette, insouciante. Ôuel couple tous les deux au bras l'un de l'autre, 
le grognard caressant sa dure moustache et souriant à la grâce mutine de la 
petite femme rose avec des roses à son corset! Quel rapprochement curieux à 
faire entre ces deux types éternels, d'une même naïveté presque ! 

A côté de la petite femme voici que passe le bourgeois austère, le nez dans 
un livre, le parapluie énorme sous le bras; rencontre, choc, grognement et 
éclat de rire; le bourgeois austère brandit son parapluie énorme devant la 
petite femme épanouie dans un rire, tous deux débordant l'un de gaieté, l'autre 
de ridicule. 

Willette s'amuse à chatouiller les gens trop sérieux; il leur montre que la 
vie n'est point si triste que cela, et il leur jette sa fantaisie en pleine ligure : 
c'est avec une fleur qu'il chatouillo, c'est avec le même parfum qu'il grise, et 
tout son œuvre est embaumé. 

Kt ces chats! ces chats tant affectionnés du maître, si félins, si caressants 
et si faux, avec leurs griffes sous le velours de leurs pattes, ces yeux énigmali- 
ques, comme ils sont parfaits d'allure chez l'artiste! 

Ils représentent les songes agités, les cauchemars, ils passent alors en coup 
de vent, contorsionnés, hérissés, terrifiants; ou bien frôleurs, la queue bien 
droite, c'est l'innocence qu'ils veulent dire, le calme, la paix et le bonheur du 
foyer. 

Le chat de Willette aide à l'éloquence du dessin; il exprime une pensée 
propre, jamais il ne demeure indifférent à la scène, il joue un rôle actif très 
étrange à côté des personnages. 

Willette, dans ses charges, est rarement agressif, et sa morsure est douce. 
Très humain et profondément sensé, il raille les vieux préjugés et tourne en ridi- 
cule les forts au profit des faibles. Pandore lui est un sujet de douce hilarité, 



l^^igPT''!^^- :.' -^r--- ■ - 







Dessin de Willette; exUail du / 



terrot. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 245 



tandis que ses affections et ses préférences vont de suite aux gueux, aux déshé- 
rités, à ces victimes du sort et de la fatalité. 

Les poètes incompris, les artistes déçus, reçoivent au front le baiser de la 
petite Muse de Willette; elle ceint leur tète de fleurs et leur donne l'espérance. 
Le « proprio » exécré prend dans l'œuvre de l'artiste une place parmi les 
monstres; il est inexorable : c'est encore la petite Muse qui paye le loyer par 
des trésors d'imagination ou des caresses. C'est la providence des malheureux, 
cette mignonne, la joie des rêveurs et le trésor des jeunes. 

Autant elle est irrévérencieuse vis-à-vis des êtres ridicules, autant elle se 
prodigue de cœur à tout ce qui est juste et grand. 

Sorte de Mimi Pinson, au reste, mais plus gamine, plus parisienne, moins 
pleurarde, plus dégourdie. 

C'est une jolie création aussi que celle de son Pierrot, plus près de Gilles 
peut-être que de Pierrot, d'expression si naïve, de saveur si moderne dans son 
exhumation classique, ce grand enfant de Pierrot toujours étonné, spirituel de 
nature, dont l'àme est aussi blanche que la face enfarinée. 

Ce Pierrot enfin en lequel Willette s'incarna, amoureux à la fois de la puis- 
sance intellectuelle de ce fantoche et du pittoresque de son travestissement, 
qu'il modernisa à son goût et presque à son image. Le calme découle simple- 
ment de la nature placide de l'artiste; en fait de campagne, il préfère la ban- 
lieue. C'est un Parisien rustique, non un campagnard; il aime le pittoresque 
en tous lieux : la moindre petite fleur éclose dans la lézarde d'un mur, entre deux 
pavés, lui donne une joie et un rêve; c'est un poète de lùens tout à fait exquis. 

Éprise de hberté toujours et quand même, cette Muse sans souci chante 
en plein air; elle s'attarde aux piaillements aigus desmoineaux, espiègle comme 
eux et aussi spirituelle, elle nargue, elle pique, elle harcèle, gardant ses meil- 
leures chansons pour la petite ouvrière moderne, laborieuse et tendre, dont 
vous apercevez d'ici la mansarde garnie de fleurs. Ce vol court, tout d'une 
haleine, raille le vol de l'aigle; rarement il s'élève au-dessus de la dentelle des 
toits; une originalité charmante naît do cette seule satisfaction de l'artiste à 
nous chanter naïvement ce que nous voyons de même. Voici les ambitions 



246 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

inutiles, les prétentions niaises, les basses vanités, les faux triomphes, parfaite- 
ment stigmatisés par un tel artiste. 

Le nom de François Coppée vient sous notre plume en parlant de Willette, 
tous deux poètes dos simples et du commun, qu'ils exaltèrent jusqu'au sublime 
à force de pensée et de cœur! 

Pas d'emphase, pas de gestes en trop, mais un seul parfum do violettes 
dos bois qui se dégage de l'œuvre, une brise délicate, tout un apaisement dans 
le calme, tout un amour ardent pour les sentiments naturels, innés, pour la jus- 
tice idéale. Philosophe sincère, Willette chante clair, sorte de Gaulois moderne, 
plutôt habile que puissant, plutôt galant que réellement màlc, comme un sou- 
rire dissimulé sous de rudes moustaches. 

Rien n'est plus agréable à dire que cotte verve sereine, cclose sous un 
rayon de soleil, fraîche et neuve, jamais « rosse », pour parler moderne, mais 
toujours gouailleuse, en un mot sans cesse parisienne. 

Combien la fraîcheur de Gavarni nous semble factice à côté do celle de 
Willette, l'un philosophe voulu, aux tendances doctorales, merveilleux d'appli- 
cation dans son observation, fardant à souhait ses femmes étonnantes de pré- 
sentation, l'autre tout bonnement sincère, gamin, gaspillant au hasard sa fan- 
taisie, atteignant au charme délicat, à l'attendrissement du cœur et des yeux, 
grâce à la franche humeur, ù la santé luxuriante, au rire sain et non contraint 
de tous ses personnages. 

Willotto est un humoriste d'actualités le plus souvent, et le fait seul de 
dessiner les événements dans leur multiple variété a permis à son genre de se 
renouveler; de là pas de monotonie et des pages vibrantes d'audaco, parfois 
même de violence aussi, à côté des tendres évocations plus coutumières cepen- 
dant; de là une souplesse d'idées, une gymnastique de Tintellect des plus fécon- 
des et des plus intéressantes. 

C'est un dessinateur fantaisiste, que nous rangeons sans presque hésiter 
parmi les caricaturistes, à cause de ses légendes et de l'éloquence hâtive de son 
trait, un pou formule, et parce que la grande masse de dessins de l'artiste ne 
fut pas employée à l'illustration des livres. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



247 



Willette habite au sommet de la butte Montmartre; son âme s'imprègne à 
la fois du mysticisme que lui versent les cloches de l'église du Sacré-Cœur, sa 




' Les premières roses. 
Dessin de Willette; extrait du Pierrot. 

voisine immédiate, et du bruit de fètc et de joie qui monte des moulins Rouge 
et de la Galette jusqu'à lui. 

N'est-ce pas un peu l'image du talent de l'artiste que cet amalgame de Hs 
blancs et de roses, de bergères et de moutons blancs, avec l'éloquence crue si 
dévergondée de ses petites femmes en goguette? 



248 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

Par ses fenêtres, Willette découvre tout Paris; il semble, si haut perche, le 
moineau parisien qui pépie au sommet, de l'arbre le iilus élevé; c'est le souflle 
(pii i)assc sur tout ce Paris qui lui porte l'inspiration : l'endroit est au mieux 
choisi pour l'homme et pour l'œuvre. 

Son logis respire une poésie toute de simplicité, avec des coins de tendresse, 
des bonheurs de naïvolé; ce sont dos Heurs vivantes jaillissant de cornes rusti- 
ques accrochées çà et là ; des rubans où s'enveloppent délicatement des rameaux 
de fleurs d'oranger, des roseaux, puis des branches séchées, — des souvenirs 
sans doute, — sur lesquelles dansent ime sarabande de poupées déguisées 
spirituellement; ce sont des Pierrots, naturellement, qui servent de cavaliers. 

Puis des études d'amis que Willello louange sincèrement, de hardis mou- 
lages sur nature qui chantent des formes d'extase; des peaux de bêtes, des pho- 
tographies... 

« Je suis né à Chàlons-sur-Marne en 1857, nous dit l'artiste. Mon père, le 
colonel Willette, avait été l'aide de camp de Bazaine pendant dix-huit ans et 
servit à ses côtés durant les campagnes d'Italie et du Mexique... » 

Noiis savons avec quelle merveilleuse fidélité le colonel Willette demeura 
attaché à son chef, qu'il ne voulut jamais croire coupable, et dont finalement il 
favorisa l'évasion. 

« Ah! si mon père avait su, nous dit le dessinateur, mais jamais il no voulut 
soupçonner son général d'une telle infamie que celle qui lui était reprochée!... 

« Au hasard des changements do garnison, je fus placé au lycée de Dijon 
où je terminai ma rhétorique. Dieu sait quel douloureux souvenir j'ai conservé 
de ces années de captivité!... C'est à peine si j'ose y penser encore; heureuse- 
ment que l'École des Beaux-Arts m'ouvrit enfin les portes de la liberté... et de 
Paris... » 

Willette entra alors à l'atelier Cabanel, où il demeura quatre années. Nous 
nous souvenons de quelques esquisses de l'artiste à ce moment : c'étaient tous 
les sujets classiques modernisés, compris en dehors de toute routine, avec l'as- 
pect choquant de cette compréhension particulière. 

Et, comme nous rappelons au maître ces essais curieux, qui témoignaient 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 249 

d'une originalité Hâtive non exempte d'une drôlerie nouvelle tendant à une 
spirituelle mystification, il nous dit très franchement toute sa sincérité bien au 
contraire, toute son application à ces esquisses qu'il cherchait avec ferveur,... 
sinon sans grand résultat. 

L'àme naïve de Willette, cette intelligence éthérée est toute dans cet aveu. 

Puis un jour l'artiste, patronné par Giacomelli, le dessinateur favori des 
oiseaux, s'en vint frapper à la porte d'Alphonse Daudet et lui montra des cro- 
quis. Le grand romancier prit aussitôt en amitié le jeune homme. 

« Il me chargea même de présenter à l'atelier Cabanel un neveu très blond, 
très timide, à qui je devais essayer d'éviter les brimades traditionnelles... Je ne 
nie souviens plus si j'y réussis... 

« Un jour, le hasard me fît rencontrer chez Daudet un paysagiste de talent, 
un parfait homme du monde, nommé Jean d'Alheim, à qui je montrai des essais 
de peinture décorative, lui proposant de l'aider. Paul Arène se trouvait là; 
c'est lui qui décida d'Alheim à accepter mes services. Je quittai donc l'École 
des Beaux-Arts, à la grande désolation de mon père, qui m'en voulut 
momentanément de mon ingratitude, car il me fallut le quitter pour suivre 
mon nouveau maître. 

« Je débutai par la décoration du château de Forsac, où je restai six mois 
à peindre des panneaux, 

« Le procédé dont je me servais était dû à l'ingéniosité de d'Alheim : on 
dessinait au pastel sur de la toile gaufrée, on fixait ensuite le pastel avec une 
composition à base de caoutchouc. Cela imitait d'heureuse façon la tapisserie. 
Vous pourrez vous rendre compte en regardant ce morceau de mon œuvre de 
jadis, que j'ai eu le plaisir de retrouver. » 

L'artiste nous montre, en effet, une gracieuse figui^e de femme d'après 
un tableau ancien, dont la silhouette aux tons frais un peu effacés se lit encore 
agréablement sur la toile jaunie. 

Quelque temps après, présenté à Villemessant, Willette entre au Figaro, 
où dessinait encore Bertall; il crayonne là des croquis d'actualité, des dessins 
de publicité pour l'exposition d'électricité, entre autres. 



2o0 LA CARlCA'miE ET LES CARICATUIUSTES 

« (hélait alors, nous dit l'artiste, l'aurore île l'électricité; je m'inyéniai à 
faii'C comprendre spirituellement les multiples applications futures de cette 
géniale découverte. Il y avait, je me rappelle, un Jupiter emmagasinant la 
foudre dans des malles pour expliquer les accumulateurs; le Génie de l'élec- 
tricité donnait un coup de pied gigantesque au gaz et à ses appareils;.., les 
bocs s'enfuyaient à toutes jambes, et, pour faire comprendre l'abominable 
odeur des gaz de carbone, j'avais cru bien faire en dessinant un lutin qui met- 
tait brusquement sous le nez d'une petite femme... un vase de nuit... Mais, 
liélas!... quelques mois après l'un des directeurs du journal était lui-même 
coiffé de ce même vase, et toute ma bonne fortune s'écroula... » 

AYillette, à ce dernier souvenir, ne peut s'empècbcr de rire aux éclats, car 
il n'a conservé aucune rancune de cette malheureuse histoire, dont il fui la 
victime inconsciente. 

« A cette époque, continue l'artiste, je travaillais au Ouartier Latin. Je ne 
pensais guère à Montmartre : ce n'est que plus tard que je vins aux pieds de la 
butte, avant d'y monter complètement comme maintenant. C'était sur les ins- 
tances de mon frère le docteur Willette. 

« Je me souviens que lorsque je vins me fixer ici, la solitude m'effraya et 
je fondis en larmes, ne connaissant personne. Ma concierge vint à point me 
rassurer en m'affirmant que j'avais deux amis dans ma maison : c'étaient le 
peintre Quinsac et Paul Arène. 

« Joyeusement alors, je suivis mes deux camarades et me mêlai à leurs 
distractions. Nous prenions nos repas dans une crémerie très curieuse où 
venaient en masse des types de femmes intéressants, des Montmartoises en un 
mot, élégantes, gracieuses et mutines. 

« C'est au moulin de la Galette, dans cette farine évocatricc, dans cette 
atmosphère de gaieté bien jeune, que l'idée de dessiner des Pierrots m'est venue. 
J'avais envoyé au Salon un tableau intitulé luo Paire il'anns; cela représentait 
une femme et un chat. Je ne fus pas admis, et cette circonstance malencon- 
treuse me fit connaître Salis, le directeur célèbre du Cluit noir, du second 
Chat noir, qu'il ne faudrait pas confondre avec le premier. 




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LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 253 



« Salis vint chez moi flanqué du dessinateur Tiret-Bognet et du paysagiste 
Tanzi. Je reconnus aussitôt mon ancien camarade d'atelier, ce « blagueur » de 
Salis, qui s'écria : « Comme je suis heureux de te retrouver! Tu as fait un 
« Chat noir, j'ai un cabaret, viens. » 

<( Je suivis Salis et restai avec lui au dJial noir, dessinant des masses de 
Pierrots et de petites Montmartoises pour le patron du logis et son journal 
intermittent. » 

On connaît le succès que ces fines compositions obtinrent dès lors. Théo- 
dore de Banville, dans ses Lettres à Pierrot, parle longuement de cette parfaite 
création du dessinateur; il crie des premiers le nom de Willette, et la consécra- 
tion vient à l'artiste sous les auspices les meilleurs; il a l'estime des lettrés. 

« Et n'est-ce pas aussi une chose curieuse, de constater que ce grand 
renouveau de pure sentimentalité tout intellectuelle fut inauguré par un artiste 
du Chat noir? Le néo-platonisme artistique est issu d'un groupe de sceptiques 
gouailleurs tenant académie dans un cabaret ! » 

Le T^vemiev Chat noir, celui des Emile Goudeau, des Jules Jouy, des Clé- 
ment Privé, le cabaret d'essai, en un mot, n'eut pas, nous dit le dessinateur, les 
mêmes raisons que les autres forts ténors du second Chat noir pour se louer 
des générosités de Rodolphe Salis; des brouilles vinrent, et Willette le premier 
se fâcha. 

Nous retrouvons Willette à ce moment à l'auberge du Clou. Les peintures 
que l'artiste a faites pour cette auberge sont des plus intéressantes et ne furent 
pas une des moindres attractions de cet endroit curieux. 

« J'étais parti en Noi^mandie me reposer, j'essuyais tranquillement ma 
vaisselle, lorsque je reconnus, dans l'ombre portée sur le mur, la silhouette 
caractéristique de Salis : c'était lui ! 

« Nous nous réconciliâmes sous les pommiers en fleur. Salis voulait de 
nouvelles peintures pour un nouveau Chat noir : cette fois je posai mes condi- 
tions, peu désireux de me donner aussi gratuitement que la fois précédente. 
J'exécutai alors sans compter de nombreux croquis, deux panneaux et un 
vitrail : le Parce Domine. 



2oi LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



<( J'ai obtenu les palmes académiques pour avoir fait, en 1878^ des dessins 
explicatifs pour le cours d'esthétique de Charles Blanc au Collège de France... 
Quel souvenir amusant! Un excellent homme que Charles Blanc, un merveil- 
leux professeur. Je ne puis m'empèchcr de pensera ses cours et à l'cflarement 
qui lui vint à propos d'une de mes gamineries... 

« Charles Blanc expliquait un jour à un nombreux audiluire, qui cumptait 
beaucoup de prêtres, la composition d'un vieux tableau, une sorte de JiKje- 
meiit der/ner. 

« — Vous voyez, disait entre autres choses le professeur, le diable man- 
« gcait les traîtres par les oreilles... » A la fin de son cours, Charles Blanc 
demanda à quelques artistes dont j'étais : u Cela a-t-il i)!ii? — Oui, maître, 
« répondis-je, mais les prêtres qui vous ont entendu n'ont pas été satisfaits... 
« Vous avez dit que le diable mangeait \g?, pnHres par les oreilles... » 

Vers 1 S87, j'organisai une exposition de mes dessins dans un hôtel loué rue 
de Provence, et en 1888 je fondai le Pierrot, dont j'étais le seul dessinateur et 
l'administrateur; je fournissais aussi la plupart de la copie. J'avais un ferme 
espoir eu la réussite de mon œuvre. Hélas! des chagrins imprévus sont venus 
ruiner mes espérances. J'ai beaucoup souffert ces temps-là, j'avais presque 
perdu la raison : ce sont les plus mauvaises heures de ma vie... 

« .V un moment avant la mort définitive de mon <( enfant », pour réduire 
mes frais et me venger un peu des peines que l'on m'avait causées, mon Pk-r- 
riit se tirait tout entier en lithographie, les dessins et la copie, que j'écrivais 
moi-même,.. 

« A l'heure qu'il est, nous dit avec une tristesse à peine déguisée le maître 
dessinateur, assimilé à un commerçant malheureux par suite de l'elfondrement 
douloureux de mon pauvre journal, je suis redevenu « mineur ». Je n'ai plus 
le droit de chasser, de voter... » 

Cette loi inique serait du dernier risible, si elle n'amenait encore une larme 
aux yeux de celui qui fut frappé de ses rigueurs incroyables. 

« Je travaille tous les jours, nous dit Willette, mais irrégulièrement. Je ne 
m'approche guère de ma table que lorsqu'une idée de dessin m'y mène. Nous 




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oJ^trvu^ . . . j aJu^.v^-. 



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i,.W- f '^cJ- F ! i - vw^/^»"^ .' rrcj^ore ;. a^ .. , ^.^ ,7= 



»<-—«. 



Dessin de Willette; exlrail du Pie'-io!. 



256 LA CARICATL'IlE ET LES CARICATURISTES 

autres dessinateurs de fantaisie, nous nous astreindrions bien inutilement ;i une 
besogne en dehors de notre gré. Je quitte, par contre, très difficilement l'œuvre 
en cours, je m'y adonne avec acharnement. » 

Comme nous parlons à "Willette du Courrier français, ce journal auquel, 
à l'heure présente, il donne le meilleur de son talent, l'artiste nous dit que là 
encore « il essuyales plâtres ». Quand nous lui rappelons les pages si amusantes 
qu'il consacra à la gloire des Pastilles Géraudel, il sourit; il pense avec raison 
que ce genre de publicité artistique qu'il a créé a tracé une voie nouvelle de 
réclame intéressante, grâce à la forme d'art qui lui sert d'enveloppe : l'exalta- 
tion d'un produit quelconque au moyen de l'image attirante, cela était à trouver. 

« Quand on songe, s'écrie Willette, à cette publicité qui maintenant court 
le long des lignes de chemins de fer pour nous cacher la vue des paysages qui 
se déroulent, c'est à dégoûter à jamais des liqueurs et autres produits que 
ces écriteaux vantent à nos yeux, malgré nous,... surtout parce que cela est 
laid! » 

Willette a dessiné la première affiche électorale illustrée; il est vrai que 
cette publicité s'adressait à son nom : l'artiste briguait alors, par plaisanterie, le 
suffrage des électeurs de la butte; cela cachait au reste les murs et les égayait 
de tons joyeux; l'œil était accroché à l'image amusante, et le passant riait de 
la fantaisie, sans s'arrêter... au produit recommandé. 

Willette, peintre, a décoré d'une façon toute pittoresque le plafond du con- 
cert la Cigale (1894); auparavant il avait peint celui de l'hôtel de M. Fernand 
Xau, le fondateur du Jaimiat; on lui doit encore quelques toiles non sans mérite 
pour leur esprit bien particulier, car le métier, là, se montre habilement, mais 
sans force; la couleur toutefois, bien que grise un peu, est d'un charme et d'une 
distinction agréables. 

C'est la Vearr tir Pierrot, le Maarais Larron, le portrait de son père, celui 
de Jules Roques, directeur du Courrier fra/ujais, et une certaine Tentation de 
saint Antoine qui date de 1881, à ses débuts, dont l'effet fut irrésistible : ce fut 
l'un des clous du Salon. 

Comme illustrateur de livres, Willette a peu produit; citons cependant le 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 257 



Paris dansant, sur un texte de M. Montorguoil, chez l'éditeur Bclin, et des 
plaquettes chez Vanier. 

Quelques affiches encore : VEnfant produjuc , la Minerce à la charrue 
pour l'Exposition du commerce et de l'industrie, etc. 

« On a loué congrùment l'esprit de son crayon, écrit fort à propos 
M. Octave Uzanne; a-t-on remarqué comme il convient son intelligence de la 
mise en scène? C'est par là qu'il impressionne et retient notre vision, ne 
sachant vraiment pas orchestrer, avec harmonie, des valables colorations. Ana- 
lyse-t-on son curieux Enfant prodigue, ce tableau affectif en dépit de sa tliéa- 
tralité, on y trouve un jeu de lincatures assez bien établies pour servir, pour 
renforcer les complexes harmonies et le vibrant clair-obscur qui résultent des 
valeurs de tons notées en noir et blanc. 

« La vignette héroï-comique qui proclama sa candidature antisémitique 
aux élections législatives de 1 889 ne nous charme pas les yeux par le caractère 
même du trait, qui, ici, est plutôt commun, mais par l'heureux groupement et 
le pittoresque des personnages. Ceux-ci ne posent pas, quoique poitrinant au 
public ; c'est là leur grande qualité ; ils concourent à un effet d'ensemble sans 
rien perdre de leur naturel. Et le même éloge peut également s'adresser à la 
plupart des protagonistes qu'il nous a présentés dans ses diverses composi- 
tions : V Éh/sée-Montmartre, V Événement parisien, les Conférences de la salle 
des Capucines, le Petit National illustré, la Revue déshabillée, le Cacao van 
Houten (dans ses deux interprétations), et tant d'autres. 

« Autre qualité point dédaignable : avec très peu de figures, il dispose un 
scénario, il anime un motif et le rend aussitôt évocateur. » 

L'œuvre de "Willette est très important et très varié; il est plein de 
bonne humeur; l'homme est un grand enfant qui joue avec son art et avec 
lui-même; il adore se déguiser, changer ses traits, prendre des allures contrai- 
res à sa nature pour rire un moment. Le voici en Napoléon III très ressemblant 
à l'original; il arbore alors de rudes moustaches et une longue barbiche; il 
arrange ses cheveux et fronce les sourcils. Le voici en République, complète- 
ment rasé, le front ceint de lauriers, l'air noble sous le manteau à l'antique : 

3:i 



2:;8 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

atitaiil de transformations sous lesquelles nous applaudîmes l'ai-tisto aux hais 
costumés du (^aiirricr franniis. Le portrait que nous donnons ici de W'illelle 
nous le montre en Hollandais; il s'est fait le type du j)aysan de ces pays et 
arbore le chapeau que les soldats hollandais portaient déjà sous Henri IV et 
(jui n'est autre que notre chapeau de soie actuel un peu transformé à travers 
la mode. 

Sur d'autres photographies nous voyons Willette en Pierrot, Willette en 
hahit de soie noire et culotte courte, la face complètement blanchie, le chef 
couvert d'une calotte assortie au vêtement, le cou emprisonné dans une 
collerette blanche : voici l'artiste véritablement incarné dans son fantoche 
préféré. 

« iMgiii'cz-vous qu'un jour, nous dit ^\'illettc, je me suis déguisé en serg(Mit 
de ville, et qu'ainsi accoutré j'ai été-demander à ma propre concierge des ren- 
seignements sur moi. Croyez-vous que la brave femme n'a jamais voulu m'en 
donner! » 

Comme nous prenons congé do l'excellent artiste, il nous conte le désii* 
qu'il a d'entreprendre de nouvelles peintures décoratives. Nul doute qu'il ne 
réussisse en enluminant seulement, presque, ses dessins mousseux; celte note 
charmante gagnerait, certes, à être mise en couleurs; elle y trouverait une 
manière de renouvellement à souhait, et l'artiste, encore jeune, récolterait de 
nouveaux lauriers. 

Contrairement à tant de réputations inhérentes à la seule lintle qu'elles 
ne franchirent pas, le succès complet de Willette lui donne Tune des premières 
places parmi les artistes actuels; à son ombre sont venus se grouper quelques 
jeunes, épris de l'airabilité du maître et de sa jeunesse à les comprendre, ù 
les guider, à les aimer. 

Dernièrement Willette pro[tosa sérieusement (on crut cependant encore à 
une « fumisterie » du dessinateur) l'organisation d'une section de pompiers 
recrutés parmi les artistes de Montmartre pour [tarer à tout incendie sui" la 
butte. Le peintre (Juinsac s'oiïrait commi! oflicier; le galon de premier soldat 
était soUieilé par ^^'illetle. Naturellement, la question du costume fut agitée par 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 259 

les fantaisistes; on entrevit une nouvelle apparition des casques énormes 
d'antan... Ce à quoi le maître répondit sincèrement par des arguments décon- 
certants pour les « farceurs ». « Pensez combien il faudrait de temps aux 
pompiers qui se trouvent en bas, à la place Blanche, pour monter en cas de 
sinistre jusqu'à la butte! Pourquoi ne prendrions-nous pas nous-mêmes toutes 
précautions pour défendre notre terre, la patrie des artistes : Montmartre! » 

Déjà Willette avait recherché d'exquises formes de costumes masculins et 
féminins; car, dans l'esprit poétique de l'artiste, chaque pompier devait avoir 
sa cantinière. 

Là s'arrêtait la note fantaisiste; un décret de l'an X (?) venait à point 
apporter l'élément comique... Montmartre devenait une commune; comme 
telle, grâce audit décret, les compagnies d'assurances étaient dès lors contraintes 
à habiller les pompiers de ladite commune; d'où conflit et débandade joyeuse 
pour terminer... 

Il y a quelques années, Willette fonda, avec quelques amis, « la vachal- 
cade », un défilé carnavalesque dont les costumes et les chars avaient été 
dessinés d'après les croquis et les plans des artistes organisateurs. Les succès 
financiers se chiffrèrent, hélas, par des déboires, mais on conserve encore en 
mémoire l'éclatante fantaisie de ce cortège artistique, qui fit pâlir la cavalcade 
officielle. 

Puis ce fut le couronnement de la Musc de Montnîarlre, une autre exquise 
pensée à laquelle le maître apporta son concours. On choisit la plus vertueuse 
et la plus jolie ouvrière du pays et l'on organisa une fête locale. Il y eut des 
chœurs, des danses, une pantomime dans laquelle Willette mima la souffrance 
humaine aux sons de l'excellente musique de Gustave Chai'pentier. Le souve- 
nir de cette poétique fête est gardé fidèlement par les délicats : nul autre que 
Willette, naïf et sincère, n'était plus apte à lui donner des ailes. Il n'a con- 
servé des heurts de la vie aucune amertume, il continue de la voir toute belle, il 
ignore la « rosserie » des contemporains, et cueille des bouquets sans cesse, 
qu'il donnera galamment à sa Muse parisienne. 



CHAPITRE VII 



GII. LÉANDRE. — CARAN U ACIIE 



CH. LEANDRE 

Léandrc est certainement l'un des plus intéressants caricaturistes de notre 
époque. Il a cet avantage sur beaucoup, d'expiùmer le comique avec un métier 
sûr, et de dégager de la nature, grâce à l'élude approfondie qu'il en a faite, 
tous les éléments risibles de la physionomie, par l'habile exagération d'un 
trait caractéristique. 

D'une tète il trouve immédiatement la tare; il voit aussitôt les lignes 
défectueuses d'un profil, il profite de la moindre défectuosité d'un ovale poiu' 
en tirer le grotesque, et la ressemblance du type qu'il caricature est parfaite, 
un peu grossie seulement, ironiquement tracée au point de vue esthétique ou 
simplement symétrique. 

Ces corps déviés, ces membres tordus, sont exacts aussi, saisis au bon 
moment; ils rendent bien l'original qui les inspira: le tout était de les bien 
choisir, et seule la nature a guidé l'artiste, dont la malice de l'œil est grande 
critique de la forme. 

De méchanceté, point, dans ces charges : ce n'est que fantaisie de dessi- 
nateur et seule acuité d'observation. Tous les albums de l'artiste sont bondés de 



262 LA CARICATl'UE ET LES CARICATL'HISTES 

croquis sérieusement traités, pris un peu partout aux hasards du caprice; ce 
sont des portraits, des attitudes qui serviront en temps et lieu à créer d'inou- 
bliables faces, d'autant plus hilarantes qu'elles sont prises sur le vif, sincère- 
ment, et qu'il nous semble les reconnaître. 

« De l'ensemble des physionomies, il dégage les irrégularités caractéris- 
tiques fondues en l'harmonie des lignes, et il lui sufBt de les faire saillir iso- 
lément, de les accuser à outrance, pour qu'un facicfs banal devienne une charge 
politique, où la ressemblance cependant no laissera pas que d'être frappante. » 
« Il est un des rares en ce siècle, avec Daumier, dit M. Adol[>he lirisson, qui 
aient magistralement traduit l'influence du moral sur le- physique. » 

Léandrc est un caricaturiste très original, en raison de ce côté nouveau 
d'expression de charge vraie, solidement construite, finement dessinée, dont la 
déformation narquoise n'est point haineuse, comme tant d'autres pages simi- 
laires, mais la résultante seule d'une manière de voir et de comprendre gaie- 
ment la structure des tètes et des corps. 

On pourrait reprocher à ce dessin son exécution classique, très ordonnée, 
le caractère d'appai'ence vieillotte, de sa manière ; mais nous savons aussi à quoi 
nous en tenir sur toutes ces factures soi-disant modernes, parce qu'elles sont 
folles, illisibles, à la mode d'un jour, subordonnées aux seuls caprices des snobs. 
La difficulté de cet art sans artifices, qu'on ne peut égaler qu'à force d'études, 
dont le trait est sage et le métier robuste, n'a évidemment pas la fantaisie de 
tels dessins de caricature dont les tètes, les mains, le corps, les pieds, sont rem- 
placés ou indiqués par des signes cocasses dits décoratifs. Celte impuissance 
déguisée obtient un succès d'un médiocre aloi à côté de l'autre. Le public même 
finit par trouver décourageante l'originalité à outrance de certains qui perdent 
jusqu'à la moindre sensation de la représentation de la nature, sous des pré- 
textes de littérature, et certes le goût général, dirigé, évidemment, par la sagesse, 
sera de l'avis des maîtres et rira des préférences de passage en admirant les 
artistes sincères. 

De ceux-là est Léandre, caricaturiste classique qui, contrairement à ses 
confrères, porte toute son éloquence dans son dessin. La légende de l'artiste. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



263 



en effet, est contrainte; elle est rarement drôle isolément; celui-ci ne cherche 
pas le mot, mais il présente une image qui est parfaitement grotesque toute seule. 
Voilà des types, des attitudes, des physionomies, bien adaptés aux classes 
d'individus qu'ils représentent : cet homme est sûrement un boucher, cet autre 
un marchand de vins, celui-ci un camelot, celui-là un coiffeur. Voici une 




Poitrail de Léaiidre, par Emile Bayard. 



domestique de grande maison, un « larbin », un cocher; on ne se trompe pas, 
c'est bien cela, et, chose rare, cette identification n'est jamais la même, elle se 
renouvelle par l'étude, contraii^ement à tous les caricaturistes en général, dont 
les clichés immuables servent, impassibles, aux légendes variées à l'infini. 

C'est Daumier et Gavarni, cette fois, que l'on opposa à l'artiste, et dont 
cependant Léandre nous avoue naïvement connaître très imparfaitement les 
œuvres. Ces parallèles, décidément, sont risibles : est-ce la fermeté du dessin 
de Léandre qui inspira cette comparaison? 

Pour ces mêmes raisons de croquis directs d'après nature exprimées 



264 LA CARICATURE ET LES CARICATURLSTES 



précôdcmnicnt, (l'émission sincère, ilc copie fidèle, nous ne voyons pas justifiés 
ces parallèles fatals. Pourra-t-on un jour admettre qu'un artiste puisse être 
original sans qu'il tombe dans la grossière originalité et la nulle prétention de 
l'ignorance déguisée? 

Notez que Léandrc est un peintre de talent, et que ses dessins sérieux sont 
très remarquables aussi; il no verse dans la charge que quand il le désire; son 
crayon est docile, et son œil assagi à son gré : c'était un côté do force rare à 
signaler. 

« Ce qui me plaît, avant tout, chez Léandre, s'écrie M. Jean Bernac, dans 
la Uevue illmtréc, c'est la correction de la forme, la grande simplicité des 
moyens et la souplesse de talent déployées. Lorsqu'on regarde son œuvre, si 
multiple, si variée, on a la sensation de se trouver en présence d'un art sain, 
solide, bien équilibré, d'un labeur honnête et consciencieux, qui no sacrifie ni à 
la modo ni aux engouements passagers. Je m'empresse d'ajouter que, si, dans 
son dessin, Ch. Léandre fait preuve d'une forte éducation classique, il reste, en 
même temps, résolument moderne et décidé à commenter son époque avec une 
tenue de crayon et de pinceau qui échappe souvent à nombre de ses contem- 
porains. 

<( Avant d'être fantaisiste il estime — avec raison — qu'une construction 
bien établie est la base do toute œuvre d'art; que l'originalité ait libre cours, 
mais que l'édifice auparavant soit assujetti sur des fondations durables. » 

Jusqu'ici nous n'avions pas encore vu parmi les caricaturistes un poinli-e 
de réelle valeur à nommer; cette science de métier nous était inconnue, il reste 
à discuter si celle-ci est indispensable dans l'art qui nous occupe; mais la ques- 
tion nous apparaît bien tranchée en ce qui concerne Léandre, car col artiste 
n'est préoccupé que des extériorités, que des enveloppes superficielles; sa pen- 
sée se résume en un trait positif d'éloquence concrète. 

Ce sont les têtes davantage qui passionnent l'artiste; il s'y attache particu- 
lièrement; les mains aussi, soigneusement tracées, l'intéressent à fouiller dans 
leur caractère [iropre. Le reste se rattache, se fond spirituellement dans l'en- 
volée du crayonnage habile. Il se soucie fort peu des clTets de coloration, il 



LA. CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



26.1 



n'aime pas la tache et cherche, comme Ilolbein, comme Ingres, la préciosité du 
contour, l'harmonie de la ligne, l'accotement, en manière de médailles, des 
sdhouettes de masques dessinées soigneusement, sans trop de souci des plans. 

Cette observation est bourgeoise, cette contemplation est béate; on ne 
sent nulle trace ici de préoccupation mondaine pour le désir de plaire; 
c'est avec obstination que l'artiste dessine ses bonshommes; cela l'amuse de 
boursoufler des faces, de grossir un nez, de 
chavirer une bouche; c'est son style, presque 
une méthode qu'il nous apprendra simplement, 
d'un air tranquille, comme si cela était si facile 
que cela : Daumier devait avoir cette nature; 
ce batailleur, au fond, ne l'était que pour rire; 
il lui fallait son feu de bois, ses pantoufles et sa 
robe de chambre : il s'endormait alors en sou- 
riant dans la tiédeur ambiante. 

Une légende, au reste, entoure mystérieu- 
sement chaque artiste, et principalement les 
dessinateurs de pages gaies ; on aime à s'ima- 
giner, dans le public, toutes sortes de choses 
fausses sur leur compte : grotesquement Wil- 
lette devra, dans sa jeunesse éternelle, exécuter 
toujours les plus gamines pirouettes; Forain 
passera pour un personnage antipathique, et 

Caran d'Ache, altier, promènera sans cesse un panache superbe. Nous ne 
savons quelle opinion préconçue Ton se fait de Léandre, mais nous pouvons 
affirmer, en précédant tous bruits généralement malveillants, que l'artiste est 
un homme paisible, peu polémiste et tout à fait rond au moralcommc au physi- 
que. Cette rondeur est déjà presque de la bonhomie. 

On sent que le but de ce crayon est de forcer le caractère dans une certaine 
mesure pour produire, selon les individus, la maigreur ou la grosseur, la dou- 
ceur ou la rudesse. La plus grande puissance de Léandre, peut-être, réside en 




M. Moiiviil, général-archiviste ilo la mai.--ju 

de Molière. 

Dessin de Léandrg (le Rire). 



34 



266 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

son dessin d'après nature; il fait des charges comme on fait des portraits sérieux. 
Quel plaisir aussi pour l'artiste de découvrir dans son œuvre des choses impré- 
vues, des signes physiques quelquefois si bien en rapport avec le moral des 
individus! 

Grandvillo, lui, classait et comprenait dans un petit nombre de figures 
géométriques toutes les formes possibles du visage. 

Suivant lui, les figures qui dérivent les unes des autres étaient le rond, le 
carré, le triangle ou le cœur, le losange ou le carreau, le triangle renversé 
ou la pyramide, l'ovale parfait, le carré long ou ovale écrasé, le carré long 
ou ovale allongé. A chacune de ces dix formes du visage il avait attribué un 
caractère moral distinct, et sous ce rapport noire caricature a plus d'une sym- 
pathie qui la rapproche des adeptes de Lavater et de Gall. 

On ne fait rien au monde, n'est-il pas vrai, sans principe et sans méthode, 
« Je me souviens qu'un soir au café, nous dit Léandre, en faisant la charge d'un 
jeune homme que je ne connaissais pas un quart d'heure auparavant, je décou- 
vris, en observant le croquis que je venais d'achever, que j'avais devant moi un 
Israélite. La figure de mon modèle était douce, sans caractère trop accentué : 
c'est la seule exagération des lignes de sa face qui m'avait mis à même de 
découvrir sa race. » 

Quant à définir la physionomie grâce à la slructure physique, Léandre 
est moins affirmatif, « bien que souvent, nous dit-il, la bouche et les yeux notam- 
ment trahissent certaines natures; mais cela ne peut toujours être vrai, l'enve- 
loppe de l'àmc est si trompeuse ! Je m'attache plutôt au caractère dans le dessin 
qu'à l'idée philosophique ou morale; il me semble que cette dernière doive se 
dégager du dessin sans qu'il soit nécessaire au dessinateur de la souligner. 

« Ne croyez pas que je me borne simplement à grossir ou à accentuer les 
difformités, j'exagère seulement de mon mieux la forme pour tâcher de faire res- 
sortir ce qu'il y a de particulier dans la nature. Je ne cherche pas l'ironie, ni la 
cruauté, ni même la sévérité; je saurais peut-être être méchant si je le voulais; 
bien que, par un sentiment ou un mouvement naturel chez moi, je trouve cetto 
peine inutile. Je déborde, comme tout le monde, de dégoût pour certaines gens, 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



267 



pour certains caractères; j'observe les vices, je les découvre parfaitement, mais 
j'éprouve rarement le besoin de les signaler ou de les flétrir; d'ailleurs pour 
cela il faudrait des légendes comme certains maîtres savent en écrire, et de 
cela, vous savez, je m'en préoccupe le moins possible. 

A PROPOS DE LA PiKTPiAlïE DE (iOT 

DE LA MAISON' DE MOLIÈRE 










Tmalie. — Alurs lu me licbes! 

GfiT. — Ma chérie, il faut Otre raisouiKililc. Tu viendras me voir à la campagne. 

« Voyez les artistes anciens, les Hollandais, les Allemands : n'ont-ils pas 
exagéré leurs portraits jusqu'à en faire des charges, presque? 

« La préoccupation des artistes sincères n'est-ellc pas de synthétiser, de 
rendre plus expressif par la simplicité? Je ne parle pas ici, notez bien, de la 
formule brève des Japonais, de celle de Forain... 

« Je m'écarte le plus possible de celte formule, au trait particulier, large ou 



ofiS LA r.ARTCATlTRE ET LES CARICATIRISTES 

fin, « en liuitrrc ou 071 fil ilo f>r, qui doniio un caractÎTC ilo calligraphie au 
dessin; ces reclici'clies me paraissent inutiles en dehors de pure décoration. 
L'originalité, selon moi, se trouve davantage dansTcnsemble, dans le caractère 
ou le sentiment; le dessin, à mon avis, n'est pas une écriture, autrement il de- 
viendrait monotone à la façon d'un cliché. N'est-ce pas à cause de mon peu de 
préoccupation de la facture que ma manière vous apparaît un peu vieillotte! » 

Le format des journaux force le dessinateur à adopter, évidemment, un 
mode presque invariable pour la présentation de son dessin; c'est ce qui nous 
explique pourquoi Léandre fait des t^tes démesurément grosses, dans le Rire, 
à ses personnages si étonnants en première page. 

De cette obligation qui apparaît grossière on a conclu à tort à des charges 
qui n'avaient d'autre valeur que celle de ressembler aux croquis que font les 
élèves, dans les écoles des beaux-arts, sur les murs des ateliers ou des couloirs. 

« Notez, nous dit l'artiste à ce propos, que je n'ai jamais fait à l'École, pen- 
dant les six ou sept ans que je passai à l'ateher Cabanel, un seul croquis <lc ce 
genre, et que j'en ai rarement vu sur les murs de notre atelier; remarquez que 
mes dessins gais, au Journal amusant notamment, grâce à un format [»lus 
allongé, me permettent une fantaisie caricaturale tout autre, moins la charge 
plus rationnelle. 

« Nous demandons à Léandre si, au cours de ses nombreux portraits gro- 
tesques, il éveilla quelques susceptibilités. 

« Bien rarement. Une seule fois cependant, je me heurtai à une amusante 
attitude : je devais dessiner pour le Jiire la face illustre d'un illustre tragédien 
de la Comédie française. Malgré la présentation cordiale d'un artiste de la mai- 
son de Molière, je fus éconduit et ne franchis même {las la loge de mon auguste 
modèle; j'entendis seulement la stupeur de l'illustre tragédien à ce mot de 
« caricature » : on me renvoyait à des photographies déjà faites... 

« .le dessinai, malgré fout, le portrait-charge de l'artiste, avec une joie niiui- 
vaisc, je l'avoue, me vengeant un peu avec mon crayon, sans égards à son tour. 
Or, il advint que j'appuyai, paraît-il, sans compter, sur une infirmité pénible 
de l'illustre tragédien; on vint m'en blâmer : dame... que voulez-vous? » 



I.A MAISON DE MOLIÈHE 




Coqueliii Cailct, 



La Jlômc Doyenne 
(la loujoiirs exquise Suzanne Rcicliembcrg). Truflii 

Thukkier. — Eh! bien! moi, Cailel, juime les vers... et nùle! 
Dessin (roJuclion) de^LÉANuRi: ; extrait du Rirr. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 271 

Particularité curieuse, Léandre évite autant que possible de dessiner des 
charges de femmes; quelquefois on rencontre dans son œuvre çàet là quelques 
minois hilarants de provinciales, mais jamais la grâce de la Parisienne ne fut 
amoindrie par ce crayon redoutable. 

C'est bien à tort, au reste, que certaines personnes prétendent que le des- 
sinateur n'a pas le droit d'enlaidir les êtres de la création. 

Un véritable dessinateur, en effet, ne doit-il pas pouvoir aussi aisément 
rendre la beauté, la délicatesse, l'élégance et la finesse, qu'il cherche la laideur, 
l'esprit brutal ou sauvage des formes? Léonard de Vinci, à côté de sa Joconde 
et de ses vierges si nobles et si belles, n'a-t-il pas conçu des dessins d'un 
caractère terrible, audacieux, où la laideur même est admirable? 

Ce n'est qu'en étudiant les contrastes, en les évoquant simultanément, qu'un 
dessinateur réel arrivera à comprendre et à traduire la nature sous ses aspects 
différents. 

Charles Léandre est né à Champsecret, petit bourg du département de 
l'Orne, en 1862. Fils d'officier; son père, k simple petit paysan », s'était 
engagé vingt ans auparavant et avait conquis successivement ses galons, ces 
mêmes qu'il rêvait de voir briller aux manches de notre artiste. On le mettrait 
à la Flèche. 

Léandre essaya, mais il ne se sentait pas des goûts belliqueux; il fit tout 
son possible pour faire échouer les espoirs paternels. Ses études au collège 
avaient été médiocres, et d'autre part les parents du jeune homme n'osaient 
encourager les aspirations artistiques de leur fils : c'était grave. Un hasard vint 
enfin décider la famille au sacrifice ardemmen-t souhaité par le futur dessi- 
nateur. 

La scène se passe en wagon, tandis que Léandre, qui vient d'avoir seize 
ans, se tient docilement assis à côté de sa mère. Une dame très affable entame 
aussitôt la conversation avec le groupe sympathique en compagnie duquel elle 
voyage : c'est la femme d'un artiste. La glace est rompue, et l'on cause : excel- 
lente occasion pour M"" Léandre de se renseigner sur cette carrière, tant aride, 
des arts, si convoitée malgré tout par son enfant rebelle... La dame fait un 



272 LA CAUICATUHE ET LES (.AltK.ATLUISTES 

tableau l'iaiil, au conliaii-o, de la vie dos artistes, elle flatte vivement les aspi- 
rations du jeune Léandrc, et finalement, avant de prendre congé de ses voisins, 
elle prie la mère, presque décidée, de vouloir bien adresser son fds à son mari, 
le jieintre Bin. A quoi tiennent les choses?... Le lendemain, notre futur cari- 
caturiste arrivait à l'atelier Bin. 

« Je me vois encore, nous conte l'artiste, tout gauche dans mon vêtement 
de collégien fi quadruple rangée de boutons d'or, dans la grande salle où tra- 
vaillait mon nouveau maître. J'étais là comme au pensionnat, n'ayant aucune 
idée de ce que l'on allait me faire faire, pleurant presque, tant j'étais déso- 
rienté parmi toutes les choses nouvelles qui m'entouraient. » 

Léandre, après quelques années passées chez Bin, vint à l'Ecole des Beaux- 
Arts dans l'atelier de Cabanel. 

Ainsi donc, si par hasard l'artiste n'avait i»as rencontré sur son chemin la 
bienfaisante figure de M""" Bin, il courait grandes chances d'échouer simple clerc 
de notaire dans une petite ville de province! 

(( J'ai fait mes premières charges chez Bin. Tous les vendredis, mon maître 
conviait quehjues amis à un baccara familial : ce furent mes premiers modèles, 
d'observation gaie. » 

iMais l'artiste, alors, n'attachait guère d'importance à ces menus cro- 
quis cocasses, qu'il enfouissait dans des albums ou dont il décorait seulement 
ses lettres à des amis intimes; il voulait atteindre au prix de Bome, vers 
lequel Cabanel le poussait ardemment. Malheureusement quelques esquisses 
maladroites vinrent compromettre l'admission en logtr de l'artiste, et finale- 
ment la mort de son maître coujia du coup les lauriers convoités : il quitta 
l'Ecole des Beaux-Arts. 

Léandrc expose alors au Salon. Ses débuts sont très remarqués, non du 
public, car les envois du jeune homme ne s'adressent guère à la foule, mais du 
jury, qui décerne successivement à l'artiste une mention honorable et une 
deuxième médaille en 1801. Le voici dès lors hors concours : il n'a que vingt- 
huit ans. La médaille (juil obtient à l'Mxposition universelle de 1881> clôt la 
série des récompenses do larliste comme peintre. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



273 



WOltMS 

DE I. A SI A r S N DE MOLIÈRE 



Nous insistons ici sur la force des études de Léandre pour le placer ainsi 
dans une catégorie à part, d'autant plus qu'il est piquant de constater que l'art 
qui 1 a fait maître n'est pas celui en lequel il avait foi : les succès officiels ont 
de ces trahisons. Léandre effectivement bouda le Salon, qui le lui rendit 
et finalement la vogue lui vint dès ses premiers 
dessins. 

A propos de ce que nous écrivons précédem- 
ment au sujet de la préférence du dessinateur pour 
certaines parties de l'être, qu'il étudie avec plus de 
soin, l'artiste nous dit qu'en effet, dans tous ses 
travaux d'élève à l'École des Beaux -Arts, son 
attention se porta presque exclusivement sur les 
têtes et les mains; il s'arrêta toujours aux pieds, 
trouvant ces extrémités sans caractère, « et vous 
voyez, conclut-il, mes préférences ne se sont pas 
modifiées... » 

Une circonstance bien curieuse présida à l'a- 
vènement de l'artiste dans la caricature : c'est 
encore cette fois un hasard qui le servit. On allait 
fonder le Rire. Un critique d'art connu, chargé de 
la direction artistique, cherchait, pour collaborera 
ce journal humoristique, des dessinateurs gais. 
Jean Veber, un peintre, caricaturiste également 
distingué, parla do son ami Léandre. 

Le critique, qui connaissait l'œuvre peint de 

Léandre, très délectable il est vrai, mais plutôt peu divertissant, eut à une 
facétie : 

« Comment! cet artiste austère ferait des dessins gais en première page 
du mre! » 

^ Jean Veber montra alors une lettre illustrée que lui avait écrite le matin 
même Léandre. 




tr'<\« 



Un qui n'a jamais fait rire, mais qui 
deviendra tout de même un fameux 
doyen. 



3b 



274 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

Ce fut une révélation; l'étonnement du critique fut à son comble, et le 
lendemain on manda au fiirf le nouveau caricaturiste. 

On sait que c'est à ce journal que l'artiste qui nous occupe doit ses pre- 
miers succès. .Jusqu'à cette époque, nous le répétons, Léandrc s'était abstenu 
de publier le moindre croquis humoristique; ses amis connaissaient seuls son 
talent. 

Il y a chez Léandrc un gai et un sentimental. Chaque fois qu'il exécuta un 
tableau, il s'écarta de deux choses, AqV anecdote q\. du comique. Il ne comprend 
guère non plus le tableau de genre humoristique. 

« Je m'attendris devant les toiles de Puvis de Chavanncs, ses paysages 
surtout me ravissent et me transportent très haut. Je ne puis comprendre que 
cette matière, qui peut exprimer de si beaux rêves, de si poétiques visions, 
puisse servir à l'artiste qui peindra par exemple un « dragon embrassant une 
bonne tournant autour d'une table ji moitié desservie ». 

« J'ai vu en Belgique un tableau charmant de vie et de sentiment, de 
finesse et de gaieté, plein de puissance aussi. C'est le ï\ni hoif de Jordaens. 
Trouvez-moi im peintre humoriste de ce geni'e aujourd'hui ! Voici de la peinture 
des passions : ces gens sont ivres ou gais, mais leur joie débordante ne s'a- 
dresse pas à la « galerie », ils sont drôles sans chercher à faire de res[»rit. » 

Léandre nous donne ici la mesure de ses tendances et nous initie à son 
genre d'essence délicate, d'un comique particulier qui n'a rien à voir avec la 
gaudriole épaisse si attractive pour le public; c'est du rire profond qu'il veut 
dire, et c'est ainsi qu'il désire être entendu. 

Léandre est un fervent de la butte, où il habite tranquillement, aussi bour- 
geoisement que possible, de crainte des gêneurs. D'une timidité excessive, il vit 
sans bruit, de peur d'attirer l'attention; il n'a nul autre souci que celui de son 
indépendance : « pourvu qu'il fasse un peu ce qui lui plaît, et pas trop ce qui 
lui déplaît », il est heureux; ne nous étonnons donc pas que l'artiste n'ait point 
d'histoire. 

Comoie nous insistons pour avoir une anecdote, l'aimable caricaturiste 
nous conte celle-ci : 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



275 



« Je me trouvais un soir dans un café. Devant moi un dessinateur, crayon 
en main, me fixait avec attention; il me prenait sans doute pour quelque com- 



LA MAISON DE MOLIERE 



L ANCKTRE 












U ^ 










.. Le grand comique I... noli-e grand comique!... Toujours! .l'en ai assez... M'avez-vous vu ilaiis Va Mortik Pom].)(c?... 
Non?... Eh bien, vous ne pouvez pas méjuger! » 

Dessin do LÈ.vNDBf: ; extrait Ju litre. 

mis voyageur; ma ttjte, certes, « l'amusait », car je le vis bientôt très occupé 
à me croquer. L'idée de riposter me vint, et je commençai immédiatement la 
charge de l'artiste dont j'étais aussi drôlement le modèle; j'ajoutai même géné- 
reusement, à côté de la tète de mon vis-à-vis, celle de la dame qui l'accom- 



276 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

pagiiait. Le ci'oquis de mon... adversaire, terminé avant le mien, me fut porté 
par un garçon; quel«[ues minutes après, ma charge, soigneusement signée, 
venait remercier l'aimable dessinateur de sa délicate attention. Il vint vers moi : 
« Très enchanté de faire votre connaissance, Monsieur Léandre, me dit-il; 
vous avez du talent, » ajouta-t-il d'un air narquois. 

Fut-il vexé de la force que je mis à dénicher la laideur du masque de sa 
compagne? » 

Léandre a déjà beaucoup produit. Nous n'avons pas à nous occuper ici de 
l'œuvre peint de l'artiste; disons seulement que celui-ci comporte beaucoup de 
portraits, dont quelques-uns au pastel et au fusain. 

Parmi les livres illustrés, dans la manière sérieuse, citons le deuxième 
volume des Mémoires des autres et la Famille Cardinal, pour l'éditeur Testard. 
Cette dernière publication est charmante, rehaussée encore parles délicates 
gravures de xMûller. Voici ensuite le Brichanteau comédien de Jules Claretie, si 
parfaitement compris par l'artiste, bien qu'il nous semble que l'artiste se soit 
laissé aller un peu vers la charge. C'est encore le Journal (F un pltilosophe, par 
Gyp, d'une fantaisie parfaite. 

En ce moment, Léandre prépare, pour l'éditeur Magnier, une nouvelle 
illustration de la Vie de Bohême, la natui'e du dessinateur, sentimentale et 
narquoise, pourra là triompher heureusement, dans cette œuvre entrecoupée 
do rires et de larmes. Mais c'est à Léandre caricaturiste que nous reviendrons 
avec plus d'entrain; son originalité dans ce genre est plus grande, il lui doit sa 
réelle consécration. 

Sa collaboration au Rire est supérieure : rappelons-nous l'étourdissant 
[)0rtrait de la reine d'Angleterre, celui de Félix Faure et tant d'autres pour ce 
Musée des souverains, d'hilarante mémoire, et pour le Gollta du Rire, dans lequel 
nous détachons, hors de pair, l'extraordinaire charge de Francisque Sarcey. 

On sait le succès qu'obtinrent ces étonnantes figures, si ressemblantes à 
travers l'invraisemblance de leurs traits chavirés, retournés avec une infer- 
nale habileté d'observation. 

Léandre eut même, à propos de la charge si parfaite que lui avait inspirée 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



277 



Sa Gracieuse Majesté la reine Victoria, des démêlés fort réjouissants avec les 
Anglais; on parla un moment d'incidents diplomatiques... 

La vérité est que l'artiste, par ses multiples caricatures de la reine d'An- 
gleterre, avait déchaîné des tempêtes de colère au delà de la Manche. Victoria, 



MONSIEUR CHARLES BLANC 



PREFET DE POLICE 




Dessin (réduil) de Léandre (le /!//■■; . i^'\ 



très courroucée de se voir pareillement le jouet de notre dessinateur, témoigna 
hautement aussi de son ressentiment. 

Willette, quelques mois après, encourut les mêmes foudres, qu'il convertit 
en rires équivalents, sans s'arrêter plus que Léandre à cette explosion de mau- 
vaise humeur, très encourageante au contraire pour la verve tracassière des 
maîtres du rire. 



278 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



Voici Lôandrc au Fif/aro, en la noble compagnie de Forain et de Caran 
d'Acho, au Jaiintal amusant, et même à V Illustration, qui ne dédaigne pas 
non plus la gaieté savamment accommodée. 

Indépendamment de cette production décousue, voici des albums; c'est 
l'éditeur Empis qui publie soigneusement les Nocturnes, sur la première page 
desquelles Léandre s'est fait sa cbarge aussi cruellement que possible, donnant 
l'exemple do l'abnégation pbysique, par le spectacle impartial de ses propres 
traits ridiculisés. 

A citer encore, cliez Juven, Paris et la Province, une amusante critique 
toujours neuve de tous ceux qui n'habitent pas la capitale,... sans oublier de 
nombreuses lithographies d'une brillante couleur. 

Dans l'affiche, dont la vogue semble s'être momentanément calmée, Léan- 
dre s'est également distingué; son crayon gras si enveloppant traça des pages 
hallucinantes, d'une nomenclature difficile à cause du grand nombre ; mieu.x 
vaut se remémorer la grâce et le charme particuliers de cette délicatesse nou- 
velle ou simplement renouvelée qui nous reporte aux plus beaux temps de la 
lithographie. 

C'est Célestin Nantcuil, c'est Gavarni qu'elles redisent, ces planches comme 
effleurées d'un doigt souple et mailre à la fois, finement et nerveusement, avec 
des airs de pastels évaporés. 

J. Chéret n'a certes pas influencé par sa couleur rutilante, « électrique », 
le calme de Léandre aux tons gris, aux harmonies paisibles : la violence séduc- 
trice de l'un demeure inconnue à l'autre, dont l'agrément est d'essence diffé- 
rente, plus mystérieuse, plus approfondie et aussi décorative, moins le presti- 
gieux tapage à l'œil. 

Les pastels de Léandre sont empreints de cette même science d'élégance 
et de goûts raffinés; ils nous rappellent les meilleures productions dans le genre, 
sans écart de l'exécution trop originale et inutile si en faveur aujourd'hui, avec 
la préoccupation unique de la vérité, pour toucher aussi près que possible à la 
nature admirable, en dehors de toutes les vaines théories d'expression. 

Si d'autres caricaturistes voulurent atteindre avec leur crayon les hauteurs 



MA NORMANDIE 



0m 




■ a cinquante ans, M. Dugrosdoit arrivait à Paris avec ses deux sabots. 
Dessin réduit de Léaxdre; extrait du Rire, 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 281 



de la morale ou de la philosophie, Léandre, moins ambitieux, se borne à la 
déformation du miroir qui reflète nos images; il nous donne ainsi une leçon de 
modestie et de charité; les maîtres seuls peuvent atteindre à l'intensité du châ- 
timent sans qu'on leur en garde rancune. 



CARAN D'ACHE 

C'est l'imagier par excellence, le maUn naïf, le parfait philosophe puéril, 
l'insouciance et la gaieté mêmes. Caran d'Ache fait des bonshommes pour les 
grands, ce qui n'empêche pas les petits de rire aussi; les pantins sont risibles à 
tout âge, et ceux-là sont condescendants; ils provoquent la joie à divers degrés 
d'inteUigence : l'un rira de la forme grotesque, l'autre de la légende, à moins 
que cet autre ne soit mis en liesse par la pensée un peu déguisée de cet art 
spirituellement sournois. 

Tout ce comique est délicat; d'un correct de pince-sans-rire, un peu pru- 
dhommesque, empesé, pour que le bon mot porte bien, ces vignettes proprettes 
se renouvellent à l'infini dans leurs trouvailles observées gaiement, avec un 
apparent laisser aller qui augmente leur attrait. 

Très inspirées des albums allemands certes, de Busch, d'Oberlander par- 
ticulièrement; mais aussi avec quelle intention originale toutes ces composi- 
tions du maître sont continuées et jouées sur d'autres thèmes bien personnels ! 

A quoi bon la légende quand le dessin parle, et s'il a une parole aimable 
pour tous! Voyez les dessins de Caran d'Ache isolés symétriquement sur la page 
blanche, écoutez-les, vous rirez aux larmes. 

Car ces physionomies ont une expression étonnante; ces yeux, ou mieux 
ces deux points noirs, ces sourcils, accents circonflexes plutôt, suffisent pour 
animer ces masques aussi sommaires; ces ovales marqués d'une mèche en arc, 
ces ronds troués de bouches par la magie d'une barre bien en place, encadrés 
d'oreilles cocasses, comme aussi ces nez, nous représentent des têtes connues, 

36 



282 LA CAllICATUllE ET LES CARICATURISTES 

rencontrées; ce sont des riens qui sont « tout » dans le talent qui nous occupe. 
Ali! cotte simplicité de trait, cette perfection de la nullité du contour, cette 
pureté dans l'abstraction de la forme, réduite à n'être qu'un souffle pour la 
grâce innocente du rire! 

Pas de prétention, là : c'est Guignol; les personnages semblent mus par des 
ficelles; ils ont des gestes en bois, dos mouvements de tète tout d'une pièce, 
et leurs vêtements portent sur des squelettes avec des [)lis cassés. La main de 
tous ces fantoches a un esprit particulier; il ne faut pas la perdre de vue, elle 
est d'une l'aideur systématique, et ses mouvements sont peu variés ; c'est le pouce 
qui command(> aux autres doigts cori'ectemcnt alignés : la manœuvre de cet 
ensemble est des plus risibles. Et ces pieds géométriques! ces souliers trop 
neufs ou ces semelles déplorables ! 

Il y a là une observation rigoureusement drùle qui porte sur des riens; la 
facture de ces dessins est seulement lisible, et la structure académique, la forme, 
s'indiquent en un paraphe, en une calligraphie spéciale qui est la marque de 
cette imagerie courante. 

L'esprit est partout, toujours varié, quelquefois profond, le plus souvent 
carrément fou, une merveille de joie. 

C'est une synthèse de traits aussi, un choix très limité; juste ce qu'il faut 
de coups de crayon pour rendre la nature, et quelle nature! 

Caran d'Ache, en elTet, s'extasie à trouver le côté pileux d'un i)orsonnage, 
d'un paysage; il no manquera jamais aussi de dénicher le rire au milieu des 
larmes, car il sait que, même dans les circonstances les plus pénibles, il y a 
toujours, malgré tout, un incident comique, et que la drôlerie s'accentue de 
ce contraste; c'est le monsieur froid, grave, qui fait tout à coup une plaisan- 
terie hilarante sans en avoir l'air; c'est le roi des pince-sans-rire. 

Et les animaux qu'il dessine, comme les voilà bien tournés on ridicule dans 
leurs races, leurs vices, au milieu de la gâterie de leurs maîtres! Voici des bas- 
sets tordus en vrille, le ventre et les oreilles rasant le sol; des caniches frisés au 
petit fer, des queues droites, en cercle, empanachées ou sèches, misérables, des 
museaux barbus, des lèvres pendantes, dos yeux langoureux; c'est avec un 



LA CARICATURE Eï LES CARICATURISTES 



283 



plaisir toujours nouveau que l'on approfondit ce graphique cocasse, fécond en 
surprises, vicieux, adorant la farce. 

Au reste, « ces caricatures nouvelles d'animaux, a-t-on écrit, sont beau- 
coup plus pénétrantes que les anciennes ; elles montrent chez l'artiste une 
observation plus aiguë, une psychologie plus compatissante. 



r '^ 




h^:à^^ M'^'M 



Poi-lrail de Caran d'Aclie, par Éiiiile Biyard . 

« II ne s'agit plus de loger dans des pantalons les pieds d'un éléphant ou 
de mettre un faux col à un hippopotame. Il s'agit, sans rien changer à la forme 
d'un animal ni l'affubler d'une défroque humaine, de montrer ses plus intimes- 
aspirations. » 

C'est ce que Caran d'Ache et quelques autres ont parfaitement compris, 
après Busch cependant, qui osa des premiers animer le visage des animaux 
jusqu'à l'expression humaine, et même, mieux, « rendre le caractère d'un chat, 
domestique, avec la simple courbure de son dos noir et la direction donnée à 
son appendice caudal, rappelant ainsi ce mot si juste de Ruskin : « Le cœur 



284 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

d'un cliat ne so voit pas dans ses yeux. Un cliat no vous regarde jamais, son 
cœur semble se manifester dans son dos... » 

Rappelons-nous les chats de Villette, si expressifs, si scéniques! 

Caran d'Aclie s'est déjà beaucoup transformé depuis ses premiers dessins ; 
pour mieux dire, il s'est affranchi; sa personnalité actuellement s'est tout à fait 
dégagée en ce qui concerne particulièrement l'exécution ; car, à vraiment par- 
ler, le sillon dans lequel l'artiste s'est engagé gagne en profondeur de jour en 
jour, et la célébrité a donné raison au maître. En effet, à ses débuts, l'artiste qui 
nous occupe apportait dans ses dessins une minutie particulière, une légèreté 
dans le trait; il faisait ses croquis comme Léonce Petit, en une manière pro- 
prette, très préoccupée de l'aspect symétrique, en vue de l'album. Bientôt l'ha- 
bileté du dessinateur s'est accrue par la production abondante, et nous ne le 
voyons plus de même. Maintenant surtout Caran d'Achc a pris de l'ampleur, 
son trait d'enveloppe s'est épaissi, engraissé si l'on peut dire, et la physionomie 
du tout a singulièrement changé. 

Cela tourne davantage à l'image enfantine faite par un « gros malin » ; la 
bêtise est plus écrite, sans pour cela être lourde; bien au contraire, sous ces 
dehors de plus en plus patauds, la finesse s'aiguise. 

Mais il semble s'éloigner de la forme qui le préoccupait de préférence 
jadis, bien qu'on découvre encore dans ce dessin limoneux, onduleux, les 
traces d'un « rien » d'étude, très agréable. 

Il était impossible, à vrai dire, de venir à bout de ce genre d'aspect facile 
sans une science très particulière et très difficile de la nature; la force de cet 
art réside en son apparente nullité, car jamais la naïveté n'atteignit là. On 
trouve du reste la preuve du savoir très réel et très sérieux de Caran d'Ache 
dans maintes pages, des aquarelles de miUtaircs le plus souvent. L'artiste sait 
le cheval par cœur, et nous gardons encore le souvenir de la belle affiche, d'une 
allure si vivante, d'une puissance si mâle, que le dessinateur exécuta pour ïEx- 
position russe. 

En regardant encore les compositions du maître, très bien ordonnées, entre 
parenthèses, on remarque une connaissance technique, approfondie, du costume : 



28f) LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



]os militaires de Caran d'Ache sont parfaitement à l'ordonnance; les soldats 
étrangers, les officiers des armées anciennes et modernes, sont rigoureusement 
exacts dans leurs moindres détails. 

Voici pour le métier su, qui devait être mis ici, croyons-nous, en parallèle 
pour faire ressortir le parti pris d'ignorance feinte de tout cet art quand il veut 
descendre des hauteurs « en manche de chemise », pour notre rire tout bon- 
nement. 

Ce n'est guère qu'à ces qualités de savoir sans pédanterie que la carica- 
ture doit son réel titre : rien n'est fade, après tout, comme un mauvais dessin 
comique. 

Disons, en passant, la préférence très caractérisée de l'arlislc pour tout 
ce qui touche à l'armée; on rencontre des troupiers en masse dans l'œuvre 
du maître, et ils sont merveilleusement copiés; le côté comique, en outre, n'a 
jamais rien de froissant pour nos sentiments do patriotes. 

Mais qu'ils sont drôles, ces pioupious, et « nature » ! Comme il les a vus 
avec un œil attendri, ces braves « truffards », Ames naïves, étonnamment épa- 
nouies de crédulité, de bonté passive, de stupéfiante résignation!... 

Rappelons-nous aussi VÉpopée, cette œuvre d'un genre très relevé, belle, 
empoignante, que nous vîmes ces dernières années au théâtre des ombres du 
Chat noir ! 

Elles étaient de petite dimension, ces silhouettes, mais combien elles 
étaient grandes! Il passait un souffle puissant sur ces découpures animées, qui 
vous allait au cœur; on éprouvait une sensation de superbe, inoubliable, une 
terreur aussi devant le spectacle mouvementé de ces fantoches au combat, nar- 
guant la mitraille, le fer et le feu; le cœur battait lorsque, finalement, passait 
victorieux, dans la trouée, le drapeau tricolore. 

Jamais, avec de petits cartonnages, on n'avait jusqu'alors atteint à pareille 
émotion; on se rappelle, du reste, le succès fameux de ces représentations, 
rehaussées encore du pittoresque boniment de Salis, qu'appuyait doucement 
en sourdine une musique de circonstance. 

L'art de Caran d'Ache serait donc très complexe sous des dehors de légè- 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 287 

rcté, car l'idée que l'on débrouille parmi la drôlerie, à travers l'extravagance 
de la charge, est ample, généreuse le plus souvent, pleine de bons sentiments... 
Il ne fait pas de morale, ce dessinateur, mais il apitoie : c'est celui qui regarde 
les dessins qui conclut selon son bon sens. 

C'est avant tout un art bon enfant, précis, plutôt anglais cependant, malgré 
sa réminiscence allemande; il y a une raideur systématique dans tous ces bons- 
hommes, très britannique ; le rire pincé qu'ils provoquent est d'un esprit souvent 
positif, presque pratique, d'essence plutôt anglo-saxonne. 

Pourtant la retouche, l'envolée, la trouvaille, sont bien françaises : reste 
l'aspect général, dont la saveur étrangère garde un goût particulier. 

L'abord de Caran d'Ache est froid, mais la glace vite se rompt, la ban- 
quise s'anime, et la conversation devient presque chaleureuse. Le charme que 
l'on éprouve à causer avec l'artiste s'augmente encore de l'agrément de l'ac- 
cent russe très prononcé, qu'il conserve des premières années de sa jeunesse 
passées à Moscou, où il est né en 1859. 

« Mon grand-père, natif de Lorraine, de Montigny-lez-Metz, était chef 
d'escadron aux chasseurs de la garde, autrement dit des guides ; ma grand'- 
mère maternelle était Russe, et je restai au lycée de Moscou jusqu'à l'âge de 
dix-huit ans. » 

Caran d'Ache, dont le vrai nom est Poiré, prit, lorsqu'il était au régiment, 
le pseudonyme qu'il a illustré, à la suite d'une circulaire du ministre delà guerre 
qui défendait aux officiers et aux soldats d'écrire ou de publier quoi que ce soit 
sans l'autorisation de leur chef suprême. Ce rappel au règlement était motivé 
par certains articles licencieux parus précédemment. Caran d' Ache veut dire, 
tout simplement, « crayon « en russe; l'artiste, dans ces derniers temps, a signé 
bon nombre de ses dessins de son nom véritable; le caporal Poiré, très fier 
encore de ses deux galons de laine rouge, se ressouvient volontiers des cinq 
années qu'il passa au service. 

« J'ai toujours dessiné, nous dit le grand caricaturiste, c'était dans ma 
nature, et, à Moscou, je dévorais avec fièvre les biographies d'artistes dans les 
journaux illustrés. Les dessins militaires surtout m'attiraient, je les collection- 



288 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

nais. Le nom de Détaille, très en vogue déjà, était pour moi l'objet d'une vénéra- 
tion particulière, et de Neuville et Dupray, dont un album venait de réunir les 
noms aimés, salués déjà comme des gloires. Ma vénération pour les costumes 
militaires date de mes premières joies à feuilleter des pages de soldats, et les 
années que je passai au régiment me ravirent; j'en ai conservé le meilleur 
souvenir. C'était pour moi, il est vrai, un terrain d'observation constant; j'appris 
à « voir » là, et je me documentai, peut-être même ma personnalité s'y déga- 
gca-t-elle ! » 

Caran d'Acbe donc, très désireux de venir ù Paris au sortir du collège, des- 
sinait à force, en rêvant à l'École des Beaux- Arts et à tous ces maîtres artistes 
dont l'œuvre l'iiallucinait. Ce ne fut qu'à la mort de son père que le jeune 
homme se décida à quitter Moscou : son bonheur naquit d'une peine. Il se ren- 
dit d'abord au Consulat français, où il prit ses renseignements au sujet des 
exigences militaires auxquelles il désirait satisfaire aussitôt à son retour en 
France, après quoi il partit (vers 1878). 

« Et dans quelles conditions ce voyage! nous dit Caran d'Ache. Imaginez- 
vous ce long trajet exécuté par étapes dans un misérable wagon de troisième 
classe, avec des bons de soupe pour manger en route, tout cela en compagnie 
d'un pauvre mécanicien français, venant de Moscou également, qui ne con- 
naissait pas un traître mot de sa langue maternelle ! 

« Ce furent de durs comuiencements d'existence, dont je n'ai conservé 
aucune amertume : les artistes ne s'en sont-ils pas tous gavés, de cette « vache 
enragée » des débuts? Voyez aussi Forain, si célèbre aujourd'hui! Quand on 
songe à la lutte noire qu'il entama, à côté du rayonnement actuel de sa parfaite 
renommée! J'en arrive à penser que cette adversité d'un moment est néces- 
saire; si elle a aiguisé les dents de Forain, elle lui a tracé également sa gloire, 
et j'y puisai personnellement des miracles d'observation et de recueillement, 
une connaissance plus approfondie des choses, un apitoiement sincère aussi. 

« Je voulus m'engager aussitôt à mon arrivée à Paris. Pourquoi plutôt 
au 113' régiment de ligne qu'autre part? Tout simplement parce qu'ayant 
causé avec le planton en faction devant la porte dé cette caserne, je fus gagné 



TElUUliLE MALENTENDU 




- Un jeune el puissant moniirqne .l'Orient , désirant apprendre la langue de Shakespeare et de Milton fit venir 

èer r "Zr \f' frT, " ""■' '■ '^y^" '■" "'"'' '""'' '"'" P'-of'rsseur. Or, la méthode disait ,,ue 0"; on,- 
cei Irlle (III telle lellre, il fallait appnver la lan-ue contre le palais. \' " " 




II. — Pend.int iK ni.iis !,■ m ,ii:iriiiio s'exei-ra,... mais ne fil aucun prog-rès! 




III. - Alors, désespéré, il se livra à la boisson... et ainsi sombra une noble intelligence. 
Dessin de Cakan d'Acuk; extrait Je CV.s7 ii prcmin un ii laisser... (pion et C!= éditeurs). 



2!i(i LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

par ramabililé de celui-ci, par sa bonne mine... Je ne connaissais personne, 
l'accueil chaud de ce sourire m'avait décidé; les renseignements demandés 
au brave planton étaient, déplus, très engageants : bon colonel, excellent rata, 
discipline paternelle. .. 

« Quelque temps après mon incorporatioa au régiment, je résolus d'aller 
bravement frapper à la porte de Détaille; mais malheureusement j'ignorais le 
numéro de sa demeure, boulevard Malesherbes... Je m'adressai pour ce ren- 
seignement à un sergent de ville dont l'allure m'avait plu de suite : il me rap- 
pelait les fiers troupiers de Raffet, avec sa silhouette grande, son air noble, sa 
longue barbiche. Justement l'agent connaissait Détaille! « Tenez, me dit-il, 
« voici sa maison, en face de vous; j'ai souvent servi de modèle au maîlre 
« peintre, pour ses grenadiers de la garde notamment... Si je le connais ! » 

« Curieuse coïncidence... Je frappai donc chez Détaille, qui me reçut avec 
une parfaite amabilité; je lui montrai des dessins, auxquels il voulut bien s'inté- 
resser; il me conseilla fermement de faire des croquis d'après nature, dans la 
rue, partout, et, puisque j'étais au régiment, l'occasion était excellente pour 
moi de trouver des modèles à bon compte. » 

A ce propos, Caran d'Ache se rappelle une anecdote bien amusante. 

« Très désireux de mettre au plus tôt à profit le conseil de Détaille, je mo 
rendis un jour à la cuisine du quartier et tentai de décider un des cuisiniers, 
le nommé Bonnard, autant qu'il m'en souvient, à affronter les ardeurs... de mon 
crayon. « Viens te mettre là, je vais te tirer on portrait... » Bonnard, très 
enchanté, quitte aussitôt ses casseroles, ouvre des yeux très ronds et m'obéit 
à la lettre. Je rectifie la pose balourde qu'il me donne, après quoi, rimmobililé 
lui ayant été demandée, je commence mon croquis. Tout à coup, mon modèle 
chancelle, il devient pâle, puis cramoisi, puis vert, et finalement tombe en syn- 
cope dans mes bras... J'étais atterré. On prodigua aussitôt au malheureux 
Bonnard des soins énergiques, grâce auxquels il fut bientôt en état de me conter 
la cause de sa terrifiante indisposition. Figurez-vous que le pauvre cuisinier, 
préoccupé d'une immobilité parfaite, avait tout à coup avalé la chique qu'il gar- 
dait soigneusement au fond de sa bouche. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 291 

« Croiricz-vous que depuis ce temps je n'ai jamais plus voulu dessiner 
d'après nature? Je fus tellement épouvanté de cet accident, que je craignis 
toujours par la suite que pareille aventure ne se renouvelât; les sollicitudes 
dont j'entourai mes « patients » furent à ce point compliquées, que je finis 
bientôt par me passer complètement de modèles. J'ai gagné à cela une préoccu- 
pation plus grande d'observation. Je note soigneusement les moindres détails, 
mes remarques sont très méticuleuses, et du moment que je connais bien la 
proportion du corps et que j'ai pour ainsi dire une maquette dans l'œil, je 
trouve cela suffisant. Certains dessins d'après nature, au reste, gardent une 
immobilité visible du modèle posé ; il résulte de cela un travail laborieux qui 
devient insupportable à cause de cette nature figée que l'on copie dans un des- 
sin presque photographique. » 

Mais l'idée de Caran d'Ache était d'entrer à l'École des Beaux-Arts, et il 
rencontra de sérieuses difficultés pour obtenir cette faveur : il venait d'être 
nommé caporal, et son régiment était caserne au mont Valérien, deux raisons 
prépondérantes pour paralyser son désir. Il eut heureusement l'aubaine, 
grâce â des recommandations, d'obtenir du colonel Vançon le changement 
désiré. 11 vint alors se placer sous les ordres de ce chef, au 2" bureau de l'état- 
major. 

Dès lors, tranquillement, Poiré signe Caran d'Ache ses croquis, toute sa 
production d'essai, de tâtonnement; il cherche sa formule et rassemble ses 
souvenirs de la forme, de la ligne, toute l'éducation de l'art qu'il s'est faite 
lui-même sans professeurs, volontairement. 

« Vous dites que je me suis très inspiré de Busch et d'Oberlander; certes, 
je ne suis pas sans avoir vu l'œuvre de ces artistes très distingués; maislaissezj 
moi vous affirmer que ces noms charmèrent seulement ma prime jeunesse, et 
que, prévoyant bientôt l'ascendant ou du moins l'influence qu'ils auraient plus 
tard sur ma personnalité, je me privai complètement dans la suite de la con- 
templation de leur œuvre. Il existe plutôt, je crois, entre ces artistes et moi une 
similitude de nature artistique, des rencontres d'idées, des saillies parallèles. 
Je me rappelle un fait qui pourra vous éclairer davantage sur ce que j 'avance; 



292 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



J'ai dessiiiL', il y a quelques années, une image sans paroles qui représculait Sa.li 
Carnot en train de se promener... dans un désert. Vous savez jusqu'à quel 
point la plaisanterie lancée par moi, après cependant l'opinion irrévérencieuse 
du public, sur la raideur presque en bois de l'infortuné président de la Hépu- 
blique, obtint du succès. Donc, M. Carnot se promenait dans un désert, avec la 
rigidité d'un tronc d'ébène, tandis que deux lions accourus se précipitaient sur 
leur proie ligneuse,... brisant leurs crocs à ce dur contact. 

« Quelque temps après l'apparition de ce dessin, qui avait eu l'avantage du 
succès populaire, on vint me montrer une composition antérieure d'Oberlander 
dont l'idée, effectivement, offrait une similitude curieuse avec la mienne : le 
grand caricaturiste allemand avait représenté un chevalier du Moyen Age, bardé 
de fer, sur lequel deux lions s'acharnaient en vain. Or, je vous avoue très sin- 
cèrement que ce dessin m'était tout à fait inconnu. Je sais bien que la plupart 
des artistes à leur début s'inspirèrent fortement des maîtres qui leur j.lurent, en 
attendant l'heure de la personnalité, mais franchement cette copie grossière, 
cette démarcation, serait vraiment par trop basse! » 

Pour en revenir aux débuts de Caran d'Ache, disons qu'un jour un rédac- 
teur au ministère, très amusé des bonshommes du jeune artiste, lui demanda de 
faire des dessins à la (In-o)nque parisienne. Il donna deux ou trois dessins à ce 
journal, puis bientôt fonda le 7'o?</-/V/W.y avec Adric Richard, qui dirige aujour- 
d'hui la maison des Poêles mobiles de l'ingénieur Schouberski, et José Bussac, 
actuellement dircteur du théâtre de Vichy... Ce souvenir amène un sourire aux 
lèvres de notre aimable hùte : « C'est à ce journal, ajoute-t-il, qu'Alexandre 
Ilepp, le délicat romancier, débuta. » 

Le Tout-Paris dura une année. Après quoi Caran d'Ache entra à la Cari- 
cature, à la I ic militaire. Les suppléments du Fi(jaro regorgèrent bientôt 
aussi de ses dessins; ils illustrèrent les Voyages de M. Carnot, nous initièrent 
aux Courses de l'antiijidté, Dieu sait de quelle manière folle, si sceptiquement 
reconstituées. Cette dernière œuvre, éditée par l'éditeur Pion, obtint en 
album un succès décisif : c'était une drôlerie nouvelle, une commotion du rire 
inconnue jusqu'alors. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



20.} 



N'oublions pas encore les Revues de fin d'année, également au Figaro. 

« A ce propos, nous dit Caran d'Ache, je vous rappelle que c'est moi qui 
ai créé notre oncle Sarcey et popularisé l'élégance raffinée du prince de Sagan, 
cette dernière création des Samedis de l'Opéra-Comique, l'ancien... 

« De même pour Carnot, dont j'ai construit la silhouette métallique, à la 
grande joie du public, qui finit par reconnaître dans le moindre croquis sim- 
plifié, dans la seule construction géométrique que j'arrivai à déterminer par 
des recherches de synthèse, le Président de la République d'une ressemblance 
frappante. 

« J'ai aussi été le précurseur, avec Forain, du dessin périodique dans les 
journaux quotidiens. Nous débutâmes au Journal, il y eut les Jeudis de Forain 
et les Lundis de Caran d'Ache. Entre temps parurent chez Pion la République 
athénienne, sur un texte d'Albert I\Iilhaud, Rric-à-Brac, et des Albums de 
Caran d'Ache. 

— Avez-vous illustré « sérieusement » des ouvrages? 

— Une fois, une Histoire de Marlborough, plutôt héroïque que caricaturale. 

— Vos dessinateurs préférés ? 

— Menzel et RafFet, deux maîtres superbes dont l'œuvre est vivant à mon 
gré, bien supérieur, selon moi, à renonciation froide de Meissonier, qui excelle 
dans l'art de la préparation, de la cuisine professionnelle, sans l'impression de 
mes deux favoris, jettant leur génie au hasard. Menzel fera « de chic », après 
avoir « vu » la nature, tandis que Meissonier copiera merveilleusement. Pour 
moi, l'extase de ces deux artistes n'est pas la même, l'une est d'essence plus 
délicate que l'autre. 

Mentionnons encore, dans les heures de début de Caran d'Ache, son p.as- 
sage lumineux au premier Chat noir, ce coin artistique où se rencontrèrent les 
Willette, les Steinlen, les Forain, les Rivière, les Jules Jouy, les Mac-Nab, etc. 

Aux Arts incohérents, fondés par l'artiste en collaboration avec Jules 
Lévy, on applaudit aussi les trouvailles fantastiques de Caran d'Ache, qui rit 
encore lui-même de la joie qu'il eut à dessiner ces folies. 

« La première piécette que je fis représenter au théâtre du Chat noir 



294 LA CAIIICATL'UE ET LES CARICATUniSTES 

s'appelait 1S()!>: les personnages de ce spectacle étaient découpes dans du car- 
ton. J'eus alors l'idée, pour YÉpopée, de troquer le carton contre du zinc : ce 
fut un grand travail. » 

Voici comment procédait l'artiste pour ce théâtre d'ombres. Il dessinait 
d'abord ses compositions très soigneusement, précisant ses moindres groupes, 
ne laissant aucun trait à l'imprévu; après quoi il chaniplevait les « jours », les 
« blancs », pour ne laisser que les noirs, c'est-à-dire la masse seule de la 
silhouette. L'elFet de l'ensemble était extrêmement nature, parce que chaque 
détail était visible lorsqu'il devait se détacher, et (lue le reste se devinait 
parfaitement dans la masse, parce qu'il avait été au [tréalable exactement 
dessiné. 

« Non, répond Caran d'Ache à notre question, je n'ai jamais exposé à 
Paris, mais celte année même j'ai organisé un Salon de mes œuvres. Je dois à 
la vérité de dire que le succès a couronné mon entreprise. » 

Le sujet de l'ainche qui annonça cette exposition est des plus heureux; 
nous la regardons sur un mur de l'atelier de l'artiste. Il s'est représenté lui- 
même, un carton bourré de dessins et un porte -mine énorme sdus le bras 
gauche, tandis que, le corps courbé, il présente de la main droite un bouquet 
formé de trois fleurs tricolores à la grotesque figure symbolique du PuikIi, le 
fameux journal humoristique de Londres. 

Nous croyons nous rappeler que c'est dans les bureaux du Punch que cette 
exposition eut lieu. 

« Avez-vous peint quelques toiles? 

— Extrêmement peu, et cela tient à la rapidité avec laquelle je veux exé- 
cuter; je ne puis pas passer plus d'une journée à une œuvre; il faut que cela 
vienne d'un trait, et vite. J'ai fait des peintures en camaïeu, noir, violet, bleu, 
d'après mes compositions de V Épopée; vous en voyez une devant vous, et quel- 
ques très rares paysages. Voici justement un paysage, d'une facture spirituelle, 
un peu dans la manière de Besnard. 

Nous regardons curieusement cet échantillon agréable créé au hasard du 
caprice de l'artiste. 



LE SALUT MILITAIRE 




Dessin de Caran d'Aclie; extrait de C'est à prendre ou à laisser. 



29fi LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

Plus loin, iiiio aquarelle de grande dimension, faite égaloniont dans la 
même journée, nous montre un cavalier des autres âges, brillamment en selle. 
Cette rapidité, cette impatience de produire, sont curieuses à noter. On sent que 
Caran d'Aclic est particulièrement né pour lillustrafion, car la force de l'entraî- 
nement de cette gymnastique cérébrale latente chez les dessinateurs apporte 
une fécondité trépidante, une impétuosité de créer des plus nobles, très parti- 
culière. 

Caran d'Ache travaille dans une chambre plulùt exiguë, murs presque nus, 
parquet encombré de -cartons, aucun luxe : c'est la chambre du réel labeur, 
l'officine sérieuse où s'élaborent en silence les plus joyeuses fantaisies. 

Voici comment le grand caricaturiste procède pour ses dessins. Il exécute 
d'abord un croquis grossier, et, par une série de calques, ses bonshommes se 
précisent jusqu'à parfaite élimination. C'est ainsi que l'artiste obtient sa syn- 
thèse si surprenante. Grévin, du reste, ne procédait pas autrement pour ses 
galbeuses figurines de femmes. 

« 11 faut vous dire que je vis très retiré, en sauvage, que je fuis le monde; 
je me réfugie ici au plein repos. Il y a bien longtemps que je n'ai pas travaillé 
à l'atelier que je vous ferai visiter tout à l'heure, en bas. » 

Caran d'Ache nous montre un grand nombre de dessins on cours d'exécu- 
tion. Nous sommes réellement étonnés de la transformation de ce talent. Voici 
une série de pages vraiment nouvelle; on dirait, à voir la sini])licité de ce gra- 
phique gras, onduleux, avec ses hachures symétriques, ses partis pris de blanc 
et de noir brutaux, des gravures anciennes sur bois à la manière d'Holbein; 
notamment l'idée des estampes de jadis nous vient, et, malgré le tour plaisant 
des compositions que nous regardons, leur grandeur, faite de puissance de 
couleur et de concision, nous saute aux yeux : c'est un Caran d'Ache inédit des 
plus savoureux. 

« J'ai l'intention de graver en effet sur bois, moi-même, ces dessins; cela 
ne m'apparait ni long ni difficile, car j'ai ménagé sans transition dos noirs et 
des blancs purs... Peut-èlre forai-jo aussi des planches en plusieurs tons dans 
le goût modernisé des premières images. » 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 297 

De-ci de-là, au mur de la chambre de travail, voici deux ou trois affiches 
anglaises pour lesquelles l'artiste professe une vive admiration, à laquelle nous 
nous rallions. 

« J'aime beaucoup cet art-là. Regardez aussi avec quel soin ces épreuves 
sont tirées!... » 

Le texte manuscrit dont le grand caricaturiste accompagne la plupart de 
ses croquis est traité à la manière d'un dessin. 

« Cela tient, nous dit-il, à ce que j'ai horreur d'écrire et que je me sers de 
plumes à dessin pour m'acquitter de celte corvée; la difficulté de manier dans 
tous les sens ces délicates plumes m'oblige seule à cette écriture non courante 
que vous savez. » 

Nous descendons ensuite à l'atelier du maître, une superbe salle, un salon 
plutôt, que préside une cheminée monumentale au milieu. Caran d'Achc nous 
montre sa bibliothèque, très riche en volumes sur le premier Empire, sur l'his- 
toire du costume, histoire de Napoléon I", livres de faits d'armes, mémoires 
de 'guerre, toutes choses d'un intérêt très vif pour l'artiste, qui feuillette avec 
joie ces précieux documents, assurant sa mémoire et la fortifiant au contact 
des textes rares, dans la brillante poussière des siècles héroïques. 

Au fond de l'atelier, voici des drapeaux, des étendards glorieux, troués de 
balles, sentant la poudre. Des soies lamentables pleurent des franges glorieuses. 
Nous allions presque nous découvrir, lorsque Caran d'Ache nous explique que 
tous ces nobles trophées sont de sa fabrication. Stupéfaction, oui, c'est un pro- 
cédé à lui; en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, la plus belle soie 
montre aussitôt en ses mains expertes la trame la plus décrépite, l'étoffe craque, 
cassée, elle change de ton, devient terreuse, tandis que les inscriptions franche- 
ment tracées au préalable sur le drapeau 'perdent leur fraîcheur, disparaissent 
presque : l'illusion est complète. C'est un amusement de l'artiste, de même 
que ces petits canons que vous voyez là ont été soigneusement collectionnés, 
de même que tous ces pantins articulés à merveille servirent à des essais de 
Guignol. 

Leur ingéniosité est grande à tous ces fantoches dessinés avec goût; c'est 

38 



2Î)8 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



avec joie que l'arliste amuse les autres : voici une manière bien française et un 
rire bienfaisant. 

Un coup (l'œil encore, avant de quitter l'atelier, vers les armes anciennes, 
ces fusils et ces sabres vénérables qui gisent dans un désordre agréable. 

L'bùtcl de Forain et celui de Caran d'Acbe sont voisins, une amitié très 
étroite rapproclie encore les deux artistes. Certes la nervosité, l'esprit gavroche 
de Forain, s'accommodent curieusement de l'esprit méthodique, un peu froid, 
de Caran d'Ache. Il n'y a évidemment pas de comparaison à faire entre le 
talent des deux artistes, mais la façon dont ils se prisent mutuellement nous 
prouve que ce qu'il manque à l'un, l'autre le possède. 

Forain a la puissance, le génie souvent même. Caran d'Ache a la fusée du 
rire spirituel; sa correction, sa précision, paralysent peut-être son essor, mais il 
ne nous déplaît pas l'émoustillement de la mousse du via de Champagne après 
la rude impression de la Beauté. 

D'autre part, ne faut-il pas que la critique s'arrête à la limite des pré- 
tentions d'un artiste? Et nous sommes convaincu que Caran d'Ache n'a pas 
d'autre préoccupation que celle de soigner la qualité de son rire ; son œuvre 
est très moral, s'il n'est pas très profond; sa manifestation dessinée est per- 
sonnelle comme l'hilarité qu'elle donne. 



CHAPITRE VIII 



STEINLEN. ROBIDA 



STEINLEN 

Steinlen est un artiste qui, dans son expression brutale, en silhouette, trouve 
son charme; c'est par l'agrément de la ligne qu'il séduit, et celte abréviation 
du détail, d'une forme si décorative et nouvelle. Toute d'une pièce, celte 
manière profile plutôt, appuie un trait caractéristique, marque seulement la 
construction superficielle, l'aspect des êtres ou des choses; un contour noir 
cerne l'image, dont il augmente la puissance, et la couleur générale prend de 
l'intensité d'un attrait brusque, d'une richesse étrange. 

L'artiste est un réaliste, un triste, une façon de philosophe du crayon 
attardé au rêve qu'il entrevoit à travers notre société actuelle si peu diver- 
tissante. La production de Steinlen, en dehors des textes, est de préférence 
combative; il aime la propagande par le dessin et se laisserait volontiers aller 
à la conquête de l'idée au moyen de l'image suggestive. Rarement les misé- 
reux furent rendus aussi parfaitement par un dessinateur, si vrais sans inutile 
pleurnicherie, si pitoyables sans affectation : ce sont les gueux, les escarpes, 
effrayants tant ils sont nature, croqués sur le vif au hasard des coins de rues 
borgnes où brillent les .couteaux; les rôdeurs et leurs compagnes, les yeux 



30n LA CAHICAÏl'nF. ET LES TA lllCAïmiSTES , 

hagards, les mains norvcusos, toiilo la lie qui passe, cnrcgistréo de main de 
maître, vue aussi d'un œil compatissanL 

Quelle vérité synthéti([uc dans reiisemble, quelle éloquence à point vul- 
gaire de ces vêtements de misère, de ces coilTures, de ces visages en loques, de 
ces allures patibulaires! Combien l'artiste les a fouillés, ces cœurs avilis, gan- 
grenés, pour en sortir si merveilleusement l'enveloppe extérieure! 

C'est de l'étude très haute, malgré sa recherche basse; il ne faut pas, au 
reste, oublier que l'artiste dessine excellemment aussi les femmes et les fleurs. 

Ses figures de femmes sont d'une délicatesse particulière; elles ne sacrifient 
en rien à la grâce de tradition, elles ont plutôt un parfum nouveau, une non- 
chalance caractéristique, qui les rend agréables en dehors de leur expression 
succincte; elles sont d'une fraîcheur variée, soit qu'elles expriment le trottin, 
soit qu'elles représentent la femme légère; mais toutes ces figurines en pâte 
tendre se ressemblent par l'aspect japonais de l'exécution pareille. 

Ce n'est pas un « truc », comme chez Grévin, ni une faiblesse d'imagina- 
tion; ce serait bien plus une préférence, une satisfaction dans la création, cette 
même béatitude sans doute que celle dans laquelle les plus grands artistes se 
complaisent pour affirmer un genre. 

Steinlen a raison, sa petit(> femme est bien à lui. La chose est telle que 
beaucoup ont voulu la lui prendre; mais cet art est narquois, et sous sa for- 
mule simple se cache une science sans « ficelles », difficile à plagier. Voyez 
donc si, toutes faciles à copier qu'elles semblent, les silhouettes féminines de 
Forain ont jamais pu l'être par la quantité de ceux qui s'y efforcèrent! 

Voici des fleurs, des indications de fleurs, des notations spirituelles sur 
papiers quelconques, choisis exprès parmi les quelconques à cause du charme 
nouveau qui résultera de la curiosité, recherches de tons simples sur matériaux 
simples, manifestation éclatante d'originalité et de goût. 

Voici des croquis de paysage, non des coins « peignés » de la grande ville, 
mais silhouettes de masures, découpages pittoresques de toits, de cheminées, 
d'échafaudages sur ciels tourmentés, discernés dans leur étrange renouvellement ; 
toujours de la recherche et la même peur du convenu, du banal ou du tendre. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



30 1 



Voici des chats étonnants, robustement charpentés, bien félins, osés dans 
tous leurs mouvements, analysés en leurs moindres détails, compris par un 
observateur amoureux, patient, qui, lui aussi, a des griffes pour venger les 
déshérités, et des yeux d'or pour regarder les délicates féminités. Ah! ces 
chats, comme il les sait, Steinlen! comme il les aime! combien leur hypocri- 
sie doit l'amuser, car il s'extasie à les décrire partout ! Son œuvre en est plein 




r-^ 



Portrait de Steinlen, par Emile Bayard. 

comme celui de Willette; cette bête cnigmatique, si décorative, tient à souhait 
sa place parmi de tels artistes. 

Steinlen se garde de toute fausse sensibilité; il garde son sérieux par 
nature et ferme son cœur systématiquement. Il est froid malgré l'allure colo- 
rée et chaude de sa production. Ses pages sont hautaines plutôt que passion- 
nées; c'est un art d'essence noble, quel que soit le sujet qu'il traite. Ses vaga- 
bonds sont ailiers, ils ne mendient pas; ses femmes sont dédaigneuses, ses 
rai'es mondains très poseurs, et ses chats en imposent. 



302 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

On sent malgré tout que son œuvi'e est humain et que cet artiste dessine 
avec son cœur, dont il cache malicieusement reffluvc, et par timidité d'àmc 
aussi. « ... Steinlein a essayé, avec beaucoup de succès, de revenir à l'idylle 
et de montrer que les moindres classes sociales sont peut-rtre les plus suscep- 
tibles de poésie ou de franc retour à la vie du cœur. » 

C'est un art vivant malgré cela, et pour cela il a son style, sa marque propre; 
c'est une expression réellement saisie, profondément écrite, quia fait sensation. 

L'image hebdomadaire de Steinlen au Gil Blas illustré est frappante : en 
deux couleurs qui en paraissent plusieurs tant elles sont habilement indiquées, 
en deux traits sévères, quelquefois caressants, le phis souvent brutaux, car cette 
facture n'est pas aimable, parce qu'elle se dépèche d'être puissante. 

« Il convient de faire remarquer — car on ne saurait parler d'un artiste 
sans signaler ses ascendants, indiquer son origine et ses tendances de race — 
que Steinlen, originaire de Lausanne, est né avec la vision analytique d'un 
Germain : ses nombreuses études et la plupart de ses dessins le prouvent... » 

Ces quelques lignes de parfaite observation sont plus éloquentes que de 
longues pages pour marquer la caractéristique du trait de l'artiste qui nous 
occupe, sa lourdeur, sa force d'expression condensée, sa science plutôt pénible 
à cause de la difficulté d'essor spirituel, mais aussi la solidité massive de la 
mâle puissance. 

Voyez Daumier, Forain, leur éloquence hâtive, la lourdeur de leur trait, 
leur attrait brusque à cause de la pensée déguisée sous la bousculade du crayon ! 
Mais ici, quelle })réoccupation d'esprit plus gauloise, dans la précipitation 
même de la facture enlevée, peut-être [)lus superficiellement aussi! 

Steinlen excelle à faire parler une physionomie; les yeux troublants de ses 
personnages semblent empruntés à ceux des chats, ces penseurs insondables. 
Voyez les yeux bleus de ses femmes, profonds, ouverts devant une immensité 
qui nous échappe, dilatés devant une pensée insaisissable! Comme cela prête î» 
la rêverie! combien le trait qui fige le dessin est moins éloquent souvent, que 
cette énigme qui vous arrête longuement! Rappelez-vous l'affiche remar- 
quable que «igna l'artiste pour le ('oiipaJtIr, un roman de François Coppée ! 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



303 



Combien de fois ne nous arrêtâmes-nous pas devant cette face de misère, minée, 
triste à vous en arracher des larmes! Il semble que le dessinateur avait souf- 
fert aussi en traçant cette douloui^euse image; c'était très beau. 

En regardant les ouvriers que Steinlen a dessinés, on éprouve un autre sen- 




Dessin de Steinlen; extrait des Chansons rouges 
(Flammarion éditeur). 



timent : on sent la fierté vaincue de ces laborieux à la peine, une rage sourde 
parfois, une main loyale aussi tendue spontanément pour un bon mot. Là on 
retrouverait plutôt trace d'attendrissement chez l'artiste. Ainsi donc, ce dessin 
nature de l'extéinorité de l'être, ces vêlements justes de plis, ces masques exac- 
tement copiés, ne sont rien encore à côté des idées qu'ils évoquent : ce n'est pas 
un des moindres compliments à adresser à un œuvre. 



304 LA CxVRICATURE ET LES CAUICATURISTES 



Cependant il faut que Steinlen se renouvelle; la physionomie de son art 
sans cesse reproduit par le même moyen, et de trait et de coloration, tend à 
devenir monotone. L'habitude, là, prendrait la place de l'effort, et le succès est 
souvent mauvais conseiller en matière d'art, si l'on ne varie pas le parfum des 
fleurs que l'on offre, si tant est que les meilleures choses finissent à la longue 
par perdre de leur saveur à travers le ressassement. 

Ce dessinateur bourru possède l'âme ingénue; elle crève l'enveloppe et se 
trahit sous la facture pesante; cet œil fin discerne la vie à sa façon pittoresque, 
avec des hauts et des bas dans l'estime qu'il accorde selon sa disposition d'esprit, 
parce qu'il se reconnaît le droit de manifester comme artiste, sans croire pour 
cela à l'utilité de sa manifestation graphique; c'est la force véritable, celle de 
r « isolé » qui mord au cœur des choses organisées, sans pour cela rentrer dans 
aucune catégorie. 

Steinlen, c'est l'artiste anarchiste, — non en politique s'entend, mais en 
manière de voir. Sa tendresse rare fait le pendant avec l'atrocité comparative; 
toute sa sensibilité n'existe que par un parallèle; il adore lu vie placide, parce 
qu'il dénonce ses agitations, ses injustices, ses turpitudes. — C'est un esprit 
inquiet. 

N'allez pas croire cependant que l'œuvre de Steinlen sente le feu et le 
sang; tout au contraire, le maître, au sein des roses trémièrcs, caresse tranquil- 
lement ses chats et regarde le bleu du ciel; c'est un révolté avec un cœur d'en- 
fant. Voyez les pages qu'il dessine au Gil Bios illustré, déjà nommé et que 
nous nommerons encore, puisque Steinlen a fixé domicile de son talent au 
recto de cette feuille, depuis tant d'années. — Comme cela est agréable d'as- 
pect, jovial d'accueil, habilement coloré et parfaitement moderne! 

Regardez ses croquis, les riens de traits, que son œil amusé fixe sur le 
papier : c'est charmant et purement artistique. Steinlen ne s'énonce jamais 
vainement. 

« En somme, conclut M. Octave Uzanne dans un article sur Steinlen i)aru 
dans le Monde moderne, Steinlen est un expressif intense par le trait synthé- 
tique, et aussi par quelques teintes ingénieusement dégradées ou combinées, 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



30-; 



obtenues sans roublardise de procédés. Observer les lois de cbaquc application 
qu'il adopte , se garder de sortir des limites de cette application , tels sont les 
principes auxquels il n'a cessé d'obéir jusqu'ici, et c'est, pour un producteur 




Dessin de Steinlen; exlrait des Chansons roiujes 
(Flammarion éditeur). 

de ce temps, il le faut proclamer, la plus sage et la plus louable des esthéti- 
ques. » 

Son talent est fruste, il est vrai, non exempt de sauvagerie; c'est là son 
genre; l'homme nous apparaît de même avec cette rigidité d'aspect, cet air son- 
geur et triste plutôt, ce besoin de vie calme qu'il reflète, cette soif d'observa- 
tion particulièrement adaptée aux choses simples écrites simplement. 

Steinlen illustrant les œuvres de Bruant était parfaitement indiqué pour 

3i) 



:u)(i LA caiucati:re et les caricatuuistes 

celle làclio. Éinilc Zola lrouvL>rait on l'artisto un niervoillL-ux iiitci-prôto. Nous 
ne nous souvenons plus qui, dernièrement, comparait encore la nature de Stein- 
len à celle de M"" Yvolte Guilbert, la chanteuse à la modo. Bien qu'inattendu, ce 
parallèle est juste : la verve faubourienne de la divetle, un peu vulgaire, mais 
toujours rachetée par la qualilé d'observation ou l'esprit, oIVre nno analogie 
curieuse. 

C'est à Montmartre encore que nous trouverons ce nouvel artiste, aux 
pieds de la butte, celte préférée. Cette «terre », encore en friche par endroits, 
conserve la pureté originale de l'art de certains, dans la ronce même de ses 
terrains incultes. Steinlen nous conduit à son atelier, qui, détail amusant, con- 
trairement aux autres ateliers, se trouve en contre-bas. 

« Cela est construit sur des remblais, nous dit notre iiôte, j'ai une belle 
vue... » 

On découvre en elTct, de cet endroit, un coin de Paris pittoresque, un peu 
morne avec ses toits en dentelle triste sur ce ciel d'Iiiver, mais d'une étendue 
superbe avec son lioi-izon perdu. Nous jetons un coup d'œi! à la dérobée : la 
salle de travail de l'artiste est spacieuse, encombrée d'études en cours, de j)ro- 
jcts; une grande toile attire nos regards : c'est une ébauche d'un coin de bal 
public; des ouvriers, des femmes en cheveux, sont attaldés à boire, tandis ^lue 
des groupes gauches dansent. 

« J'ai vu cela un jour de 14 juillet, cela m'a frappé, j'ai noté... » 

Nous parlons aussitôt de Degas, pour comparer ce sujet avec ceux de cet 
autre curieux peintre, et immédiatement les préférences de Steinlen, sa manière 
brusque, heurtée, nous font aussi penser à Forain ; c'est frappant, cela nous 
hante tandis que nous feuilletons avec l'artiste les masses de croquis qui dor- 
ment silencieusement dans les cartons. 

Tout un labeur robuste apparaît, toute une lutte intime, une recherche de 
nature obstinée dans les moindres choses, des essais de papier, de crayon, des 
combinaisons de matériaux; cette conscience en vue de l'impression seule, de 
la tache, du graphique sobre, l'examen rapide de toutes ces pages dessinées 
que nous parcourons, nous donne une vive émotion, en même temps que la 



LA CAIUCATUJIE ET LES CAHICATURISTES 



307 



réflexion nous vient au sujet de cet art qui ne prend plaisir qu'à la misère, qui 
ne s'extasie que sur la ruine de l'être et des choses. Ce sont des « malheureux » 
ou des ouvriers, des humbles, de pauvres commerçants, marchandes au paneir, 




Dessin de Steinlen; exlrait des C/innso7îS roi/r/M 
(Flammarion t'diteur). 

des chifTonniers; ici, ce sont des scènes de Paris, mais de Paris miséreux, des 
marchands de vins, des restaurants interlopes, des bâtisses sinistres par leur 
découpage comme une ruine, sur le ciel noir... Cela est triste à voir, très triste. 

Au reste, Steinlen est taciturne, peu verbeux ; il écoute et parle lentement, 
comme avec fatigue. 

Steinlen est né en Suisse, à Lausanne, en 18;»*,); il n'est venu à Paris que 
vers 1881. 



308 LA CAHICATURE ET LES CARICAÏUUISÏES 

« Mos p.-ironls, nous dil-il, nie destinaient à la théologie; on voulait faire 
de moi un pasteur, mais je n'y tenais guère. Jusqu'à l'âge de dix-huit ans, ma 
famille me contraignit ù ces études austères, non en rapport avec mes gonts. 
J'étais très désireux de faire de l'ait. A Lausanne, parmi les jeunes gens 
cpic je fréquentais se trouvait le fils de Vautier, un peintro de soldats originaire 
de Genève, dont la réputation était grande alors en Suisse; il professait à 
Dusseldorf. J'envoyai quelques essais de dessin à Vautier, présenté par son 
fds, et je vins demander fmalemont à ce maître, sur ses instances, les premiers 
conseils. » 

Nous causons de l'art en Suisse, de sa tournure présente, un peu allemande 
d'cspi'it, alambiquée, compliquée. 

« En Suisse, à l'époque de mes débuts, il n'y avait pas d'école; le grand 
homme du pays de Vaux était Gloyre, un peintre qui, comme vous le savez, 
dérivait d'Ingres et de David; il a fait des tableaux de la Suisse si l'on veut. 
Au surplus, dans l'art j(! n'ai jamais vu que de la vie, je n'ai jamais été préoc- 
cupé de rien autre. 

« Avant de venir à Paris, j'avais passé un an et demi à Mulhouse à faire 
du dessin industriel, chez un oncle. Mes travaux en ce genre ont plus ou moins 
réussi; mon grand-père, je vous dirai, était peintre; il faisait du paysage dans 
la tradition allemande. Ses planches représentaient la plupart du temps les 
paysages si variés des environs de Vcvey; c'étaient de petites vues très soi- 
gnées, exécutées à la chambre claire; elles remplaçaient les photographies 
actuelles. 

« A Mulhouse, je me liai avec un peintre qui, en dehors de son industrie, 
faisait de la peinture sur porcelaine. Bientôt lassé de toutes ces manipulations 
en dehors de mes goûts, j'abandonnai la partie... J'avais vu de près tous les 
« trucs » du dessin industriel, cela me servit en arrivant à Paris, où je débutai 
par dessiner des décors pour tissus. » 

Steinlen nous conte ensuite que, lassé (léliiiilivoincnt du dessin industriel, il 
se mit à dessiner de petites bètes, n'osant pas, nous dit-il, s'attaquer à l'étude 
de l'homme. Puis ce furent des enfants qu'il croqua. Cette phase des premiers 



LA (lAUlCATUUE ET LES CARICATURISTES 309 



essais se trouve agréablement résumée dans la Chanson de f enfant, un livre 
édité par Cliamerot, où nous trouvons encore des compositions heureuses du 
peintre Lobriclion. 

<( Lobrichon, nous dit Steinlen, avait demandé ma collaboration. Je des- 
sinai alors les culs-de-lampe de cet ouvrage. » 

L'artiste nous montre une épreuve de l'un de ces premiers dessins. Comme 
cela est soigné! On dirait du Giacomelli! Quel souci de l'exécution ! 

« Je faisais des croquis très serrés, à cette époque, d'après des petits 
oiseaux que j'avais en cage, nous répond l'artiste en souriant... Maintenant les 
dessins que j'exécute d'après nature me servent plutôt d'exercices que d'autre 
chose; mes croquis sont des notes mnémotechniques... » 

Les débuts réels de Steinlen datent du premier Chat noir, où l'artiste pei- 
gnit un tableau de chats remarquable. 

« J'étais venu, aussitôt à Paris, habiter Montmartre; Thôtel où j'étais des- 
cendu était à deux pas du fameux cabaret. Je me mêlai bientôt à la bande des 
artistes du lieu. Vous savez le reste... » 

Nous demandons des anecdotes, mais en vain ; le dessinateur ne se sou- 
vient de rien, le passé le rend morne... 

« Vous n'êtes pas d'un naturel gai? nous hasardons-nous à penser haut 
devant le calme aimable et la froideur de ce visage qui nous écoute avec tant 
de soin. 

— Effectivement, je suis rarement gai ; cela dépend des périodes. . « 

En fait de peinture, Steinlen préfère la grisaille : c'est la teinte de son ânie ; 
« il ne cherche pas la couleur en peintre » , la musique mélancolique le charme, 
et son poète est Baudelaire, nous allions dire... naturellement. 

Et comme nous parlons de la grâce féminine, Steinlen, avec sa brutalité 
d'expression dessinée, son parti pris de puissance et d'intransigeance du trait, 
nous dit, comme bien nous nous y attendions, qu'il ne retiendrait autre chose 
dans un portrait de jolie femme « posant » devant lui, que le caractère, l'enve- 
loppe synthétisée de sa physionomie. 

A noter cette confession de l'artiste en ce qui concerne son genre . 



310 LA CAltlGATURE ET LES CARICATUUISTES 



« Je ne puis pas l'aii'e de croquis plaisants ni habiles, je ne suis pas habile; 
j'ai très peu produit de dessins avec légendes. » 

Nous nous souvenons cependant de certaines lignes rudes écrites au bas 
de compositions farouches, dans le i'hamhard, journal au titre suggestif... 
Pages de gaieté, que non pas, mais pages de révolte dessinées avec un poi- 
gnard, fouillant en pleine chair, tant et si bien que des avis officieux vinrent 
prier l'artiste d'inteiTompre sa besogne si prisée des artistes en dehors de l'o- 
pinion exprimée souvent par l'image, mais tellement jugée « révolutionnaire » 
en haut lieu. 

En tant qu'illustrateur de livres, on comprend que la verve spéciale de 
l'artiste no l'ait désigné que pour de rares sujets. Voici les Cuiietés honrfjeoises 
de Courtelinc, cependant, et certains ouvrages de Jules Moinaux décorés avec 
soin par ce crayon sauvage; mais on ne sent point encore là l'artiste affranchi 
dans sa manière; il faudrait ici plus de joliesse, pins (h; souplesse, de fantaisie 
comique et de charme. Nous l'apprécions davantage dans S(fi/itc-I'('linjii', 
une étude de M. Gégou sur l'ancienne prison des condamnés polili([ues, bien 
que, modestement, le dessinateur ne veuille se souvenir que « du petit métier 
assez maigre » de ces dernières vignettes. 

Cet ouvrage est postérieur au livre du chansonnier Aristide Bruant intitulé 
Dans la rue, le chef-d'œuvre du genre. 

Le grand talent de Steinlen se résume là dans toute sa force ; jamais \\n 
illustrateur ne « sentit » aussi parfaitement un texte, c'est superbe dans l'a- 
troce, triste, désemparé; c'est une littérature décevante, belle par l'horrible où 
ce crayon s'extasie, marquant les imges avec des croquis d'après nature, suivant 
avec amour Bruant à travers les traces sanglantes de sa prose ultra-natiu-aliste. 
Tout Steinlen est là. 

« Avez-vous des souvenirs curieux sur cette collaboration ? 

-^ Non, tout cela est très calme, très plat. « 

Décidément, noire liùte n'est pas l'homme de l'anecdote. Il nous dit que 
très prochainement il va eiilrcprendre une illuslralion de la Chatison des 
yueuœ de Richepin ; voilà qui n'est pas étonnant, et certes le talent du des^ 



LA CAUIOATURE ET LES CARICATURISTES 



3H 



sinatour fora merveille dans cette œuvx'o , pour la réalisation de laquelle il 
semble créé. 

« Ce seront des lithographies sans doute ? » Et nos yeux vont machinale- 
ment vers un coin de l'atelier où dos pierres blanches attendent la main du 
maître. Nous posons encore quelques questions en hâte : 



h>:i;vK->?':^^^à|| 




Dessin de Steinlen ; extrait des Chansons rourjes 
(Flammarion cdileur). 

« Votre peintre préféré ? 

— Rembrandt. 

— Parmi les modernes ? 

— Carrière, à cause de sa note mélancolique, sans oublier Degas, le peintre 
de la vie moderne. » 

En passant, l'artiste nous parle de son admiration pour Daumier, qu'il 
trouve cependant, comme nous, inférieur à Forain. 



ni2 LA CAIUCATUUH ET LES CARICATURISTKS 



« Je devrais noter tout ce que je viens de voir ; c'est mon genre. » 

La fiction est donc, jiour cet artiste, inutile, son rêve s'arrête à la réalité, 
son œil seulement cherche une béatitude dans les travaux grossiers de la vie. 

Il déteste le théâtre, qu'il trouve faux dun bout à l'autre. 

« .le me souviens que ma plus grande déception, en arrivant à Paris, a été 
de voir interprétées à la scène les pièces de Victor Hugn et de Shakespeare. 
Ooel massacre! .le ne vais plus au théâtre... 

— Avez-vous fait de l'cau-forte? 

— Peu, mais je compte m'y remettre ; j'ai exposé quelques spécimens de 
ce crenre dernièrement, à la salle Petit... 

— De quand date votre première exposition? 

— .le n'ai jamais rien envoyé au Salon, mais le public vit pour la pre- 
mière fois mes œuvres réunies à la Bodinière en 180i. » 

Cet art de Steinlen, dont l'aspect est particulièrement décoratif, a produit 
quelques affiches supérieures. Après celle du Coupable, voici celle du Lait stôri- 
lisé, qui représente la petite fille du maître tout habillée de rouge, en train de 
déguster un grand bol de lait que convoitent, assis sur leur derrière, des chats 
extasiés. Ces pages brillantes hantent encore les mémoires de ceux qui les virent 
épanouies sur les murs; leur qualité artistique les fit discerner; elles obtinrent 
un succès d'excellent aloi. 

En résumé, Steinlen travaille particulièrement pour les « marchands ». 
Les amateurs trouvent chez ces intermédiaires do quoi contenter leur goût, 
sans troubler dans sa quiétude l'artiste épris de silence et de paix. C'est un 
travailleur acharné, mais un producteur des plus rares; « il no sort pas 
grand'chosc de chez lui ». Ses estampes originales, ses tirages à exemplaires 
restreints, bénéficient de cette anomalie. 

Nous parlons des documents photographiques. 

« Au début, nous dit l'artiste, j'étais un enthousiaste de ce moyen; j'avais 
acheté une masse de photographies; mais combien je me suis vite aperçu que 
cela ne valait pas le moindre croquis! » 

Nous regardons la table de travail du dessinateur : ce ne sont qu'essais de 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 313 

tètes, des bouts de riens sur des papiers divers, avec des crayons de toutes 
sortes. 

a Je n'ai pas encore trouvé le papier idéal en vue de la reproduction : je 
cherche... » 

Et tandis que nous donnons une caresse aux deux beaux chats qui nous 
écoutent pelotonnés dans leui' fourrure noire, Steinlen nous fait cette confi- 
dence ; 

« J'ai un fond paysan, voyez-vous, un besoin d'indépendance... Ma place 
serait davantage marquée aux champs qu'à la ville. » 



ROBIDA 

Le genre de la caricature de Robida est l'excentricité; l'artiste ne s'atta- 
que point à l'homme, mais à son cerveau, dont il précède l'ingéniosité jusqu'à 
la folie du rêve. C'est en quelque sorte un visionnaire. 

Ce dessin nerveux, hérissé, pointu, s'agrippe curieusement, en une calli- 
graphie invariable, sur la feuille de papier. L'habileté et une mémoire spéciale 
de l'œil suppléent ici à l'étude d'après nature ; la fantaisie la plus échevelée écrit 
des tètes, des bras, des mains dont l'esprit seul dit la vérité. Comme sujets, cela 
est très variable, au gré de la trouvaille originale; généralement c'est la mode 
de demain que Robida chante, car il est toujours en avance; de même son 
crayon nous montrera les machines des siècles prochains, tout le progrès futur, 
avec une conception étrange du cocasse, une intuition démoniaque des plus 
curieuses. 

A ses débuts, l'artiste s'attaqua au grotesque de la toilette féminine; il sut 
avec esprit dénicher l'extravagance; son graphique convulsionné, maniéré, 
créa des créatures onduleuses à l'extrême, d'une souplesse folle, à peine enve- 
loppée dans des robes bizarres, exagérées dans leurs oripeaux, coiffées à la 
diable d'un chapeau gigantesque dans une envolée de plumes mirobolantes. Ces 

40 



:{|'i LA CAlllCATUUE ET LES CAUICATUHISTES 

femmes d'allure « raslaquouère », dont la beauté n'était pas charmante, vous 
séduisaient par leur galbe et mieux encore par leur trépidante exécution. 

Robida, particulièrement préoccupé du pittoresque, laisse de cùlc dans son 
œuvre l'attrait des physionomies féminines; il s'attache de préférence ù la cons- 
truction, à la silhouette curieuse des choses; car après la critique des corps il y 
a la non moins intéressante silhouette des objets et des monuments, dont le 
champ d'observation gaie est large. 

Le progrès vient à point féconder les cerveaux ; il les ouvre pour semer 
des idées; davantage les esprits enclins précèdent l'avenir, et Robida est de 
ceux-là. Le comique de l'artiste consiste en sa seule imagination débordante; 
le progrès de Robida est de la pure folie spirituelle, il se moque du confortable 
en dessinant un autre confortable plus raffiné encore. Nos joies seront [iliis tard 
doubles grâce à son invention, do même nos chagrins seront moindres : c'est 
l;i mécanique docile à l'homme qui réglera les vicissitudes de l'âme au profit 
du bonheur idéal. 

C'est du vaudeville dessiné, avec les quiproquos indispensables; c'est de 
l'actualité vue parles yeux d'un Méridional, démesurément grossie, puis (oui à 
coup transformée à travers la verve échcvelée du rêve comique. 

En passant, Robida raille notre amour du nouveau; la leçon qu'il donne 
est agréable à voir, et qui sait au surplus si toutes ses extravagances ne se 
réaliseront pas sérieusement dans l'avenii'? Les ballons dirigeables d'aujour- 
d'hui, si [leu, ne le seront-ils pas définitivement demain? L'électricité a-t-eile 
dit son dernier mot pour que les machines de Robida, moins cependant le dis- 
cernement et la pensée qu'il leur donne, n'arrivent point à fonctionner quel- 
que jour? 

Notez que l'invention actuelle de l'artiste, qui tend à s'élever dans les 
degrés de l'art, par l'effort plus calme vers la fantaisie rationnelle, lui vient de 
ses critiques du costume, progressivement, à force d'avoir dessiné les « bou- 
dinés » d'alors et de s'être acharné au grandissement démesuré des souliers 
d'hier, « à la poulaine », à force enfin d'exagérer dans l'élan du coup de plume 
habile et la faconde débordante de l'imagination critique, Robida a été entraîné 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



31- 



jusqu'à l'invenlion d'un autre grotesque que celui qu'il se contentait alors de 
dénicher tout bonnement dans la trouvaille des autres. 

Cet entraînement lui créa un genre, non pas très parisien, mais très fran- 
çais, ce qui change. Cette fantasmagorie ne cesse d'être intelligente; elle n'est 
pas dépourvue de science aussi. Robida, c'est le Jules Verne du dessin, par la 
verve du trait renouvelé et l'imagination intense. 




Porirail de Robiila, par Emile Bayai'd. 

Ne parlons pas de sa légende, quelconque, alors que Robida se donnait 
encore la peine de la chercher; mieux vaudrait, si l'on veut, juger l'artiste sur 
l'esprit de « mots », avouer le peu d'intérêt que l'on trouve à son dessin pétil- 
lant de malice, qui parle tout seul. 

Robida dérive un peu de Gustave Doré par la faculté inventive, et, chose 
curieuse, le caricaturiste s'essaya brillamment dans les chefs-d'oeuvre illustrés 
parle maître. Son Rabelais ne nous laisse pas indifférent; il est originalement 
compris, malgré l'influence redoutable du grand illustrateur. Voici également 



316 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



un Shakespeare commence, autre œuvre de puissance que Robida ose quand 
même, parce qu'il se sent l'imagination experte, à défaut do la force du mé- 
tier. Le résultat no sera certainement pas inférieur, à cause d'une grande 
qualité. 

Voici los Voyages e.ctraordinaires de Saturnin FarandouL la Grande Mas- 
carade parisienne, la Vie électrique, le Vi?igtième Siècle, dont on a tiré une 
grande féerie pour un théâtre de Saint-Pétersbourg; la Guerre au vingtième 
siècle, autant de prétextes*à recherches ingénieuses jusqu'à la manie presque, 
rirandville semble s'être incarné dans co dessinateur ébloui de merveilles; il 
transforme tout, à plaisir, à la façon un peu outrée de son célèbre prédécesseur. 
11 n'a pas la force de ce dernier cependant, mais il cul aussi, ce que ne fit pas 
le précédent magicien, le talent de se métamorphoser lui-même. Les Vieilles 
Villes d'Italie, de Suisse, d'Espagne, fournirent à Robida la réalisation de son 
rêve; devant l'extase idéale, le crayon fantastique de l'artiste devint muet, et il 
chercha à rendre docilement le pittoresque réel : ce fut une réussite. Nous ne 
dirons pas, en tournant les pages de ces livres, que nous assistons là à des 
copies absolument fidèles : ce serait amoindrir l'effort de l'artiste; nous n'ou- 
blions pas non plus que Robida est un fantaisiste, mais nous constatons ici que, 
cette fois, c'est la nature qui est merveilleuse. 

Tout ce pittoresque des villes anciennes, la découpure fantastique des toits, 
les crêtes curieuses de ces silhouettes imposantes tout ajourées parfois comme 
des dentelles, est, dans l'œuvre de l'artiste, dessiné à plaisir. La grandeur, dans 
ces images, atteint quelquefois au superbe; c'est du décor de théâtre un peu; on 
est artificiellement pris, il est vrai, mais l'impression est excellente. Robida 
donne ses préférences aux évocations de jadis : après les villes anciennes, voici 
los modes, autant de prétextes d'intéressantes reconstitutions, en passant par le 
cocasse, que le caricaturiste ne néglige pas par tempérament. Mesdames nos 
aieules ont été très gaiement évoquées par ce crayon brillant. Un peu exagérées 
dans leurs atours, certes, nos a'ieules, mais leur beauté les rendait ravissantes 
quand même : non que Robida s'attachât à la grâce du visage de ses modèles, 
mais parce qu'on les lisait telles à travers la pensée du dessinateur. Ne faut-il 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



317 



pas que l'imagination du lecteur s'exalte un peu d'elle-même en présence de 
l'œuvre que l'œil perçoit? Les meilleurs livres ne sont-ils pas ceux qui nous lais- 
sent encore rêver après qiie nous les avons fermés ? 

Robida excelle à donner des sensations de choses; sa mémoire visuelle ne 

LA NOUVELLE lîELLONE 




Dessin lie Iîocida: fxirail du xx' siècle (Monlgreilieii ri ('>■ l'ililcin-si. 

va pas jusqu'au détail, jusqu'à l'exactitude; ses croquis sont intuitifs, ils tour- 
billonnent dans un « chic » extravagant ; o>i dirait bien tout ce qu'il nous mon- 
tre, mais on pense en soi que cela n'eat pas ça. De là un charme naturel de cette 
cérébralité qui vient d'un don, et l'œuvre, pour ces raisons, est d'un vif intérêt. 
Sous le titre général de la Vieille France, voici la Normandie, la Bre- 
tagne, la Touraine et la Provence qui renferment des croquis émus, tout autres 
que ceux que nous avions vus déjà, car ils sont respectueux, assagis, sincères, 



318 LA CAHICATURE ET LE? CAHICATUIUSTES 

cependant toujours spintuels. Dans le Civiir ih- l'aria, l'œuvre niaitrossc de 
l'artiste, celle qu'il préfère, nous trouvons également un autre Hobida, le vrai 
suivant nous et selon lui, Robida dessinateur du pittoresque et de l'étrango, dont 
la sincérité réelle serait plutôt trahie par la virtuosité d'une exécution de pre- 
mier jet, par la facilité sans hésitation, sans retouches apparentes, de ce crayon 
verveux. L'artiste a "écrit lui-même le texte de ses livres; son talent d'écrivain 
accompagne agréablement les croquis, leur fait une place, les met en saillie : 
la plume ici s'efface habilement devant le crayon. 

Robida, laissant là quelquefois ses succès de dessinateur, nous donna des 
romans, dans le genre humoristique et dans la note sérieuse. Tour à tour ce 
furent la Vio en rose, le Vrai Sexe faible, le Portefeuille (Tvn irh vieux (/ar- 
çon, etc., pages drôles, échovelées, très Imaginatives, et la Pari du hasarih 
la Tribu Salée, le Mystère de la rue Carême-Prenant, œuvres réfléchies, mélan- 
coliques un peu. 

Mais l'artiste excelle plutôt dans les livres de fantaisie, quand il illustre 
de son texte amusant, endiablé, follement imagé. Voyez le Tioi de<^ jouijlours. 
Kerhiuiou le Très-Madré, \c 'Moulin de Fliquetle : comme cette production est 
particulière! Cette prodigalité de visions aussi prouve le cerveau; la tendance 
actuelle vers la photographie, vers l'exactitude du document de nature, a laissé 
très froid l'artiste. De même pour Louis Morin, dont le nom nous vient, car ce 
talent de fantaisiste n'est pas éloigné de quelques ressemblances avec celui do 
Robida. Ces manifestations originales, qui tendent malheureusement à dispa- 
raître devant l'exactitude et l'évidence de la photographie, gardent, à notre 
avis, une saveur plus troublante. Si souvent la valeur artistique fut défaillante 
dans ces crayonnages simplement spirituels, la fraîcheur de leur énonciation 
directe et leur grâce furent parfaites. 

Au surplus, disons que ces pages sont décoratives, et les voilà hautement 
catégorisées. 

Robida est né à Compiègne en 18i8. Il était venu à Paris vers I8G6, avec 
des lettres de recommandation poiu' Cham et Alexandre Dumas père. 

(( On m'adressa à Philipon, nous dit Roluda; c'est ainsi que je fus 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



3in 



aiguillé du côte de la caricature; moi qui voulais faire du paysage, moi dont 

le rêve était de dessiner des arbres et des maisons, je fus amené par le hasard 
à crayonner des bonshommes comiques. Je fis mes premiers essais au Journal 

amusant et au Pans-Caprice. 




La cuisine de Piinlagruel. 
Dessin df UoBiiiA ; cxirail du llalniiiis (Montgredien et C'" cdileuis 



« En 1871 je fondai, avec Decaus, la Caricature; du moins nous tentâmes 
de ressusciter ce titre glorieux. C'est à ce journal que Caran d'Aclie, encore 
soldat, vint apporter ses premiers dessins, c'est là que je connus Draner. 

« J'ai dessiné également, à mes débuts, à la Parodie de Gill, au Pai'is 
comique ^i à la (Jln-onique illustrée, pendant le siège. » 



32(1 LA CARICATURE ET LES CARICATIRISTES 

Robula nous conte qu'ayant approché à cette époque quelques hommes 
politiques grands électeurs de Gambetta à Bellcville, il servit de secrétaire au 
maire de co quartier du 5 septembre au 30 octobre. 

(( Je signais des affiches, je passais des revues au bastion avec le citoyen 
maire et le général de la garde nationale, je conduisis môme, avec ledit maire, 
une colonne de gardes nationaux dans les caveaux de Vincennes, afin qu'on 
les armât. Je me rappelle que nous fûmes bien vite débordés et jetés de côté 
par les citoyens, qui emportèrent chacun trois cents fusils. 

« Pour empêcher de passer ces citoyens, nous placions bien des faction- 
naires à la sortie du pays, mais ceux-ci, aussitôt posés, filaient à tour de rôle 
derrière notre dos. » 

Les souvenirs de Robida de ces moments critiques sont fort amusants. 
Nous laissons l'artiste nous en dire quelques autres : 

« A la mairie, de temps en temps on était envahi i)ar les « enragés », et 
l'on ne s'en débarrassait qu'en leur jetant des bustes de l'empereur. Après 
ceux de l'empereur, on trouva en magasin les effigies en plâtre, en marbre, 
en bronze, des princes-présidents, Louis-Philippe et autres, mais, ceux-ci 
bientôt épuisés, plus de munitions, et la commission municipale fut enlevée 
le 31 octobre par des gens qui installèrent la Commune comme à l'hôtel de 
ville. Le premier acte de ces envahisseurs fut une affiche (que j'ai soigneu- 
sement gardée et qu'ils n'eurent pas le temps d'ailleurs de placarder) portant 
réquisition de vivres et liquides. C'était une sorte de répétition générale de la 
véritable Commune. 

« Le bénéfice des petites fonctions que j'exerçai fut un laissez-passer déli- 
vré au citoyen Robida par le citoyen Robida, qui me permit de circuler autour 
de Paris et de bien voir cet extraordinaire décor du siège, les villages barrica- 
dés, les tranchées, en un mot, de réunir toute une collection de croquis de ce 
pittoresque tant imprévu. Pas toujours commodes à exécuter, ces croquis, car 
on était exposé à être arrêté comme espion. Ce qui, du reste, m'était arrivé au 
commencement de la guerre à Nancy, alors que je dessinais les bonnets à poil 
des grenadiers de la garde, posés sur des piquets autour des lentes (quel ren- 










Dessin de Robid..; extrait de la Fin du Cheval par Pierre Giffard (Armaml G.lia éditeur;. 



41 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 323 

scignement pour Bismarck!), et une seconde fois à Strasbourg devant le pont 
du Rhin. 

« Pendant la Commune, nous dit Robida, je dessinai pour le Monde illus- 
tré, et bien souvent j'eus maille à partir avec les gardes nationaux, une fois 
notamment sur un pont, — mauvais endroit, n'est-ce pas? — et surtout dans la 
dernière semaine, que je passai presque entièrement enfermé dans la cave d'une 
maison de Relleville, où je fus arrêté comme réfractaire... Nous nous trouvâ- 
mes bientôt près d'une quarantaine de réfugiés dans ce réduit; je me rappelle 
même qu'en sortant, notre nombre s'était augmenté de la venue au monde 
d'un « petit citoyen ». Très amusés de l'événement, les gardes municipaux 
réquisitionnés pour porter des secours à l'heureuse mère, demeurèrent joyeu- 
sement nos hôtes. 

« Il me souvient encore du concierge de la maison dont nous occupions la 
cave, un vieux bonhomme tout tremblant, qui avait conservé de juin 1848 une 
terreur indescriptible. Il passait son temps à faire laver les mains aux hommes, 
en prévision de l'annonce de la troupe. Vous savez que l'on risquait d'être 
fusillé si les moindres traces de souillure laissées par la poudre étaient visi- 
bles sur les mains. 

« Époque gaie pourtant, ajoute l'artiste, malgré le drame de la fin! Paris 
avait l'air d'être en vacances ou en ripaille ; on assistait au plus curieux des 
carnavals militaires ! 

« Peu avant l'entrée des Versaillais, un photographe braquait ses appareils 
sur la grande barricade du citoyen Gaillard père, rue de Rivoli, aux Tuileries. Tous 
les gardes nationaux prenaient des poses sur la crête de cette barricade, le tam- 
bour-major et la cantinière faisaient groupe en avant du fossé. Très attiré par le 
cocasse de cette scène peu banale, j'accourus pour profiter de l'aubaine et m'ap- 
prêtais à dessiner, lorsque tout à coup je reconnus le tambour-major et la canti- 
nière... C'était ma compagnie pendant le siège... Je n'eus que le temps défiler. » 

A ce dernier souvenir, l'artiste sourit; ces temps semblent l'avoir davan- 
tage impressiouBé, il cause plus volontiers de cette époque, dont le rare pitto- 
resque lui plut particulièrement. 



32V LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

Après les lionshommes ç,\.V Aquarium de Guillaume, il nous fut donné d'ap- 
plaudir encore à l'initiative artistique du maître caricaturiste, dont nous nous 
rappelons le Vieuj: Paris à l'Exposition de 1900. 

« Mon rêve, voyez-vous, nous dit l'artiste, commença seulement à se réali- 
ser lors de mon Vieux Paris. J'étais venu k Paris avec trois projets : peindre 
des paysages avec des maisons, des bâtisses, dessiner et, si possible, écrire ; ce 
n'est qu'aujourd'bui que je suis amené par les circonstances à m'adonncr à ma 
vraie joie, à mes réelles aptitudes. Me voici donc enfin à même d'exécuter des 
constructions pittoresques! Pensez que je suis né à l'ombre de Pierrefonds, en 
pleine forêt, parmi les grands arbres, en pleine nature. Je n'ai du reste, pour 
ainsi dire, pas eu de maîtres : je me garderais bien cependant d'oublier les 
conseils affectueux d'un vieil ami de ma famille, un artiste non sans talent qui 
avait fait sa carrière en Suisse comme lithograplie. Nous avions tous deux les 
mêmes goùls pour les voyages, et nos échappées dans les bois, au hasard de 
nos rêves pareils, avaient étroitement uni nos cœurs. Mon vieil ami s'était 
engagé jadis, au temps de la guerre d'Espagne, rien que pour faire le voyage 
(vers 1824, sous la Restauration) : vous voyez d'ici son ardeur aventureuse. 
Ainsi donc, j'ai « poussé » librement au hasard de mon inspiration indépen- 
dante, dessinant beaucoup et écrivant tour à tour des contes, des romans... 
J"ai brûlé mes œuvres littéraires complètes avant ma première communion... 
El, pour finir, vous savez que j'ai débuté par des caricatures. 

« Je suis donc maintenant complètement heureux, » nous dit Robida; et 
d'un geste il nous montre les aquarelles d'après ses constructions étranges que 
nous admirâmes à l'Exposition. L'artiste, en effet, fut là dans son élément; son 
imagination satisfaite et sa force d'art sortirent grandies de cette manifestation 
puissante. Robida architecte offre un intérêt curieux, surtout en ces sortes de 
reconstitutions moyenâgeuses, exemptes de froideur, si éloignées du tire-ligne, 
du compas et de la règle, ces rigoureux auxiliaires. La documentation du des- 
sinateur s'aflirma sûre, et son érudition absolue; l'artiste puisa dans cet essor 
son apothéose. 

« Avcz-vous exposé au Salon? 



L A CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



325 



— Peu ; à mes débuts, quelques rares paysages au fusain, et, il y a quelques 
années, j'ai envoyé une marine peinte à Yport, où je villégiature chaque année. 




Les coronels Taiilebourdin el RilTiirdouille. 
Dessin de Robida ; exlrail du Raklais, 



(( Je ne suis pas mondain, j'habite depuis dix-huit ans la campagne, près 
de Paris, au Vésinct : voici pour ma vie privée. Quant à mes goûts littéraires, 
puisque vous me les demandez, bien que la question soit un peu complexe, je 
n'hésite pas à vous déclarer que mes préférences sont acquises au roman et au 
théâtre de la belle période de 1825 à I8o0. J'adore les romantiques, et le 



326 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



naturalisme me blesse; il n'est pour moi que la conséquence de la photogra- 
phie, avec sa vérité sans choix, inutile : je n'aime pas cette école présente qui 
abîme le présent pour parler de l'avenir... Ce que je pense do la caricature 
actuelle? Mon Dieu! qu'elle tourne un peu vers une observation triviale par 
parti pris, vers tout un système de laideur, de môme que l'illustration présente 
est déroutée, il me semble, par la photographie. 

Avez-vous un ouvrage important en préparation? 

— Oui, les Voyages de Gulliver, que je cherche à semer de verve le 
plus possible, pour faire autre chose, si possible, que Grandvillc, dont l'illus- 
tration pour cette même œuvre, très remarquable, m'apparaît cependant un 
peu triste comme l'homme.., » 

Citons encore parmi les œuvres très nombreuses illustrées par Robida : 
les Cent Nouvelles, la Tour enchantée, le Voyage de Dunwllet, les Secrets des 
Bêtes de Mistral, Explication de Jules Claretie, le Secret de Polichinelle de Paul 
Arène, etc., et, pour finir, les très amusantes vignettes, bien modernes, de la 
Fin du cheval par Giffard. Robida ne pouvait manquer de nous montrer tout 
son esprit en cette occasion. Le dessinateur ingénieux qu'il est dut éprouver 
une joie à glorifier ce progrès des locomotions mécaniques actuelles qu'il 
avait prévues en maints dessins, et les larmes qu'il versa sur le cheval vaincu 
ne durent point être sincèrement amères, car notre artiste déteste la routine 
par tempérament. 

En définitive, Robida demeure, par sa variété d'expression, un arliste d'une 
haute intelligence. 

Sa fantaisie de visionnaire, si proche de Grandville avec la gaieté en plus, 
se résume en une merveilleuse improvisation de plume et de crayon, parfaite- 
ment imaginée et spirituellement prophétique. 



CHAPITRE IX 



BAC. A. GUILLAUME. MARS 



Bac, Guillaume et Mars ont créé un idéal de la femme des plus gracieux, 
des plus piquants aussi. Grévin, après Gavarni, avait déjà dessiné une poupée 
parisienne très fringante, dont la grâce prétentieuse marque une époque, une 
mode; de même la silhouette féminine de ces trois dessinateurs résumera le 
charme de la génération présente. Ce n'est pas une étude toujours renouvelée, 
mais une affriolante création, une synthèse de grâce pareille, exagérée pour 
plaire sans cesse par sa provocation et sa gaieté. 



BAC 



Si Guillaume et Mars se cantonnèrent en une formule invariable, Bac, 
excepté pour ses tètes, qui toutes se ressemblent, bornées, comme il apparaît, 
à un idéal atteint, nous semble davantage procéder d'après nature. 

La monotonie d'aspect qui pourrait se dégager de cet œuvre à cause des 
redites de pensée et d'es-prit, de composition même, en raison du format inva- 
riable, s'évapore dans la recherche du procédé activement renouvelé. 

Ces compositions soigneusement parées sont dépourvues de froideur aussi, 
grâce au métier discret, mais sûr, qui les présente; leur catégorie d'art en est 



328 



L.V CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



toute rehaussée pour cette cause. Au reste, cela est peu de la caricature, si 
n'était la liberté de la facture cl la légende qui vise au rire, cette légende tantôt 
ironitjuc, un peu amère, tantôt quelconque, comme arrachée à l'artiste victime 
de l'habitude. 

Il y a surtout à envisager dans l'œuvre de Bac l'aspect sémillant, très 
parisien, de son graphique, la distinction de son crayon, toute l'éclaboussure 
de son faste. 




Porlrail ilc Bac. par Emile l'ayunl. 

Dans la Vir parisiefine, l'artiste a excellé : il semble créé pour ces compo- 
sitions provocantes, lascives, qui ont fait à ce journal une renommée spéciale. 
Marcelin, dessinateur mondain, avait naguère indiqué ce genre, que Bac a placé 
très haut grâce à son talent. Le culte des élégances féminines a trouvé chez lui 
un renouveau, un modernisme aigu, une pTiissancc de «joli » spécial, dont le 
succès est de bon ton et consacré par le grand monde après la sanction galante 
des artistes. 

Ce fdon d'éternelle vogue qu'est la femme a tenté toutes sortes de fantai- 
sies; Henri Boutet, entre autres, recueillit pour ses albums de nombreux suf- 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



329 



frages ; mais cela est loin d'atteindre à la vogue délicate de Bac, passé, à force 
de bon goût et de savoir, au premier rang du genre. 

Bac, dessinateur de la grâce à la manière épineuse de Fragonard, jette 
un voile d'une richesse suprême sur les intimités; il révèle des quintessences 

de luxe. 

Cette délicatesse de touche dans le dessin léger se lit à travers le charme 



NOS f f M 




Me 



s 



Album 

EN COULEURS 



r" 



PRÉFACE 



Maurice Donna- 



b. SÎM0NI5 EMPIS, ÉoiTEux 

virginal qui parfume ses têtes de femmes aux grands yeux étonnés, perdus dans 
quelque rêve inconscient de dépravation si suave, qu'il ferait pardonner à l'm- 
conduite. 

D'ailleurs, « il ne s'applique pas à juger la femme moderne ; il dépense au 
contraire tout son talent à l'excuser, et il est dans la vérité. » 

On pense un peu, en voyant ces minois aimables, ces tailles flexibles, l'on- 
dulation gracieuse de ces figurines, aux femmes types de Devéria et à celles de 
Gavarni; mais l'originalité de Bac consiste davantage en le mode de sa perver- 
sion au goût du jour. Devéria et Gavarni n'auraient point osé tels déshabillés; 

42 



330 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

ils s'appesantirent également sur le miracle des formes adorables, mais la pro- 
vocation de ces artistes fut moins directe, question d'époque après tout. 

OucUc connaissance de la mode chez Bac! Le dessinateur habille ses 
femmes chez la grande faiseuse. De même ses bonshommes sortent de chez 
le tailleur en vogue. Comme tous ces vêtements sont bien du dernier ton, de 
la coupe la plus moderne!... Notez que cette recherche dans le costume ne tue 
pas l'attrait artistique de l'œuvre; elle lui donne au contraire un aspect dis- 
tinctif; elle a son public, cette flatterie double de l'habillement et des formes 
avantagées à la mode du jour. 

La femme de Bac, celles de Guillaume et de Mars, bien que distinctes entre 
elles, se ressemblent par leur même- tendance attractive. Mars plus particuliè- 
rement se passionne à la recherche de la ligne de ses rêves; il exagère plutôt 
la beauté des formes de son goiit; le costume, pour lui, doit seulement épouser 
la grî'icc du corps; il cherche un galbe personnel, et, depuis qu'il l'a trouvé, il 
ressasse sa formule invariable plutôt en costumes collants, maillots ou costumes 
de bains, peu préoccupé, somme toute, de la toilette. 

Bac et Guillaume, eux, se tiennent plus strictement au courant des évolu- 
tions de la mode dont Mars n'a cure; pour cette raison, le public qui applaudit 
ces trois artistes n'est pas le même. 

Bac, moins préoccupé que Guillaume, de la légende, soigne davantage 
son dessin, dont il est plus maître aussi; maintes pages de Bac sont d'un par- 
fait artiste, et l'habileté croissante de ce crayon à travers une production très 
féconde a trouvé une synthèse, une expression, un trait de plume particuliers. 

Comme tous les dessinateurs de femmes, l'artiste a réalisé un type de 
vieux beau, amusant pour le contraste nécessaire avec la beauté; cependant 
il dessina avec soin le visage de ses amoureux, trouvant, avec raison, que ses 
jolies créations féminines ne devaient pas par parti pris avoir mauvais goût 
dans le choix de leurs cavaliers. Regardez comme tous les hommes de Grévin 
sont laids avec acharnement. Bac, de même que Gavarni, voulut dessiner des 
couples agréables; le cas est rare à signaler dans l'art de la caricature, qui 
se montra réellement trop injuste envers le sexe laid. 




LES EXCUSES. 

<i Qu'est-ce que tu leur avais dit, la dernière l'ois '! 

— Que maman arrivait... 

— Eh bien, écris-leur qu'elle part. » 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 333 

Les hommes de Bac sont seulement trop « chic » ; le monocle les rend 
insupportables, l'exagération de leur élégance les montre antipathiques, leurs 
cheveux sont très pommadés, et leur moustache est insolente ; mais, après tout, 
ces personnages sont réels, et l'on connaît des types analogues, dont la grâce du 
physique se perd parmi une insupportable correction de mise, faite de mauvais 
goût et d'excentricité. 

Les petites bonnes de l'artiste ont cette particularité qu'aussitôt leur 
tablier blanc et leur bonnet tuyauté otés, elles ont l'élégance de leurs maî- 
tresses. Cette égalité devant la grâce est encore de la galanterie. 

Bac, du reste, est un dessinateur galant, et la courtoisie de son crayon 
remonte aux époques lointaines, dont il aime à évoquer le charme de distinc- 
tion et les belles manières. 

L'artiste nous fait un aimable accueil. Dans la grande salle où nous pre- 
nons place, on respire comme un parfum de mondanité fait de senteurs embau- 
mantes qui doivent à la fois s'échapper de ces fleurs que nous voyons en botte 
sur une console laquée blanche, et de ces minois de femmes souriantes dans 
leur cadre immaculé. 

C'est un encombrement artistique de bibelots rares, de vieux meubles, des 
chatoiements d'étoffes claires sur la soie claire des murs coquettement tapissés. 

Çà et là, des gravures anciennes minaudent, des vitrines de gracieuse tour- 
nure étalent des profusions de robes à fleurs; c'est une joie pour les yeux. 

Bac, l'artiste aimé des Parisiennes, ne tombe heureusement pas dans les 
excès du « modem style » ; il respecte les traditions de grâce et suit d'un œil 
particulièrement amoureux la courbe élancée des meubles de jadis ; de même 
pour la toilette, nous voyons le dessinateur passionné avant tout de la ligne, 
au mépris des fanfreluches inutiles qui viennent couper la belle ordonnance de 
la forme. 

« Voici mon ateUer : c'est ici du moins que je fais poser mes modèles et 
que je reçois; car, pour composer, pour inventer, je me retire dans une petite 
chambre qui ne renferme rien au delà des stricts matériaux nécessaires à 
mon travail. )> 



33i LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

Ferdinand Bac est né à Vienne (Autriche) le 15 août iSiiO, de i)èrc français 
et de mère autrichienne. Sa famille est originaire de Montbéliard. 

Détail très curieux, ce fut le grand-père maternel de l'artiste, le baron Fer- 
dinand de Stetten, commandant de chevau-légers autrichiens, qui fit prison- 
nier, en 1793, Drouet envoyé en mission à l'armée du Nord. 

On sait que Drouet, fils du maître de poste de Varennes, s'est rendu célè- 
bre par son arrestation de Louis XVI et de Marie-Antoinette, lors de la fuite 
du couple royal. 

Voici comment Lamartine, dans son Histoire des Girondins, raconte l'ex- 
ploit de Drouet : 

«... Néanmoins personne n'osa s'opposer au départ, et le roi arriva à sept 
heures et demie du soir à Sainte-Menehould. Dans cette saison de l'année il fait 
encore grand jour. Inquiet d'avoir passé deux des relais assignés sans y trouver 
les escortes convenues, le roi, par un mouvement naturel, mit la tète à la por- 
tière pour chercher dans la foule mi regard d'intelligence ou un officier affidé 
qui lui révélât le motif de cotte absence des détachements. Ce mouvement le 
perdit. Le fils du maître de poste, Drouet, reconnut le roi, qu'il n'avait jamais 
vu, à sa ressemblance avec l'effigie de Louis XVI sur les pièces de monnaie. 

« Néanmoins, comme les voitures étaient déjà attelées, les postillons à 
cheval, et la ville occupée par un régiment de dragons qui pouvait forcer le 
passage, ce jeune homme n'osa pas entreprendre d'arrêter seul les voitures 
dans cet endroit... 

« Bientôt les gardes nationales de Sainte-Menehould, raitidomcnt instrui- 
tes par une rumeur sourde de la ressemblance des voyageurs avec les portraits 
de la famille royale, enveloppèrent la caserne, fermèrent la porte des écuries et 
s'opposèrent au départ des dragons. Pendant ce mouvement rapide et instinctif 
du peuple, le fils du maître de poste sellait son meilleur cheval et parlait à toute 
bride pour devancer à Varennes l'arrivée des voitures, provoquer les patriotes 
à l'arrestation du monarque... 

«... Les voitures sont à peine engagées dans l'obscurité de cette route, que 
les chevaux s'arrêtent effrayés et que cinq ou six hommes, sortant de l'ombre 




LEUR EXACTITLDE. 

« Il m'attend pour quatre lieures... Il est quatre heures et demie, j'ai encore une bonne'heure devant moi. 

Dessin de Bac; extrait de Nos Femmes (Simonis Bmpis éditeur). 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 337 

les armes à la main, s'élancent à la tète des chevaux, aux sièges et aux portières 
des voitures, et ordonnent aux voyageurs de descendre et de venir à la munici- 
palité faire vérifier leurs passeports. L'homme qui commandait ainsi à son roi, 
c'était Drouet... » 



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On connaît le reste : les voitures ramenées avec l'escorte de Drouet et ses 
amis à la commune de Varennes, et la réalité des soupçons du peuple consta- 
tée,... tandis que les affidés du fils du maître de poste se répandent par toute la 
ville en poussant des cris, réveillant tous les habitants, sonnant le tocsin... 

Grâce à l'obligeance de Bac, nous donnons ici un document très intéres- 
sant relatif à l'événement historique qui rassemble les noms de Drouet et 
celui du grand-père de l'artiste, le commandant baron de Stetten : c'est la 

43 



338 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

noie relative à cet incident rédigée sur le champ de bataille par roflicier supé- 
rieur autrichien. 

Voici la traduction de ce document, dont nous donnons ci-dessus la repro- 
duction photographique. 

«... A minuit, le fils d'un maître de postes nommé Drouet voulut se frayer 
un passage sabre levé, avec soixante cavaliers, à travers mes avant-postes. Mais 
je dissipai le commandement ennemi et le reçus prisonnier; ce Drouet est le 
même qui fit arrêter le roi de France au moment de sa fuite de Paris à Varai- 
nes {sic)... 

<< Le jour suivant il l'ut emmené sous bonne escorte et fut détenu au 
Sj)ielberg... » 

Nous n'insisterons pas sur la joie que cette bonne prise causa à nos enne- 
mis d'alors, très satisfaits de venger ainsi l'oiïense faite à Marie-Antoinette, 
leur royale compatriote. 

Mais revenons à l'artiste qui nous occupe. 

Je suis Français, bien Français, nous dit-if, malgré un léger accent qui 
ti-ahit quelque peu son origine, mais je n'habite la Franco que depuis 1877. 
J'étais déjà vciui à Paris sous rEmi)ire pendant deux années, vers 18G7-18G9. 
J'avais auparavant habité quehpie temps à Biarritz. Je me souviens même 
d'avoir été un jour embrassé sur la plage par l'impératrice : je portais un cos- 
tume écossais qui fit fureur là bas, ajoute l'artiste en souriant à ce souvenir. 

« La guerre de J870 m'est encore bien présente à la mémoire, car je me 
trouvais avec ma famille près du lac de Constance, où s'étaient retirés les fugitifs 
autrichiens que j'ai vu défiler on 1870 au moment de l'ouverture des hostilités; 
j'ai assisté également à la rentrée en France de l'armée de Bourbaki alors blo- 
quée en Suisse après son retour de Ncufchàtèl. Ce fut un spectacle inoubliable. 

« Et, puisque vous insistez sur mes souvenirs, laissez-moi vous parler de 
l'étonnante vision qui m'est restée encore bien vivante du jubilé de François- 
Joseph, auquel j'assistai tout enfant. Ce fut éblouissant, ce cortège : quel déploie- 
ment inouï de mise en scène, quel luxe éclatant! 11 faudrait remonter au seizième 
siècle, je crois, pour voir un spectacle équivalent. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 339 



« Le célèbre peintre Hans Mackart était là; on le rcçnt en grande pompe; 
il fut couvert de lauriers, on le combla d'honneurs comme un souverain, mais 
rien ne peut être encore comparé aux magnificences qui présidèrent au jubilé 
de l'Académie des Beaux-Arts de Munich. L'entrée triomphale de Mackart fut 
grandiose; figurez-vous le grand peintre avançant à pas lents avec sa suite for- 
mée des dames de la cour, ses modèles, en des robes de velours et d'or comme 
un autre Titien accompagné des belles Vénitiennes. 

« De même que Victorien Sardou, dont la galerie des Sphinx située dan^ sa 
propriété de Marly est renommée, rien ne saurait donner une idée de l'extraor- 
dinaire effet produit par ces momies richement vêtues que Mackart avait su, 
dans son palais, éclairer de si poignante façon. 

« Ces souvenirs forment tableau dans ma mémoire. 

a Vers ma dix-septième année. J'ai fait un long séjour à Venise; la tradi- 
tionnelle beauté de cette curieuse ville m'avait attiré, c'était l'époque des 
rêves, des naïves contemplations, la pleine jeunesse qui tisse des voiles d'or 
sur toutes choses... Lorsque j'arrivai à Venise, je ne connaissais personne à 
qui parler; je fréquentais dans un vieux palais appelé « Ccrculo arlistico », 
situé près du canal. Je connus là intimement Wagner, Liszt, Verdi, Caba- 
nel, Meissonier, des Italiens célèbres encore dont le nom m'échappe; ce me 

fut une grande joie d'approcher ces noms illustres, je n'étais plus tout seul 
maintenant. 

« Grièvement atteint de la fièvre typhoïde, je connus de nouveau la solitude, 
et même la désespérance. J'entrepris, aussitôt rétabli, un long voyage à travers 
l'Italie, où presque chaque année j'hiverne. A cette époque je faisais de la pein- 
ture très impressionnée des Tiepolo, des Vinci, de tous ces maîtres italiens qui 
me hantaient dans leur cadre merveilleusement ensoleillé. Je ne montrai donc 
aucune personnalité à ces débuts de peinture grandiose... 

« Mes maîtres à mon arrivée à Paris? Mon Dieu, nous répond Bac, vous 
savez, je suis d'une nature un peu indépendante; j'ai glané un peu à droite et à 
gauche parmi les œuvres qui m'attiraient; j'observai beaucoup, mais ce fut 
Bastien-Lepage, je dois le dire, qui fut mon principal initiateur, et Béraud, le 



310 LA CAHICATURE ET LES CARICATURISTES 

peintre des Parisiennes. Je ne suis pas élève de l'Ecole des Bcaux-Arls, j'ai 
poussé librement dans une académie libre à Paris. » 

Nous parlons ensuite de l'œuvre, hnmédiatemcnt la délicate création fémi- 
nine de l'arlislc fait l'objet de notre causerie. 

La femme de Bac représente, en somme, la quintessence de son travail. 
Bac donna le type de la femme « gonrcusc », à laquelle on pardonne tout à 
cause de sa distinction et de sa beauté; c'est une création très particulière et 
bien moderne. 

«... Quelle est-elle donc, la femme moderne? s'écrie M. Bnger-iMilès. Est- 
elle une formule spécialement inventée pour notre aujourd'hui fugitif et fragile? 
Est-elle la résultante d'un siècle dont la fin s'afflige de neurasthénie? Est-elle 
une conception caractérisée dans l'histoire physiologique de l'humanité? Nulle- 
ment : la femme moderne est de tous les temps. A toutes les époques il y a eu 
des femmes qui n'étaient pas modernes, des femmes qui se contentent de n'être 
que des femmes. 

« La femme moderne est celle qui se façonne de la mode, qui s'enveloppe 
d'artifice, qui renonce à être ce que la nature voudrait qu'elle fût, pour adopter 
une extériorité d'aHure et une intimité de sentiments qu'elle n'a que de 
seconde main. Ce n'est pas une inspiratrice • elle ne sait qu'imiter ou, si vous 
voulez, interpréter; ce n'est pas une dirigeante : elle est une élève e.xtraor- 
dinairement soumise aux tyrannies d'une discipline capricieuse, qu'elle subit 
avec recherche; ce n'est pas une personnalité quant au caractère : elle est seu- 
lement originale, à force d'adresse, de souplesse et de complication. 

« C'est cette femme-là que Bac a étudiée avec une inlelligiuice très rare 
de la psychologie : c'est elle que son pinceau et son crayon ont fixée en des 
pages d'album d'une séduction parfois enchanteresse. » 

Quant à sa légende, le distingué dessinateur la juge ainsi : 

« Pour moi, je puis couper mon œuvre en deux parties, celle où ma 
légende m'importune, alors que je suis avant tout captivé par la beauté des 
femmes, par l'agencement extérieur; l'autre enfin où je crois faire leuvre 
d'ironiste, c'est-à-dire lorsque mon dessin se subordonne à la trouvaille de ma 




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LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 343 



légende. Comme ceci par exemple : un homme frémissant de colère se préci- 
pite sur sa femme en train de lire des feuillets épars sur un secrétaire; il 
crie : « Qu'est-ce que tu fais encore là, imbécile? » ... Elle : « Je relis tes 
« lettres d'amour... » 

« J'ai, il me semble, beaucoup de ressemblances avec Gavarni, bien que cet 
artiste m'ait peu impressionné; j'ai observé, je crois, parallèlement, sans le 
vouloir. 

« Au commencement de ma carrière, j'eus un amour malheureux pour 
le dix-huitième siècle; je fis des faux Leloir; cette époque a poudrederizée » 
m'attirait vivement; les reconstitutions rétrospectives, leur seule érudition, 
me plaisaient. On retrouve les traces de ma première flamme dans les Petits 
Aïeux. Le hasard vint me guérir de ces préférences du début. Un jour que je 
feuilletais des gravures anciennes chez un amateur, mes yeux tombèrent sur 
des compositions moyenâgeuses de Fragonard, du plus mauvais effet, horri- 
bles, incroyables ! 

» Ainsi donc le délicieux Fragonard, lorsqu'il traduisait son temps, ridi- 
culisait son genre lorsqu'il s'essayait à faire revivre les époques lointaines. 

« Comme on ne devrait pas, en effet, recommencer l'époque des autres, à 
quoi bon s'épuiser à faire des faux Franz liais, des faux Fragonard? Pourra- 
t-on jamais, comme facture, dépasser ces anciens?... C'est pourquoi, selon moi, 
conclut Bac, les dessinateurs modernes doivent s'attacher à exprimer les diver- 
ses fluctuations des mœurs contemporaines. 

« Pour en revenir à mon type de femme, je vous dirai que l'idéal que j'ai 
choisi est un composé de plusieurs tèles de ma connaissance. Quant à mes hom- 
mes, j'avoue le plus souvent ne pas leur marchander la laideur nécessaire pour 
faire valoir par opposition mes créations féminines, bien que je ne m'acharne 
pas par parti pris à la monotone laideur masculine. Comme vous le dites, il ne 
me déplaît pas de mettre parfois à côté de Vénus, Adonis, pour l'agrément du 
couple, et, après tout, parce que cela est vrai souvent. Notez que je déteste 
les hommes jolis, que j'ai cependant crayonnés comme les autres au début, par 
concession obligée au public. C'est curieux, par parenthèse, comme on aime à 



:544 LA CAIUCATURE ET LES CARICATURISTES 

nialtriiilor on à rabaisser lo scxo laid lorsqu'il s'agit de faire briller la grâce 
féminine : puiv galanterie, je veux bien, truc très favorable aussi; mais n'avcz- 
vous pas été frappé des erreurs, des injustices même dont les personnages 
masculins sont l'objet au tbéàtrc par exemple? Voyez lorsqu'il s'agit dun père 
de famille, on nous montre toujours un vieillard, ou presque... » 

Bac, que nous soupçonnions fort d'avoir un besoin effréné de luxe et do 
plaisirs mondains, pour les exigences de son a.^uvre, nous avoue savourer main- 
tenant les délices de la vie calme, après avoir longuement mené, il est vrai, une 
existence très agitée. 

« J'babitc la campagne la plupart du temps, je voyage beaucoup; mon 
principe, celui de tous les artistes, sans doute, est de vivre en un beau pay- 
sage. J'ai de très grandes amitiés littéraires : Lavedan, Donnay, etc., sont 
des amis intimes; je me com[»lais en de douces conversations après les discus- 
sions orageuses d'autan. Le liasard seul fait que j'ai peu de relations avec des 
confrères. 

« Entre temps, je m'intéresse énormément à l'art décoratif : c'est une 
manie. J'ai une préférence pour la céramique. Mes relations avec Clément Mas- 
sior sont courantes; je voudrais faire entrer la figure, qui n'est actuellement 
que secondaire, dans l'art de ce maître distingué. A cet effet, nous nous 
sommes livrés à des essais que je crois intéressants. Voici entre autres une 
grande frise décorative : elle représente des jeunes filles qui dansent autour 
d'une fontaine, au bord de la mer. Mon grand effort tend à utiliser les hasards 
du feu et des couleurs métalliques pour mes effets; effets nocturnes de mer 
phosphorescente, de soleil couchant, effets irisés de l'eau jaillissante, des feux 
de bengale, etc. Je voudrais pousser Massier dans la décoration du mobilier 
de grand luxe, j'ai dessiné deux panneaux pour une armoire à serrer les sor- 
ties de bal... C'est mon caprice, cette céramique, avec ses multiples applications 

entrevues, grâce à sa matière variée et ses toujours imprévues transformations 
à la cuisson. 

■ — Avez-vous illustré des livres? 

= — Peu, je ne suis pas illustrateur; je prél'èn- la fantaisie. D'autre part, je 




Dessin de Bac; extrait Je Nos Femmes. 



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LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 347 

me plie difficilement à l'esprit d'un texte. J'ai fait les illustrations de Bel Ami, 
celles des Petits Aïeux dont je vous parlais précédemment, et c'est, ma foi, tout 
ce que je me rappelle dans le genre. 

« J'écris les préfaces de mes albums, mais je n'ose pas les signer : il m'est 
arrivé une si curieuse aventure dès mes premières armes littéraires, que je 
me crois tenu à cette réserve. Voici : j'avais, tout à fait à mes débuts, demandé 
à un ami qu'il voulût bien m'écrire un texte que j'illustrerais. L'œuvre achevée, 
aussitôt acceptée par un éditeur, demeura six années au moins dans les cartons 
avant de paraître. Pendant ce laps de temps, il arriva que mon collaborateur de 
lettres était devenu célèbre et qu'il renia presque son œuvre ancienne. Il fut 
donc convenu entre mon ami, l'éditeur et moi que le texte et les dessins seraient 
signés de mon nom seul. 

« A l'apparition de ce livre, la critique fut impitoyable pour Bac écrivain; 
on donna à Bac dessinateur des conseils paternels, on le raisonna; bref, ce fut 
une défaite... bien amusante, dont nous rîmes fort par la suite avec l'auteur 
véritable de l'œuvre, un maître écrivain d'aujourd'hui. 

« J'eus, du reste, vers cette époque, un autre déboire : ce n'est qu'au bout 
de cinq ou six ans de sommeil obstiné dans des tiroirs, que l'on mit au jour la 
Parisieiiiie à travers les dyes, une série d'images, comme vous pensez, de toute 
actualité, vous voyez d'ici la mode ! 

« J'ai donc anonymement écrit mes préfaces, celles entre autres qui pré- 
sentent les Modèles d'artistes, les Amants, la Comédie féminine, le Triomphe 
de la femme. Belles de nuit... 

« Une particularité pour moi : on m'a toujours demandé de m'essayer dans 
des genres divers et pour chaque essai de transformation la critique a été cruelle, 
malgré mes efforts. Je varie mes procédés maintenant; c'est ma manière de me 
renouveler. 

— Avez-vous exposé au Salon ? 

— Oui, j'ai envoyé deux ou trois fois des aquarelles. Je peins du reste 
accidentellement, des portraits le plus souvent. 

« J'ai réuni par deux fois mes dessins et aquarelles en des expositions 



348 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



particulières, ù la Bodinière et à la Galerie des artistes modernes. A celle der- 
nière figuraient les originaux de mes Femmes de théâtre. 

— Dessinez-vous toujours d'après nature? 

— Le plus souvent, car je me méfie de retomber dans la redite d'une forme 
conventionnelle. Pour varier la manière et la rendre intéressante, cette élude 
d'après le modèle me paraît obligatoire, car les artistes restent toujours impres- 
sionnés par des types de jeunesse dans lesquels il convient, selon moi, de ne pas 
croupir. 

« Mes tètes, comme vous le dites, se ressemblent en effet, mais n'est-ce 
pas un peu la preuve d'une personnalité? n'est-ce pas à cette ressemblance 
que l'on doit d'être reconnu? C'est un genre. On dit : « C'est un Gavarni, c'est 
« un Grévin. » N'est-ce pas l'affirmation d'une agréable monotonie et d'une 
babitude qui plaîl? 

« Regardez, après tout, les dessins des maîtres, les tètes de Clouet, par 
exemple : n'êtes-vous pas frappe de leurs traits uniformes? 

« Quant à mes modèles féminins, je les recrute au basard, mais je fuis les 
professionnelles. L'occasion, le plus souvent, me sert à soubait : la vanité des 
femmes, la conscience orgueilleuse de leur beauté les amène cbcz l'artiste; 
elles sont fières de l'hommage rendu par le crayon à des formes savamment 
présentées. 

« Ce sont des mannequins de couturières en renom, des modistes, des 
danseuses qui se parent d'elles-mêmes avec leur garde-robe aussi imprévue 
que possible, grâce à leur imagination luxueuse. 

« Parfois même il m'arriva de m'extasier devant des pelisses cbatoyantes 
et autres superbes fanfreluches qui me paraissaient jurer un pou sur les épaules 
de certains de mes modèles. J'ai appris depuis que les luxueux oripeaux étaient 
prisa condition dans des grands magasins le matin même de la séance, cl rendus 
le lendemain... Voici entre mille un exemple de l'orgueil de quelques-unes do 
ces délicieuses créatures de beauté et de seul luxe. Ajouterai-je que celte super- 
cherie, bien féminine, me causa de grands avantages? » 

Comme nous demandons à l'artiste s'il aime la musiiiue, il nous répond : 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 349 



« A l'excès; je l'aime à ce point que tout ce qui me prive d'en entendre m'est 
odieux. Le théâtre de l'Opéra ne me plaît qu'à demi, parce que mes yeux pren- 
nent une partie du spectacle et que je n'écoute qu'à moitié; la foule m'accapare 
de même dans les grands concerts. 

L'artiste vante enfin le système adopté au théâtre de Bayreuth. 

Bac doit être nécessairement coloriste, après cet aveu d'extrême sensibilité. 

« Mes tendances sont, en effet, de préférence pour la couleur, j'ai une pré- 
dilection pour certaines gammes de noir et d'orange. » 

A ce moment la porte de Bac s'ouvre, et une délicate silhouette de femme 
passe. xNous avons à cette minute la vision de l'idéale créature de l'artiste, toute 
de noir vêtue avec une cravate couleur oronge, incarnant ainsi les goûts, la 
grâce et les couleurs favorites du maître de céans. 

C'est M"" Bac : il n'en pouvait être autrement. 

Pour terminer, nous rappellerons les principales œuvres de l'artiste, qui 
figurent-en bonne place au supplément du Journal, à la Vie parisienne, où le 
distingué dessinateur collabore depuis six années, et en dernier lieu au Journal 
amusant. 

Mentionnons encore les affiches heureuses d'effet et de coloris que Bac 
dessina pour la divette Yvette Guilbert, sans oublier celle qu'il crayonna pour 
sa propre exposition. 

L'œuvre de Bac marque son époque par son élégance raffinée ; il sera un 
document précieux pour la mode; d'un goût relevé toujours et d'une forme 
attrayante, il garde une saveur mondaine des plus délicates. 



ALBERT GUILLAUME 

Avec leur facilité charmante, leur touche d'élégance outrée particulière, 
les petits dessins de Guillaume sont très attractifs. 

Ils vont, ils viennent, toujours les mêmes, distingués et proprets dans leur 



350 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



facture mondaine, sans prétention à la grande gaieté, plus préoccupés de chic 
et de tournure leste, dans un nuage de poudre de riz et d'opopanax. 

A les voir si suggestifs, si souvent égrillards, on éprouve ce rien de satis- 




Porti'iiil d'Alhorl Ouillaume. par Emile lîayard. 

faction intime qui se manifeste par un clignement d'œilet un sourire; le regard 
est flatté par ces pages affriolantes d'où se dégage un parisianisme aigu, une 
observation raffinée du luxe d'un goût spécial, très agréable à retenir. 

C'est surtout par les croquis de femmes endiablées, souples comme des 
serpents, abracadabrantes d'élégance, qu'il nous montre, que l'artiste a conquis 
aussitôt le public; elles se tordent, se contorsionncnt, ces petites femmes, 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



3ol 



toujours le sourire vainqueur sur les mêmes lèvres écarlates, et les mêmes 
dents éblouissantes de blancheur. 

La femme de Guillaume est un type étrangement pareil, d'une exécution 
invariable, un fantoche bien à lui, plus près de la mondaine dévergondée que 




MANUEL DU PARFAIT GAFFEUR. 

(I Faut-il se faire beau? 
— Mais non, venez comme vous êtes! •< 
Extrait de Faut voir (Simonis Empis éditeur). 

de la femme légère, d'une originalité plaisante justement à cause de cette 
formule immuable, de cette physionomie ressassée qui nous rit dans la rue à 
chaque pas. 

Ce dessin intuitif presque, fort peu nourri des études premières, gagne une 
habileté grandissante, un brio, à la production fiévreuse, hâtive, de cet 
incomparable jeune qui pétille de fraîcheur naturelle, de préciosité moderne 
tout à point délectable. 



3."2 LA CARICATURE ET LES CAIUCATI'RISTES 

Sentiment juste du geste, ci-ainle de banalité, formule i'a[)ide et facile, 
sujets piquants à fleur de peau, aperçus suggestifs, le succès est au bout de 
tels tableaux spirituellement réalisés. 

Inutile de chercher là une noble satisfaction d'art. On doit se contenter 
seulement de sa caresse, de la joliesse de cette expression d'àme qui cherche à 
amuser par une série de scènes rapides, agréables, d'une idée simple drùle- 
mcnt correcte, enveloppée délicatement comme un bonbon, dont la saveur, 
pour n'être que momentanée, n'en est pas moins très agréable. 

La caractéristique de ce talent est en outre d'être vraiment français et 
bi(>n portant aussi, par opposition à l'école esthète, maladive et pleurarde, à 
ces tendances norvégiennes aux brumes si déplacées sur notre sol latin, dont 
un snobisme malencontreux voudrait renier les luxuriances et la franche 
lumière, l'éclatante bonne humeur et l'expression si limpide. 

Chez Guillaume nous applaudissons à la verve toujours en alerte de ce 
talent enjoué, naturel, d'une fécondité en rap[tort avec le calme sain de ses 
idées simples, rendues simplement ù l'aide d'un trait lisible à tous. 

A côté des petites femmes, le mondain que dessine l'artiste joue un rùlc 
ridicule bien fait pour toujours mettre en valeur réternelle beauté : stupide 
à l'excès sans se départir toutefois de la correction du monde, la bouche en 
cœur, la raie bien dessinée sur des cheveux rares, derrière la tète, le geste 
arrondi, l'homme chic, I'umI crispé sur un monocle, dépose aux pieds de la 
femme joyeusement belle d'extraordinaires trésors de bêtise prétentieuse et 
vaine; il fait des « gaiïcs », commet des impairs avec une sotte afféterie. 

Le « larbin » aussi est curieux, dans cet oeuvre : bien lier, la tète bien 
molle avec cette bouche arrondie qui se plisse dans la bouffissure des chairs 
qu'encadrent les favoris, et ses yeux humbles, dignes, tout ce corps qui se 
cambre, ces mollets en arc... 

Notez que l'artiste est extrêmeme it jeune, et que déjà son nom a été 
applaudi jusqu'à la presque consécration, comme si peut-être on appréciait ces 
prémices de talent à leur maturité. 

Nous ne voyons guère personnellement de quel côté cet art pourrait 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



3o3 



progresser; peu nous importe, au reste. On pourrait même dire que ce talent 
qui nous occupe — simple don de nature — ne gagna qu'en habileté depuis 
ses premières manifestations, qui datent du collège, dès l'âge de douze ans. 

L'artiste, tout au plus, dont l'intelligence est grande, pourrait-il se renou- 
veler dans sa facture et réapparaître à nos yeux dans un autre chic, dans une 







X 



PETIT BLEU. 

<> Je ne veux plus vous voir; je vous expliquerai poui-quoi de vive voix. « 

Dessin cI'Albert GoiLLAr.ME; extrait de 1' a îles dames (Simonis Empis cjiteur). 

fantaisie nouvelle ou un changement de genre? L'extraordinaire précocité de 
ce talent, cette fécondité jusqu'à l'épuisement presque, dépendante d'une seule 
facdité, seraient autant d'écueils semés sur les pas de Guillaume, s'il n'y 
prenait garde, — on serait presque tenté de lui reprocher l'importance de son 
œuvre, — à vingt-cinq ans! 

« Je suis né à Paris, en plein Paris, insiste Albert Guillaume, qui tient 
essentiellement, sans doute, à ne pas être traité de Gascon par ses élégantes 
créatures, le 14 février 1873. » 



3">4 LA CAHICATURE ET LES CARICATURISTES 



Ajoutons que le jeune humoriste est le fils d'Edmond Guillaume, qui fut 
architecte dos palais du Louvre et des Tuileries, professeur à l'École des Beaux- 
Arts, et le pclil-fils, par sa mère, de Dabadie, qui créa le rôle de Giiillaiimo Tell 
à l'Opéra. 

« J'ai fait mes premiers essais au Franc Gascon (ô ironie des choses!) ; je 
collaborai à cette feuille durant quatre numéros; j'obtins mémo la prime de 
dix francs généreusement allouée au lecteur qui enverrait le meilleur dessin... 
Puis c'est au journal les Gaudes, de Besançon, où je fis paraître une suite de 
vingt-cinq dessins pour lesquels je reçus, en tout payement,... la triste somme 
de cinq francs,... d'indemnité de poste!... 

« Mes réels débuts furent chez Delagravc, avec une illustration du Vir- 
gile travesti de Scarron. 

« Malheureusement la plupart de ces dessins n'ont pas été reproduits par 
l'éminent éditeur, à cause de leur légèreté,... malgré le jeune Age de leur 
auteur. » 

Cette dernière phrase est dite par l'ariisle, qui n'ose pas rougir de sa pré- 
cocité avantageuse, avec une nuance de regrets divertissante. Est-ce bien lu 
qui a choisi son genre, ou son genre qui l'a choisi? 

Guillaume a fait en revanche de nombreuses compositions pour le Musée 
des familles, et le Saint-Nicolas, modérant à souhait sa verve propre pour 
commenter à propos les textes qui lui étaient confiés. 

Puis c'est dans un roman d'aventures signé Th. Gautier fils, titre En se 
cherchant, que l'artiste commence à déployer ses facilités joviales, et voici ses 
premiers albums : Monsieur Strong et le Tennis à travers les âges, le licpas à 
travers les âges, dont nous vîmes les originaux à l'exposition du ÏUanc et Noir. 

Pages ironiques de reconstitutions gaies, do comparaisons spirituelles, 
grâce à l'éternelle antithèse, à la transformation naturelle des choses par les 
temps, images irrespectueuses des usages antiques et peu élogieuses des cou- 
tumes modernes, la parfaite comparaison gouailleuse, sans méchanceté et sans 
profondeur non [tins. 

Entre temps, chez Baschet à la liccae illustrée, l'artiste jette ses premières 




Guinineiit on iiUe un riche niaiùage. 
Dessin d'Albert Gcillaume ; extrait des Boiishomnics (Simonîs Enijus éditeur). 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 337 

flammes [Une Lampe qui file, notamment, dont l'idée heureuse traça évidem- 
ment la voie de l'artiste), puis à la Caricature. 

A ce moment, pour satisfaire à l'autorité paternelle, il bifurqua vers l'École 
des Beaux-Arts et entra à l'atelier de Gérôme. 

Bien amusante, cette rentrée de Guillaume au bercail, dans ce temple des 
fortes études, du froid classique, de la correction d'idées : brusque conversion 
au reste, qui ne porta aucune atteinte à l'originalité du dessinateur, dans le 
cerveau duquel dansaient sempiternellement ces rondes échevelées de petites 
femmes qui réclamaient son crayon tandis qu'il brossait — avec recueillement 
— les esquisses les plus grecques, les moins folichonnes... 

Guillaume nous dit cependant qu'il comptait fort sur un concours d'es- 
quisse peinte, dont la médaille entrevue devait le dispenser de deux années de 
service militaire. Sujet : Minerve rendant visite aux tieuf Muses sur le mont 
Hélicon. 

« Malheureusement je n'obtins qu'une mention à ce concours, et je quittai 
l'École, gardant force reconnaissance à mon « patron », avec lequel je suis resté 
en les meilleurs termes. J'eus enfin, dans le concours d'ouvriers d'art, que je 
tentai, la chance d'obtenir la première place, avec une affiche annonçant des 
fêtes en l'honneur de Jeanne d'Arc, ce qui me valut de ne faire qu'une année 
de service mihtaire. — Mes désirs étaient ainsi réalisés. » 

Durant cette période militaire, l'artiste décora la salle d'honneur du 
130° régiment de ligne, croquant entre temps les scènes pittoresques de la vie 
de caserne, qu'il entrevoyait spécialement, avec sa franche gaieté et son tact de 
patriote. L'album que Guillaume a intitulé Mes Campagnes résume l'impressioo 
calme d'ironie gauloise et d'observation sans amertume qu'il garda de son 
séjour parmi les « pioupious » ; il rit avec tous, car il ne mord pas ; il conte avec 
son crayon ce qu'il a vu, tout simplement, et cela est cocassement enregistré. 

Entre temps, c'est une production désordonnée, en raison de la fécondité 
rare, principalement au Gil Blas illustré, au Monde illustré, au Journal amu- 
sant, à V Illustration (avec la collaboration de Grosclaude, dont les inspirations 
verveuses étaient en communauté d'idées) et au Graphie, 



3.i8 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

L'artiste a concentré, à l'exemple de ses prédécesseurs du rire, toutes ses 
productions en albums, principe excellent de vulgarisation, avantage précieux 
aux collectionneurs pour juger do l'œuvre, et le succès obtenu par toutes ses 
scènes, reliées par un titre malin, a été très grand. Voici les Bonshommes, les 
Petites Femmes, Faut voir! Mémoires d'une glace, Mes Campagnes, Y a des 
dames, Madame est servie, Mes Vingt-Huit jours, et, pour terminer, l'almanach 
qui, sous le titre de son maître, VAlmanach Guillaume, est dans toutes les mains 
depuis quatre années. Puis, en 189G, en pleine vogue, c'est une exposition à 
la Bodinière de toutes ces œuvretles agréables, pimentées, délectantes, pro- 
vocatrices, dont la reproduction s'empara et vint fleurir le coin des menus, les 
bords de papiers à lettres, jusqu'aux assiettes... artistiques qui, parées de 
croquis joyeux, connurent les regards émoustillés des soupeurs et soupeuscs 
ne pensant à autre chose qu'à dévorer le dessin. 

Dès lors, Guillaume, enfant de Paris, venait d'être reconnu, comme tel, 
digne de toutes les sereines consécrations du mur notamment, dont Chéret venait 
de dorer le cadre; les imprimeries Lemercier, Garnis, etc., vinrent à l'artiste et 
lui commandèrent des masses d'afOches. Qui n'a encore présentes à la mémoire 
celles qu'il dessina, entre autres, pour V Extrait de viande Armour et le Cirage 
végétal? L'une, image si parfaitement vraie de ce type d'Hercule forain ù l'atti- 
rail de jadis, maillot collant en imitation de peau de panthère, avec addition 
de bracelets de fourrure aux jambes, l'autre représentant un brave gendarme 
tenant au bout de son bras une botte merveilleusement astiquée, tandis qu'il 
mire son visage rubicond, et lisse sa moustache dans la glace propice de ce 
brillant fameux! 

Et combien d'autres si captivantes, dans la rue, avec leur même air de 
fêle, leur rayon de soleil coutumier! 

Homme pratique avec cela, audacieuscmcnt moderne, Guillaume sut de 
manière profifablc déposer un moment ses crayons : lassé de croquer des 
« p'iitos femmes », il les anima en dehors du papier. 

C'est ainsi qu'à l'Exposition universelle de 1000 nous applaudîmes au 
théâtre des Bonshommes Guillaume et à \ Aquarium, celle dernière attraction 






La classe ! 
Dessin J'Albert Guillaume; ex-trait de }' a des dames (Simonis Empis éditeur). 



3G0 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



que l'imagination de l'artiste peupla de sirènes, de scapliandriers et de tout 
l'clénient décoralif favorable, sous forme de rêve ou de réalilé pittoresque. 

Après les théâtres d'ombres, comment les marionnettes n'eussent-elles pas 
tenté, en effet, l'imagination comique ! 

Mais les marionnettes de Guillaume n'atteignirent pas cependant à la pro- 
dij^ieuse gaieté des masques que sculpta Léandre; toute la fantaisie mondaine 
de l'un s'évanouit devant l'étonnante physionomie de l'art étudié de l'autre. 

Très habilement maquillées, ces ftices hilares, très l'econnaissables, laissent 
bien loin derrière elles les types déjà extraordinaires sculptés naguère par Dan- 
tan Jeune, et peut-être même par Dauraier, qui ne sut pas réaliser le « fini « de 
Léandre, car la suprême difficulté commence lorsque l'ébauche est terminée. 

On s'imagine aisément à quelle intensité de joie de tels miraculeux fan- 
toches, modelés à la perfection, animés en gestes et en paroles par nos meilleurs 
acteurs comiques, peuvent atteindre!... 

Tandis que Forain dessine à VÉcho de Paris, Caran d'Ache, Abel Faivre 
et Capiello au Journal, Lourdey à la Presse, Guillaume disfille sa verve 
au Matin. 

Notons en passant la vogue croissante des images dans les journaux quo- 
tidiens, comme un renouveau de la caricature politique, avec ses qualités d'art 
et la tristesse aussi de son exagération à travers les divisions et la haine. 

Mais Guillaume,- crayon insouciant et de superficielle caresse, laisse soi- 
gneusement la politique à ses colères embrumées, pour courir à travers les sil- 
lages parfumés qui volent autour des jupes de soie, et nous rions d'aise à la 
.bouche en cœur que nous font toutes ses petites femmes effarouchées parce 
qu'on les regarde de trop près, à moins que cela ne soit le contraire... 

N'oublions pas encore que la sœur de l'artiste, dont les gracieux dessins 
sont à citer, fut la dernière élève du maître dessinateur et peintre Eugène Lami. 
Mariée récemment au fils de cet artiste distingué, M™" L. Lami s'engage, non 
sans mérite, dans la voie illustrée par son beau-père et joyeusement célébrée 
par son frère. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



30 1 



MARS 



Qui ne connaît la petite femme de Mars, crayonnée avec soin, avec l'éter- 
nelle même manière, grassement charpentée, gracieuse plus que la grâce? 




Portrait de Mars, par Emile Bayard. 

Quelle suggestion accorte que celle de cette créature, sorte d'idéal pareil dont 
on ne se fatigue pas, ni le public ni le dessinateur ! 

Mars a trouvé une note, et elle est harmonieuse ; dessinateur féminin, il 
n'aime que le charme; il nous a donné, dès ses débuts, jusqu'à maintenant, le 
profil qu'il rêve et la plastique grassouillette de son goût. 

4) 



3G2 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

ApiTS la femme, voici l'enfant aux boucles soyeuses, frisées avec amour; 
SCS yeux sont en amande, sa bouche en cœur, ses narines sont des ailes, c'est 
charmant; autre créature bien connue de l'artiste, qui s'est fait une spécialité 
très applaudie des jolies évocations. 

A côté de ces femmes, voici naturellement des hommes attirés an miroir 
comme des alouettes; c'est un oncle vieux ou trop bien conservé pour son 
âge, un neveu très ridicule, ou bien Guy, Contran et Gaston, le trio grotesque, 
presque proverbial, des jeunes gens « fin de siècle », dont la cervelle pèse moins 
que le monocle qui leur dilate un œil tandis que l'autre se crispe, aidé par la 
grimace de la bouche. 

Ces fantoches masculins, on le sent, servent de prétexte à toute scène 
gracieuse; ils servent de « repoussoir » à cette jolie créature bien campée, 
appétissante et joviale. Mars est impitoyable pour les hommes, qu'il rend 
volontiers ridicules; mais nous savons que cela est nécessaire au succès de ses 
petites femmes, et galamment nous nous inclinons. 

L'esprit de Mars est mondain et ne vise guère au succès du « mot » ; la 
préoccupation est davantage dans le style du dessin, dans son ordonnance élé- 
gante et sa présentation distinguée. Le dessinateur habille des femmes en 
danseuses, autant de prétextes à toutes insolences, à toutes irrévérencieuses 
remarques auxquelles nous souscrivons d'avance, résignés à notre rôle d'ado- 
rateurs. Ce sont des baigneuses, façonnées pour le grand plaisir des lorgnettes, 
en des costumes sommaires ou extravagants de fanfreluches, muettes alors 
ces baigneuses, mais attentives aux compliments, plus préoccupées d'étaler la 
grâce de leurs formes que d'ouvrir la bouche pour parler,... ce qui pourrait 
détruire le charme. 

Ce sont des jeunes filles très délurées, des mondaines qui causent volon- 
tiers, dont la personnification manque de caractère, parce que l'artiste garde une 
froideur anglaise et dans son dessin et dans sa légende. Cette correction a une 
saveur, elle plaît à voir et à revoir, l'image porte son audace et sa chaleur 
dans sa suggestion. 

Les femmes de Mars sont toujours glaciales et de masque et d'allure, 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



363 



quelle que soit la légende ; les hommes qui les entourent leur parlent sans fréné- 
sie, mais ils expriment un mouvement, ils se meuvent enfin, tandis que la figure 
principale prend des poses adorables, figée dans son importance.' L'artiste ne 
songe qu'à sa béatitude, qui est exclusive, et le succès lui a donné raison. 




I)l£ NICE. — UN PÛST-SCRU'ÏUM QUI PREND QL' ELQ U EF 01 S. PAS TOUJOURS! 
" ^- S. — Je suis désulee, cliére belle, de' ne pouvoir vous envoyer des fleurs comme les autres années : 
ce terrible hiver qui me l'ail greloller, au soi-disani pays du soleil, les a rendues introuvables... comme les 
beaux jours! .. He-voire <. J.^.ne. .. 

Dessin de Mabs; extrait du Journal umusunl. 

Quel chic, quelle rotondité, quelle aristocratie! Que ces femmes soient ou 
Parisiennes ou Provençales, Viennoises ou Allemandes, Anglaises ou Suissesses, 
leur type est le même, le costume à peine diffère : un bonnet, des boucles d'o- 
reilles, un chcile, et voilà la poupée favorite déguisée; mais qu'importe, c'est 



364 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

agréable. De-ci, dc-là, des têtes empruntées à des albums de voyage, mais des 
tètes d'hommes; le dessinateur alors risque un masque nouveau, lance un gro- 
tesque masculin. 11 se garde bien, respectueux du beau sexe tel qu'il le voit, de 
changer rien au type impassible de sa création. Si la femme est âgée, il lui 
mettra simplement des rides. 

Mars voyage beaucoup. Il promène sa verve riante sur toutes les plages à 
la mode, dans tous les casinos; il est en Hollande, en Bohème, en Allemagne. 
Ue tout cela il rapporte une excellente humeur; ses légendes prennent une 
allure locale au gré de la phrase entendue en route, mais le dessin est invaria- 
ble; c'est du Mars, et personne ne s'en plaint. 

Sa page se présente dans un sourire, des roses couiTont du titre à la 
signature de l'artiste en agréables guirlandes. Mars est exquis. 

Les « vieux », ces « vieux » qui tentèrent le crayon de tous les caricatu- 
ristes, au physique et au moral si « bossus », leurs visages édentés si favora- 
bles aux niaises critiques si faciles au rire, laissent Mars très respectueux. Peu 
préoccupé non plus du caractère, il voit trop joli pour descendre à l'étude 
ou même à la critique vraie, car elle est laide. Tout au plus crayonne-t-il des 
apparences de vieillards, des masses déformées indilTéremment , au hasard. 
Tout pour sa petite femme, c'est sa grâce a[)plaudiL' et son charme pénétrant 
qui l'enivrent; il ne voit rien au delà de sa poupée. Contemplation suave due 
à un tempérament calme sans nul doute, lauriers cueillis sans prétention 
aussi, avec une révérence du i)lus pur Louis XV. 

Mars, nous l'avons dit, aime aussi à dessiner les enfants, dans le genre 
anglais de Kate Greeneway et de Boutet de Monvel. Figurines un peu conven- 
tionnelles, très frisées, très souriantes, qui ressemblent beaucoup à leur mère 
l)ar leur grâce précoce, leur minauderie et la coquetterie mignarde qui préside 
à leur toilette. Robe longue ou trop courte à volants, chaussettes sur des mol- 
lets nus, large nœud serrant la taille. 

Ces poupées cbourillees sont très goûtées; elles sont agréables à voir; 
connues de tous, elles recueillent le suffrage imposant des mondains et des 
artistes. 




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LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



3ft7 



La « marque » de Mars, toujours la môme, est à ce point persomielle ou, 
si l'on veut, d'une souplesse si pareille, qu'elle se prête difficilement à l'illuslra- 
tion du texte des autres : l'artiste, en effet, préfère dessiner à sa fantaisie dans 
ses propres albums, écrivant pour agrémenter encore ses dessins et leur pré- 
parer un cadre favorable. 




Dessin de Mars ; extrait du Journal amusant. 



Style et images là se coordonnent; d'une même élégance, d'une sensibilité 
égale, ils plaisent aussitôt, on aime leur éternel sourire. 

Mars (Maurice Bonvoisin) est au suprême degré l'homme de son œuvre; il 
est d'une amabilité, d'une gaieté, d'une volubilité extrêmes; il respire la santé 
et l'humour. 

La nature a fait assaut de coquetterie avec l'artiste en lui conférant l'éter- 
nelle jeunesse; on demeure en effet fort étonné de l'allure juvénile de Mars, 



3(18 LA CARICATURE ET LES CARICATl'RIS TES 



dont la taille svclte, les yeux vifs et les dents blanches révèlent en somme un 
homme trentonairc. 

C'est un jeune homme blond, d'un blond sans mélange, qui nous reçoit en 
effet dans un élégant cabinet de travail, tandis que nous notons que Mars est 
né le 26 mai 1849. Nd à Verviers : nouvel étonnement. Ce dessinateur si pari- 
sien est Belge, du midi de la Belgique cependant. Est-ce que par hasard les 
Parisiennes si potelées du dessinateur ne seraient autre chose que de luxu- 
riantes Flamandes... déguisées! 

Mars fait très agréablement les frais de la conversation; il est abondant, il 
nous jette des moissons de souvenirs que nous retenons à peine dans l'écla- 
tante exubérance de notre hôte, l'œuvre de l'artiste se juge bien à travers 
l'âme joyeuse que reflètent ses yeux. Dès ses débuts, au lendemain de 1870, 
un rayon de soleil salua la venue de ce crayon facile et heureux. Il faut croire 
que jamais l'artiste ne connut ni les obstacles ni les premières luttes, car nos 
questions sur ce point demeurent sans réponse. On sent fort bien que Mars a 
oublié les heures de déboires, s'il en eut, pour ne parler que de son rêve réa- 
lisé ; c'est encore une coquetterie. 

Nous ne trouvons en effet aucun renseignement sur l'enfance de Mars dans 
les nombreuses monographies que nous feuilletons; nous savons seulement que 
l'artiste se produisit tout seul, sans maîtres. 

Au lendemain de nos désastres, le jeune Viervétois, très épris de notre 
pays en alarmes, alla croquer sur le vif à Berlin quelques silhouettes bien 
venues de nos ennemis. Le pseudonyme belliqueux du dessinateur ne lui fut-il 
pas un peu dicté par sa verve combative, à ce moment? Toujours est-il que 
dès lors l'artiste était des nôtres par la décision brusque de sou amour pour la 
France. La série de dessins qu'il rapporta de la capitale allemande, intitulée 
Berlin Métropole, devait paraître au Journal amusant, si toutefois elle eût été 
au goût de dame Anastasie. Celte « fausse entrée » au journal renommé de 
Philipon fils trouva son dédommagement en la longue carrière que iMars y 
poursuivit sans interruption et (jui dure heureusement encore depuis l'année 
1873. Puis c'est au CUaricari, et pour mieux dire partout, que ce talent jovial 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



369 



se répète en d'innombrables grâces; la Vie moderne, la Vie élégante, la Vie 
militaire, etc., nous montrent d'affriolantes pages, ainsi que le Monde illustré, 




Dessin de Mahs. 
Extrait du Journal iHiiir rire. 



V Illustration et la Revue illustrée, dans Icscpiels il a fait paraître nombre d'ar- 
ticles agrémentés de croquis. 

Mars, en outre, dessine et écrit au Graphie depuis plus de quinze ans, à VII- 
lustrated London News et au Daihj Graphie depuis sa fondation; car, indépen- 



47 



370 LA CARICATURE^ET LES CARICATURISTES 



dammcnt de la langue anglaise que l'artiste parle et écrit couramment, l'alle- 
mand et l'italien lui sont des langues très familières, de même que l'espagnol, le 
portugais, le hollandais, qu'il lit et comprend à merveille. 

Cette faculté de polyglotte indique naturellement un amour très vif pour les 
voyages, une connaissance variée de tous les sites, de toutes beautés saisies au 
cours de la route, et toute une production conséquente de croquis et de notes que 
nous trouvons réunis en albums charmants, frais et dispos, car ils ne sentent 
pas l'cfTort. 

L'Angleterre, l'Ecosse, h'Italic, la Suisse, l'Allemagne, la Belgique, la Hol- 
lande, rAulrichc, la Russie, l'Algérie, la Tunisie, la Hongrie, la Bosnie, l'Her- 
zégovine, la Dalmatie, tous ces pays, sans oublier la côte et les contrées pitto- 
resques du centre de la France, ont été, en de multiples pages, racontés do 
façon tendre et avec un pittoresque personnel. Cette longue énumération nous 
dispense de donner les titres de cette partie de l'œuvre de Mars. 

Dans le genre exclusivement mondain, voici Mesdames les Cijclistes, la Vie 
à Ostende, Ait cercle des patineurs, V Escrime à r Elysée, et tant d'autres séries 
d'images délicates dont le souvenir se perd dans l'amoncellement de la produc- 
tion très considérable. 

Mars a fait aussi de nombreuses aquarelles, mais il n'a jamais peint à 
l'huile. Cet œuvre serein, pour nous résumer, puise sa réelle force dans sa 
saine gaieté sans débordement, dans la placidité de son idée simple et de bon 
goût. Ce dessin est naïf, et par conséquent toujours jeune comme l'artiste lui- 
même, qui poursuit imperturbable la formule applaudie dès son enfance, pour 
le plaisir de ses nombrcu.x fidèles. 



CHAPITRE X 

CRAFTY. LÉONNEC. SAIIIB. — HENRY SOM.\r. — LOUIS MORIN. — ETC. 

La classification en matière d'art est extrêmement délicate, pour ne pas dire 
impossible, tant elle risque d'être oiseuse. 

Il faut respecter d'une part la progression des années, la mode qui s'inti- 
tule progrès à travers les âges dont les goûts sont seulement différents. Mieux 
vaut taire tout d'abord ses préférences, pour se garder de l'insupportable pédan- 
terie lorsqu'il s'agit d'un art courant, de vulgarisation, que le public — juge 
superficiel, mais consécrateur — discerne seul avantageusement. 

La progression chronologique, d'autre part, est très difficile à suivre, car 
il faut tenir compte des admirations précoces ou tardives, des hasards de la 
vogue, de l'opinion, et il ne nous appartient pas, au surplus, de dire son fait, 
prétentieusement, à la consécration populaire qui a classé les uns avant les 
autres avec un éclectisme remarquable et un goût devant lequel les plus subtils 
critiques d'art et autres esprits avisés du moment eurent souvent à rougir. 

En matière de production courante, la quantité est de grande importance; 
la foule aime les répétitions de la manière ap[)laudie, la banalité d'un sourire 
toujours le même; son caprice aime à être flatté du bout d'un crayon fécond, 
car la flatterie est insatiable, et le crayon est plus immédiatement évocateur 
que la plume. 

Ainsi donc, les caricaturistes, toujours en verve, fertiles et abondants, par- 
lent de plus près à la foule; plus ils produisent, scmble-t-il, plus leur faveur est 



:172 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



grande; leur nom est sur toutes les lèvres, on guette leur fourniture insatiable, 
de préférence à la valeur, seulement appréciable après la réflexion des années 
qui mettent tout en ordre. 

11 est bien évident que le talent d'A. Ilumbcrt, le dessinateur si populaire 
delà Lanterne de Boqnillon, puise son plus grand attrait dans la fertilité de 
sa production, de même que les Frison, les Lavrale, durent leur vogue à la 
masse du commun. 

Les dessinateurs de féminités furent également privilégiés auprès de l'opi- 
nion : la grâce est si vile récompensée des avances qu'elle fait! 

Ne peut-on pas regretter aussi les engouements pervers en dehors do tout 
prétexte d'art qui vinrent s'extasier sur certaines productions aux préoccupa- 
tions de snobisme vraiment trop transparentes? 

Il est donc presque impossible de parler de chaque artiste à sa vraie i>Iuce, 
à cause aussi de la difficulté de peser justement les talents à travers leur dilTé- 
rente transformation ou manifestation. 

Les uns, caricaturistes hilarants, se réclament, à notre stupeur, de la qua- 
lité de peintres d'histoire; les autres, tristes et pénibles crayonneurs, veulent 
être proclamés hilares. 

Les uns sont sacrés par l'habitude et la foison des journaux illustrés, en 
raison de leur facilité ou de leur décolletage affriolant; les autres, plus sérieux, 
mais peu producteurs, artistes d'élite bien supérieurs, arrivent tardivement ù la 
faveur du pubUc, dont nous devons tenir compte dans un ouvrage de vulgari- 
sation, en fixant toutefois nos réserves personnelles. 11 nous faut parler aussi 
des caricaturistes naturels, c'est-à-dire des dessinateurs improvisés, — comme 
nos babys, par exemple, dont le crayon naïf atteint souvent au comique réussi 
sans la culture du dessin, à cause de la cocasserie fluide et non troublante, 
c'est-à-dire en dehors de toute prétention. 

Les croquis de Gyp, par exemple, tracés par M""" la comtesse de Martel, qui 
signe aussi Bob pour le plus grand agrément de son enfant terrible, nous ont 
valu les plaisantes nullités des Depaquit, des Delaw et autres spirituels ignorants. 

C'est un mouvement nouveau dans la production du rire, dont on pourrait, 




I\itilei.ef^ j-G. / ) 



A TERRE. 
Depuis son retour de Cronsladl, il ne faudrait pas, savoz-vous, lui dire que le tsar n'est pas un peu son cousin. 

Dessin de Lkonsec ; extrait Ju Jimnal umusanl. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 373 

somme toute, déplorer à la longue l'expansion trop facile, car elle deviendrait 
déconcertante pour tant d'efforts sérieux entreténus et renouvelés par la qua- 
lité d'un, comique raisonné qui seul laisse à penser. 

A cùté des transfuges comme Job, il y a les momentanés comme Boiitct 
de Monvcl, Vogcl, Jeanniot, et les accidentels, parmi lesquels nous trouvons 
les noms de Henri Pille, de Félicien Rops, ce dernier catalogué parmi les aqua- 
fortistes, comme tant d'autres furent classés parmi les peintres malgré leurs 
caricatures, à côté de Somm et de plusieurs encore qui s'évadèrent de leur 
chrysalide première pour devenir des papillons différents. 

Continuons donc notre énumération, autant qu'il se peut, par rang d'âge, 
de popularité, ou de mémoire... 

C'est CraPty, dessinateur de tous les sports, autorisé par son chic propre et 
les milieux élégants où il fréquente, à l'étude mondaine des chevaux de sang 
et des voitures sélect, des automobiles maintenant. 

Crafty, exact, schématique et pareil, dont l'anatomie plaît à la fols aux 
vétérinaires et aux gentlemen-riders, le seul but qui semble avoir dirigé cette 
cnonciation simple et soignée d'un côté seulement, car cet artiste subordonna 
toujours ses personnages, sortes de repoussoirs en vérité, à l'allure scrupuleuse 
de ses chevaux ou de ses bêtes. Sem, dans ses croquis d'hommes de sport, 
apporte, semble-t-il, un chic plus agréable. 

Voici les Félix Régamey, les Bourdet, les Henry Johnson (Fusino) les Lin- 
der, les Morlon, les Frondât, les Paul Klenck, etc., fantaisistes inspirés à 
leur heure. 

Voici Sahib, qui, à travers des étapes dans tous les genres, a laissé sa 
meilleure trace à la Vie pai'isienne, réjouie de posséder ce talent simple et 
superficiel pour la traduction d'une prose exactement pareille. 

Après Marcelin, Sahib imprime son maniérisme galant dans une écriture 

simplette, bien éloignée de la nature, mais non dédaigneuse. Spirituellement 
féminine, cette marque réjouit hebdomadairement les abonnés d'un genre très 
parisien, très frivole, très affriolant aussi; on s'imprègne de jeunesse éternelle 
en regardant le dessin de Sahib ! 



37r> LA CARICATURA ET LES CARICATURISTES 

Paul Lt'onnec, lui, a dessiné des marins, vcrveuseraent, et son succès très 
populaire rit sans prétention à' toute une génération reconnaissante. Quelques 
mois avant sa mort (1890), l'artiste, en réponse à une lettre que nous lui 
adressâmes, écrivit les lignes suivantes, fidèlement transcrites : 

« Appartenant ù la marine militaix'e, je me suis vu contraint de faire le 
moins de bruit possible autour de mon temps. C'est vous dire que mes notes 
biographiques sont forcément très courtes, 

« Né le 27 août lSi2,à Brest, je dessine depuis 1871, sans interruption, 
dans le Journal anuisant. Je vois encore le croquis que je soumis, par correspon- 
dance, bien entendu, au directeur Eugène Philipon, père du directeur actuel. 
Ce croquis occupait le verso d'une carte de visite. Echoué à six cents kilo- 
mètres de Paris, j'ai eu la bonne fortune d'exploiter un filon qui ne l'avait pas 
encore été. Dame! ce n'était pas bien fort! Grâce à la nouveauté, mes croquis 
furent bien accueillis du public. Deux ans auparavant, j'avais déposé quelques 
dessins au Paris comùjue. Ce journal disparut pendant la guerre, et onques 
n'en entendis plus parler. Voilà pour le côté du journalisme. 

« En dehors de ces périodiques, j'ai illustré d'aquarelles et de dessins dans 
les marges une (juantité notable de beaux livres qui sont dans des bibliotiiè- 
ques de riches amateurs et qui n'en sortent point,. Patara et BrcdimUn. (aven- 
tures de deux gabiers en bordée), éditées par Yanier, sont aussi illustrées par 
moi. Les dessins originaux de ce livre ont figuré au Salon de 188i, bien à 
mon insu; — c'a été une surprise de l'éditeur. 

« Enfin j'ai collaboré ces années dernières au liire. » 

C'est Gauthier, sans originalité; c'est Moloch, crayonneur curieux, aux 
trouvailles fertiles, Moloch, spirituel déformateur, dont l'abondance, placide- 
ment joviale, déborde d'énormité dans la drôlerie. Et puis Henry Somm, 
producteur si divers, que nous n'hésitons pas à placer son nom parmi les 
caricaturistes, puisque dans tous les genres indifféremment cet artiste fut 
agréable. 

H. Somm ne s'est guère révélé en effet caricaturiste que ces derniers temps, 
au litre, où les lù/toa qu'il traduit hebdomadairement sont des mieux venus. 




c; 7- 






V. '-> 






48 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



379 



L'éloge de ces petits croquis n'est plus à faire, si habilement troussés qu'ils sont, 
ébouriffés, sautillants, alertes au possible. 

Avant cette dernière incarnation, nous voyons l'artiste improviser sur 
cuivre de délicieuses fantaisies féminines. Mousseuses et fines au possible, 
ces silhouettes parisiennes laissent un souvenir bien personnel; elles reflètent 
une àme sentimentale; c'est une note à retenir, avant même celle qui nous inté- 
resse ici. 



COLONISATION BRITANNIQUE 



CAMARADES! 




Il Oui. mon ami, lu loi tléfeiul de manger son 
proclmin (juand c'est un sujet anglais. » 




S^^Ba »^ 



« J'ai rolé pour loi comme prince des pro- 
sateurs. 

— Mais je n'écris qu'en vers! 

— Comme lu l'ignores, cher ami. » 
Dessins de Henry Som.m; extraits du litre. 



Très inspiré de l'art japonais, que Somm étudia dévotement à ses débuts, 
après une longue station au C/ial noir, il est sorti du chaos de ces impressions si 
hétéroclites une formule érudite, bien originale, à laquelle nous applaudissons. 

Écrivain également désopilant ou simplement gai, à ses heures, H. Somm 
est un fantaisiste double dans le triomphe modeste de la plume et du crayon, 
tous deux petits maîtres avec leur air de rayonnante humeur. 

Nombreux livres de bibliophiles gardent aussi avec un soin jaloux les 
souvenirs délicats que ce talent gracile, vivement sollicité, imprima dans leurs 



380 LA CAIllCATUllE ET LES CAUICATUUISTES 

marges. « Et, par Dieu, Soiniii a jeté sur ces marges-là, poui" le plaisir égoïste 
des seuls propriétaires, plus de talent et (rétincelante spontanéité d'inspiration 
que certains peintres, très membres de l'Institut, sur des kilomètres de toiles ; 
le caprice, guidé par un goût sûr, a pris possession de lui, et tout le long du 
texte c'est une évocation des personnages racontés qui s!ébat, c'est une résur- 
rection qui se produit, c'est la vie qui éclate. Ah! les heureux bibliophiles que 
ceux qui possèdent de pareils trésors! Le texte se lit deux fois avec des pages 
ainsi parées. » 



LOUIS MORIN 

Voici maintenant le talent exquis de Louis Morin, dessinateur, conteur 
spirituel, dont la suave expression est de source bien française, par la clarté et 
la franchise. 

Louis Morin est presque d'un autre âge; nos idées modernes le laissent 
indilférent; il demeure parmi les soies et les satins des siècles poudrcderizés, 
au temps où les rois étaient amoureux des bergères; il s'attarde, pour notre 
joie, à des rubans l'oses, délicatement roses, à des perruques blanches, comme 
saupoudrées de givre ou de sucre, à des tonnelles fleuries, à des tourelles den- 
telées, à toutes les joliesses d'autan. Écrivain distingué, Louis Morin se traduit 
lui-même par l'image, doublement à l'aise dans son imagination et sa fantaisie. 
Le style enrubanné de l'écrivain tourne autour du crayon du dessinateur avec 
une grâce pareille; il devient une houlette, ce crayon de tendresse qui dessine 
des printemps de jadis avec des poupées d'autrefois, poupées luxueuses, pétries 
de neige et d'or. 

<( l'eut-on dire, observe M. E.-Ci. de La Grenille, dans le Pinceau, à 
propos de Louis Morin, qu'il illustre ses livres ou qu'il écrit pour faire une 
longue légende à ses dessins? Chacune de ces propositions serait aussi inexacte 
que l'autre. Dans les livres de cet artiste-écrivain, le crayon se charge des des- 
criptions des paysages, des costumes, des notes pittoresques, et la plume dit 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



381 



ce que son camarade n'aurait su rendre comme elle : le sentiment, rémolion, 
le trait railleur, le document historique. De cette alliance intime résulte une 
œuvre dont ce n'est pas assez de dire qu'elle est originale, car c'est à grand'- 
peine qu'on rencontre, dans l'histoire des arts et des lettres, quelques cas 
analogues... Tackeray, Monnier, Toppfer... En est-il 

"jt.'-'i^nyflk, d'autres? » 

^^M^\r^=^ixv*;:;7^_-j Voyez les Amours de Gilles, Y Enfant prodifjm, 

la Revue des quat' saisons, toutes ces réjouissances 

A„ délicates un peu retroussées, mais sage- 

Ç^ ment, qui embaument naï- 



vement de leur parfum 
simplet, original, 
sans prétention, 




Dessin de Louis Murin. 
Eslrait do VEiil'aiil proilujiie (Delagrave éditeur). 

avec leurs couleurs de papillons 
fous; voyez les Causettes, les Diman- '"''''"'■ ^ 
ches parisiens, les Carnavals parisiens, si pari- 
siens, et tant d'autres jolies choses. Au reste, Louis 
Morin, dans la spirituelle réponse qui suit, trahit lui- 
même toute son âme d'artiste, 

« Une autobiographie, cher Monsieur, c'est un devoir 
difficile que vous me donnez là. 11 n'est guère possible de 
naviguer sans heurt entre ces deux écueils, la fausse modestie et la suffisance. 
Heureusement vous m'avez classé parmi les caricaturistes (bien que je sois 
plutôt un fantaisiste); cela va me permettre de prendre la chose à la blague. 
Il y a des gens qui rient quand ils sont embarrassés, et je suis de ceux-là. 

« Je ne vous étonnerai pas en vous disant que ma famille n'a jamais rien 



382 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

compris à la vocation qui me poussait vers les arts et les lettres. Volontiers je 
me comparerais au sauvageon qui tout à coup vient déshonorer la tige du rosier 
dont la greffe savante avait fait un arbuste de bonne compagnie. Cette grcfl'e ne 
remontait pas bien haut, tout au plus aux premières années de ce siècle. Mon 
arrière-grand-père paternel était sabotier, mon arrière-grand-père maternel 
épicier. Mon père fit de brillantes études qui lui permirent de devenir pro- 
fesseur, de prendre rang dans la bourgeoisie et d'épouser ma mère, dont les 
parents, grâce aux produits alimentaires, étaient déjà sortis de la plèbe depuis 
quelques années. Cela suffit pour que pas mal d'oncles et de tantes trouvassent 
que je dérogeais, car ils avaient rcvé pour moi l'étude de notaire de campagne. 

« J'ai donc repoussé par le pied du rosier, comme si j'étais le fils immédiat 
du sabotier de la forêt des moines de la Flèche, et j'ai donné (si vous accordez 
quelque intérêt à mes ouvrages) une douzaine de ces petites roses peu compli- 
quées auxquelles les galopins donnent un si vilain nom, mais qui sont pourtant 
la grâce des haies de mon pays d'origine. 

« Croyez-vous à l'atavisme. Monsieur? (Vous devez y croire, puisque vous- 
même vous nous restituez le charmant dessinateur Emile Bayard qui fut une de 
mes admirations de jeunesse.) Moi, j'y crois fermement, et, quoique je sois né à 
Paris, tout près du Luxembourg, en plein quartier latin, je me sens un peu déra- 
ciné, comme dit Barrés, et j'ai tout plein les racines de la terre de ce bon coin 
de la France : Angers, Beaugé, Tours, la Flèche, Chinon, Malicorne, etc., qui 
est un terroir raillart et gaulois de petits vins blancs mousseux et légers, parfois 
même un peu libertins. — Vous me direz que je ne bois que du lait, mais ça 
ne fait rien,. l'atavisme ne s'occupe pas des choses actuelles. 

« Et je me sens aussi de la race du sieur Morin, sabotier, qui devait 
chanter comme un merle sous les grands hêtres des bons moines au temps du roi 
Louis XV, et du citoyen Morin son fils, tonnelier, garde champêtre et chantre, 
sous la République première, au bourg de Sainte-Colombe, — et qui, de i)ar 
ses trois fonctions, devait boire sec et ne pas engendrer la mélancolie. 

(( J'ignorais encore ces nobles origines à l'époque où j'ai écrit le Caharet 
du Piiifs-id/is-Vi/i. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 383 

« C'est donc bien dans le sang que j'avais l'amour du petit peuple et de la 
vie simple et fruste. — Mon idéal d'art, conforme sans doute à celui de mes 
ascendants, n'est pas bien élevé non plus, car j'aime par-dessus tout les Épinals 
d'autrefois, où tout ce qu'il faut exprimer me semble suffisamment rendu par 
un trait naïf et dos taches de couleur joyeuse... » 

Louis Morin ne nous dit pas — par modestie sans doute et de crainte peut- 
être d'être traité du vilain nom de « cumulard » — que ses brillantes énon- 
ciations, tour à tour comme peintre et comme littérateur, s'agrémentent et 
s'augmentent encore d'un non moins appréciable talent de sculpteur. 

Certaines études de nu signées par cet artiste divers furent en effet remar- 
quées au Salon, il y a quelque quinze ans. 

Et il ne nous déplaît pas de penser que cette variété du don est l'explica- 
tion de ce miracle de souplesse, applaudi si chaleureusement, dans l'œuvre frais 
et pimpant que nous venons de parcourir. 

Louis Morin c'est l'arc-en-ciel, un are-enciel aux couleurs françaises qui 
se lèverait pour dissiper la brume dégagée par tous ces hommes étrangers à 
notre race que notre sol voulut un moment accueillir, avec un fol empresse- 
ment, au détriment de notre clair esprit gaulois. 



Lucien Métivet, lui, puisqu'il ne tient guère à être compté parmi les dessi- 
nateurs humoristiques de son époque, occupe, contre son gré, alors, une place 
prépondérante pai'mi les croquistes gais. 

Bien que, au dire de l'artiste, encore, cette expression joyeuse qui nous 
ravit soit considérée de sa part comme un seul délassement, nous applaudissons 
aux délassements très fréquents de Métivet, qui, sous le pseudonyme de Luc 
et sous ses initiales ou parfois même sous son nom tout entier, collabore assi- 
dûment de longue date aux principales publications caricaturales actuelles, au 
Journal amusant, au Bire, à la Vie parisienne, etc., doublement attrayant par 
le dessin spirituel et la légende cocasse. 



3SV 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



« La plus longue légende que j'aie écrite, nous dit Métivet, est une revue, 
Paris sur route, vers et prose, en collaboration avec Ducquois, jouée à la Rou- 
lotte il y a trois ans. 






-Gmm'^ 







Encadn'moiil ii une clian-ion sijjiu'p (lolias. 
Dessin (réihiili ilo Lucien Miitivet ile Hirc). 



« Et, quand « j'ai gagné mon pain » en faisant de la décoration de livres 
ou de journaux, je m'installe avec joie devant de grands tableaux eiïroyablo- 
ment tristes... » 

Laissons donc Métivet s'absorber en la peinture lugubre de ses rêves, tan- 
dis que Luc, clown fantasque et gracieux, nous charme en mainte cabriole non 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



38S 



méprisable bien que productive, et puis parce que tant d'artistes admirables 
auparavant exécutèrent à ravir des cabrioles. 

Avec H. Gerbault nous voyons défiler encore des minois féminins très pari- 
siens, et en général toutes sortes de types caractéristiques choisis dans leur lai- 
deur synthétique et courante. Alternativement brutal et tendre, l'artiste garde 
un cachet personnel, de style soigné; la composition ne l'absorbe pas, un sim- 
ple vis-à-vis lui suffit, et même le plus souvent une figure seule s'épanouit sur 
la feuille blanche. 



CARNET MO\DAI\ 



H. ai 



~^ 







La semaiiie'tlornière, M. Paul Deschanel offrait un somptueux repas en l'Iionneur des grands-ducs de Russie. Les 
partis les plus divers se trouvaient représentés; la gaieté la plus franche ne cessa de régner pendant toule la 
durée du di'jeuner, qui était exquis. 

Dessin (réduit (li> H. Gerbali.t; extrait du liire. 



D'un dessin simple et strict, cette manière séduit par sa recherche d'élé- 
gance mignarde et sa philosophie à l'usage des gens du monde. 

H. Gerbault dessine un peu partout, et souvent même sa plume capri- 
cieuse s'égara jusqu'à écrire d'amusantes saynettes et autres menues histoires 
que les théâtres d'à côté justement accueiUirent. 

L'élégance outrée des dessins de L. Vallet, leur précision esclave de la 
mode, qu'elle semble devancer, donnent une note parisienne concise, qui garde 
son charme spécial; les chevaux de l'artiste, au galbe surnaturel, très fréquents 
dans l'œuvre, les militaires aussi, des officiers de préférence, à cause du chic, 
se silhouettent sous le crayon et la plume de L. Vallet avec une roideur aristo- 
cratique très agréable par sa flatterie de bon ton. 

Les chevaux et les soldats de Josias (pseudonyme de M. Roufi"et, peintre 



49 



381') 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



militaire de lalent), eux, se contentent seulement d'être exacts sans drôlerie; 

la légende qui les commente, très simple, ne sort pas des limites des agréments 

de la garnison ; elle varie seulement parce que les bons tours et les mauvaises 

farces de la vie militaire sont innombrables, bien qu'ils tournent tous cepen- 
dant dans le même cercle. Mais le dessin de Josias, très soigné, se passe à la 

rigueur de l'esprit comique. 

Tout autre est Charly, — dessinateur des seuls fantassins, comme Josias ne 

croque que les cavaliers; — les pioupious de Charly sont étonnants de réalité. 




«^J^<.' 



t <'■»■ 



'■i.,.;iini; 

Dessin de Jo.=i\«: oxirail 



fagotés si curieusement dans leurs bourgerons bigarrés de naïves reprises aux 
fds apparents, ces pioupious tondus à l'extrême, dont le crâne nu se pique de 

petits points noirs pour exprimer les cheveux disparus,... et toutes ces faces 

bornées, ces mains énormes et ces pieds! Sans compter tout l'assaisonnement 

de ce que ces faces disent, si parfaitement réel. 

C'est Luque, dessinateur de « binettes » célèbres, dans le sens do Gill, 
un peu, Luque avec sa facture enlevée et son grain de sel gaillard; c'est Gode- 
froy, réjouissant, au graphique surprenant, rond ou carré, si fantaisiste. 

Et Lunel, dont les premiers croquis à la plume sont des modèles du genre. 
Dans ces derniers temps, Lunel s'est révélé sous une manière aussi épaisse que 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



387 



l'autre était délicate et tendre : il y a de ces revirements d'expression chez les 
artistes, un besoin encore tic se retourner contre soi-même. Le résultat de ces 
volte-face est souvent regrettable. 

Tandis que les uns cherchent une facture pour affirmer leur griffe, d'au- 
tres se contentent de se renfermer en la seule habileté contractée au cours de 
la production incessante; c'est le cas d'Uzès, de Gil Bacr, entre autres, crayon- 
neurs demeurés fidèles aux hachures d'antan, au « petit travail » séducteur 
des foules, dont ils recueillent les justes lauriers gagnés à la sueur de leur front. 




(lu Joiiriiul amusant 



Nous trouvons encore dans la longue énumération des artistes plutôt gais 
les noms de F. Fau, de Léonce Burctt, de Vignola, de Guydo, de Rœdel et de 
Balluriau. Nous reconnaîtrons curieusement l'impression que ces différents des- 
sinateurs reçurent et entretinrent au contact de l'admiration des maîtres pré- 
curseurs. 

F. Fau et Léonce Burett nous répètent, cela n'est guère douteux, la ma- 
nière très applaudie de Caran d'Ache, avec des variantes certes, comme il sied à 
des artistes probes. Vignola et Guydo sont en vérité des succédanés de J. Blass, 
dont la formule caricaturale est des plus trouvées. 

De même Rœdel puisa l'excellence de sa facture dans son adaptation habile 



388 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



de celle de Willelle, et Balluriaii doit sa bonne fortune à la magniliccnce du 
trait de Steinlen, qui le médusa. 

Nous avons vu, d'autre part, Léonce Petit s'inspirer de ToplTer, sans ton- 
tefois qu'à ce contact l'auteur des paysanneries perdit une i)arcelle de son ori- 
ginalité. Nous relèverons ces anomalies, non par esprit de chicane, mais bien 




Dessin de Josus; exlrail du Journal amusant. 



pour reconnaître le réel atout de la formule lorsqu'il s'agit plus particulière- 
ment de caricature. 

Ces derniers artistes que nous venons de citer ont recueilli des succès per- 
sonnels certes; ils n'ont point cherché, d'autre part, à perfectionner le genre de 
leurs inspirations, mais ils ont été guidés et éclairés subitement par la trouvaille 
de leurs aînés, sur le style desquels ils jouèrent d'agréables réminiscences. 

Curieuse constatation que celle de ces dessinateurs prolixes dont la syn- 
thèse fait école, de cette naïveté dont découle une autre naïveté... 

Déduction faite de la précédente observation, F. Fau est un pincc-sans- 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



389 



rire délicat et ua crayonneur expert; ses pages au Rire, à la Iteoue illustrée, 
laissent un réjouissant souvenir. 

Vignola, plus hésitant, s'est débattu parmi des genres différents : après la 
caricature politique, dont le trait gras et coulant avait tenté commodément sa 
verve , nous trouvons l'artiste directeur du tliéAtricule tes Vigmlettes, où déjà 
il découpe des ombres, qui réussiront mieux au Grand Guignol avec l'accom- 
pagnement de musique complémentaire. 




liessia de Uuydo. 



C'est la manière renouvelée de l'Épopée triomphante, dont la gloire en 
miniature, retentissante, assura la réputation définitive du Chat noir en même 
temps qu'elle mit en vedette un art consacré encore par les dessinateurs silhouet- 
teurs Henri Rivière, Louis Morin, Stéphane et quelques autres. 

Guydo, lui, réussit peu à peu, dans son rire gamin; TopfFer s'épanouit 
dans le rêve béat de cet artiste, dont certaines petites femmes affriolantes sont à 
citer pour leurs yeux candides très bleus en contraste avec leur âme très noire 
ou leur langage trop vert... 

Rœdel, qui vient de mourir encore jeune, s'est complu avec une joie dis- 



3!l() 



LA CARICATUUE ET LES CARICATURISTES 



tinguce à peindre les fleurs délicates de Montmartro; c'est un double de Willette 
comme âme; nous ne répéterons pas comme tendance d'interprétation. 

Dans ses dernières années, Rœdel, hanté des magnificences de l'œil, avait 



Al' MO.NT-DE-1'IETE 




Pour ildimt'i- des étrenncs! 
Dossin {léduil Je IIi:bmasn-Pacl; extrait du Rire. 

prêté sa fantaisie décorative à toutes sortes de cortèges renouvelés de l'antique, 
pour faire agréer les beaux décollelages et les formes admirables, sans voile, 
ou si peu ! 

Après avoir dessiné et réglé la marobe de la Vacbalcadc, de baroque mé- 
moire, nous vîmes l'artiste montmartrois organiser des parades majestueuses 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



3ni 



au Moulin rouge. Puis ce furent des affiches légères, à la manière de son maître 
et ami Willette, des lithographies gracieuses... 

Mais cependant Rœdel daigna rarement descendre des hauteurs de Mont- 
martre parmi nous; il s'est peut-être contenté trop facilement, avec d'autres, 
de cette seule gloire locale. 

Quant à Balluriau, il se dépensa en toutes manières, et le soin de son exé- 
cution, sa fiévreuse expression, énergique et coupante, donnent à l'œuvre une 




n J'dis pas qu'c'e5t une vilaine chanson, mais c'est loujonrs une baga'elle, et, moi, j'aime mieux 
la Senlinelle du Rhin ou le Forr/cron de l'humanilé. n 
Dessin (rMuit) de Huart; extrait du Rire. 

physionomie rcconnaissable en dehors même de la marque maîtresse dont elle 
procède. 

C'est un art un peu farouche que celui-là, avec ses relents brutaux et se,s 
tendances à l'image synthétique écrite en des formes géométriques, presque. 

Laissons de côté, maintenant, les décorations énigmatiques et troublantes, 
et quelquefois incertaines productions de De Feure, dont les formes affectent 
la persécution d'un cauchemar et s'embourbent de complications souvent inté- 
ressantes; et voici Griin, simple amuseur avec son crayon facétieux et ses fem- 
mes sans-façon, 

Grûn, peintre de natures mortes excellentes et vivant créateur de radieuses 
affiches déhanchées, au rire goguenard, au débraillé charentonnesque, Grùn, 



392 LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 

laillcur do fhnirs blondes et de robes courtes resplendissantes sur les murs de 
la butte, de Montmartre encore. 

Avec Louis Legrand nous nous licurtons à la difficulté des classifications, 
dont nous finissons par n'avoir plus cure à la longue, car Louis Legrand est 
maintenant un aquafortiste curieux, après avoir épuisé les formes les plus ori- 
ginales de la caricature avec légende. Malgré tout cependant, l'artiste en cause, 
dans la présentation de son œuvre multicolore, est avide d'étrange; il veut 
sortir des sentiers battus en caressant le bizarre. Il peut être classé sûrement 
parmi les bumoristes. 

Depuis les cocasseries de la mise en page du dessin jusqu'à son rendu par 
un moyen nouveau ou un truc, Legrand est tourmenté de modernisme, et il 
séduit par ses cITorts comj)liqiiés, mais toujours ingénieux. Son avantage sur 
tant d'autres artistes originaux réside en la science du dessin qu'il apporte à 
l'appui de la nature qu'il sait traduire. 

L'art de Legrand toucbc par son système décoratif à l'éclatant style des 
Japonais. Ainsi donc, à travers tant de recherches hésitantes et préoccupées 
d'excentricité, le dessinateur qui nous occupe s'est reposé maintenant, satis- 
fait peut-être, parmi les hardiesses séculaires des Japonais admirables, au creur 
simple et serein. 

Après la manière féconde de Radiguet, au fourmillement bizarre dessiné 
comme la légende qui souligne, dans l'embrouillamini de la pensée en folie, 
nous voyons poindre un nouveau satanique : c'est Hermann-Paul. 

Comme Forain, Hermann-Paul fait frémir par l'horreur de son dessin puis- 
sant et laid, comme les sentiments traduits, peu bienveillants et tristes, beaux 
aussi comme un arc-en-ciel après l'orage de première vue. 

En feuilletant les dessins de Ilermann-Paul, on s'étonne do la particulière 
compréhension des choses cl de la vie par cet artiste; cela est cru, gênant et 
désespérant. Los bourgeois dans leurs faces niaises ont été fort bien fouillés 
par ce crayon railleur, qui s'acharne à peindre les turpitudes physiques, les 
obésités ou les maigreurs, les calvities, les bosses et autres tares du corps, 
après celles des souillures de ràmc. 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



393 



Ce genre est, au reste, fort à la mode : il procède de la littérature « rosse » 
qui ne nous montre que des types odieux ou ridicules; c'est le contraire des 
figures trop sympathiques du mélodrame de jadis, des Compte-Calix, des 
Guido-Gonin et autres Loïsa Puget aux 
sentimentales et pleurnichardes compo- 
sitions. 

Forain, premier désenchanteur à la 
suite de Manet, de Degas, indiqua cette voie 
si fertile en belles expressions d'art, Ijien 
qu'il soit très probable que, tombant d'un 
excès dans un autre, cette dernière réali- 
sation ne coure guère les chances d'un 
succès plus durable que sa devancière. 

A notre heure c'est la faillite du ten- 
dre et du joli, et Hermann-Paul suit la 



vogue. 

Néanmoins Hermann-Paul est un ar- 
tiste remarquable, quoiqu'il s'acharne à 
décrire les vilenies au lieu de rechercher 
l'épanouissement de la vertu, sœur de la 
beauté; mais l'artiste, avec son trait plutôt 
massif que délicat, serait sans doute fort 
en peine pour exquisser la grâce; la lai- 
deur, d'autre part, a des séductions parti- 
culières, et nous en avons une preuve ap- 
plaudie. 

Les croquis de Huart méritent une 
mention spéciale, grâce à la qualité d'observation qui les anime et les diffé- 
rencie. 

Pour exprimer la laideur de ses personnages, Hermann-Paul dessine rageu- 
sement, semble-t-il, d'après une formule, tandis que Huart atteint à la laideur 

oO 




« Eli bicMi, docicur, il y ;i-l-il eiicoru île l'espoir.' 

— Oui, la langue n'est pas mauvaise 

Dessiu réduit de A. I'aivri; ; extruil du riire Juven ùdil.). 



M!)i LA CAHICATUHE ET LES CAKICATlllISTES 

dos masques par lo choix des modèles appropriés, qu'il copie soigneusement 
dans leur physionomie naturelle. 

Les gens de province ont été pour Huart une occasion sans pareille de 
nous prouver tout son talent d'analyste; il s'est régalé à nous confectionner des 
types réels de buveurs de campagne, de petites bourgeoises bien banales et 
bien cruelles dans leur bêtise prétentieuse. 

Cette verve (luide ne connaît pas la méchanceté ni les traits railleurs cou- 
tumiers aux professionnels des faces de haine, qui en doux coups do crayon 
distillent leur venin, toujours le môme; paisiblement, au contraire, elle coule, 
notant le caractère de l'un, do l'autre, l'enveloppe des êtres qui passent, 
avec une sûreté de coup d'oeil étonnante. 

La saveur d'un Léonce Petit — ce prédécesseur de Huart dans la même 
peinture — ne perd rien cependant à celte vérité plus à la mode et plus pro- 
fonde d'observation ; elle garderait une odeur davantage délicate ù cause do 
son aromc évaporé, comme celui dos fleurs séchées entre les feuilles d'un vieux 
livre. C'est un air ancien que nous jouent ces gracieuses béatitudes avant l'ère 
de la photographie, qui est venue rompre le charme dos naïvetés et traça 
d'étroites exactitudes, 

Huart, qui est un nouveau venu dans l'art qui nous occupe, prend dès main- 
tenant une place importante et nouvelle. Voici qu'en oiïot do jour en jour l'école 
du chic s'évanouit, les formules ressassées s'évapoi'ont devant la vérité de l'é- 
tude, et c'est une transformation qui s'opère, désespérante pour les profession- 
nels d'un truc de facture seul, exploité jusqu'à la nausée lorsqu'il n'atteignit 
pas à la fixation idéale d'un rêve synthétique. 

A moins de se servir de la nature comme le fait Jean Veber, dit l'nppet, 
avec cette manière abracadabrante qui lui est propre, et même Dcvambez, 
nous ne saurions plus nous contenter de la fantaisie oiseuse dont les derniers 
battements d'aile nous donnent bon espoir, fantaisie chère à ces artistes indi- 
gents, caricaturistes sans savoir pourquoi ni comment. 

Jean Veber, dont le dessin gai est la résultante do létudo sans laquelle il 
ne pourrait i)oinl être comique, Jean Veber, aux formes étirées, veules, gran- 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



39- 



dcment boulTonncs sans effort; triomphe de ganùneric et de malice déguisées, 
ces formes semblent une écriture avec des déliés et des empalements, ponctuée 
à souhait, narquoisement, 

Jean Veber est une intelligence extrêmement ouverte, jusqu'au délire 
presque de l'imagination. A l'exemple de Hoffmann et de Grandville, il anime 
volontiers les choses, les fait parler en dehors de leur propre signification et 
les développe jusqu'au fantastique. 




Épaves. 
Dessin de Pcppet (Jean Vebeb) [le Rire). 

Par la couleur, par la facture, il demeure sans cesse inquiet d'originalité, 
et son système caricatural est ainsi très personnel. 

Voyez le Voyage de Gidllamne II en Palestine et les contes orientaux-' 
publiés dans Y Illustration, entre autres : combien toutes ces pages de croquis 
verveux débordent d'imagination en rapport et d'une parfaite entente du rire fin ! 

De nos jours, les artistes les meilleurs, à cause de la souplesse de leur 
don, se manifestent tour à tour, facilement, comme peintres, dessinateurs, déco- 
rateurs; caricaturistes à l'occasion, et sculpteurs aussi. 

Les scrupules d'autan sont aujourd'hui évanouis, et plus les artistes sont 
variés, plus on les aime, qu'ils tracent des affiches ou qu'ils s'occupent des 
grotesques. 



39f. LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES 



Jean Vchor a sculpté des frises curieuses et des figurines fort extraordi- 
naires, plus imprévues que celles d'Oulevay, un autre modeleur gai; de même 
L. Métivct descendit sans pose des hauteurs de son art pour peindre de façon 
très particulièrement drôle le fronton de la Maison du Rire à l'Exposition imi- 
vcrsellc de lOOO. 

On ne peut qu'applaudir à cette miraculeuse diversité, qui nous vaut une 
joie nouvelle ! 

Et, puisque nous parlons des fresques burlesques, notons celles de Coffi- 
nièrcs de Nordeck, pour l'ameublement, à la façon de Gyp. 

Voici encore Abel Faivre avec ses tètes rondes en boule, dont les yeux 
jaillissent, tout ronds aussi, en dehors de l'arcade sourcilière, et ses nudités 
abominables, ses obésités impayables, toute cette splendeur du rire bon enfant! 

Toulouse-Lautrec, dont la valeur d'artiste original est grande, bouleversa, 
semblc-t-il, par son excentricité applaudie, malgré la forme déroutante, le phis 
grand nombre des inquiets, des hésitants et des nuls. 

Ce fut un art nouveau, très moderne comme tendances, parfaitement 
adapté à la neurasthénie à la mode ; il obtint un réel succès, et l'on pourrait 
déplorer seulement que cette manifestation d'étrange ait été célébrée à tort ot 
à travers, à cause de sa dissidence. 

Certes, l'artiste fut des plus nobles dans sa sincérité, et l'on regrette de 
n'en pouvoir pas dire autant de toutes les admirations qu'il dégagea. 

11 s'ensuivit quelques polémiques aiguës, principalement pour faire échec 
à l'opinion générale de tout tem^Te tracassée, et le mal causé par ces exagéra- 
tions se tj-ouve résumé en l'étonnante stupidité que cet art, purement impulsif, 
engendra. 

Il se produisit, dès les premières productions do Toulouse-Lautrec, une 
révolution en réduction comparable à celle qui avait salué Manet ; toute une 
cohorte d'impuissants, tentée par l'apparence facile du novateur salué maître, 
emboîta le pas, et ce furent des copies, des adaptations du trait, do l'aspect 
tangible, en dehors nécessairement, de l'Ame du créateur. 

De même que nous eûmes les décadents en littératuro, nous avons subi 



LA CARICATURE ET LES CARICATURISTES ^r, 



la forfe empreinte des décadents en art, et plus particulièrement dans l'es- 
tampe et 1 "image, sous des prétextes de décoration dont on chercherait en 
vain l'excuse. 

Pour en revenir à Toulouse-Lautrec, nous dirons sincèrement le plaisir 
réel que nous prîmes à feuilleter certains de ses albums, en même temps 
que la parfaite indifférence éprouvée en présence de tant de compositions 
informes, énigmatiques, insuffisamment écrites, dues également à cet artiste 
incomplet, inégal, mais tout à fait curieux pour son horreur du banal et 
son insubordination. 

Parmi les dessinateurs ultra-excentriques, nous citerons Capiello, Jossot, 
Valloton, Ibels, Roubille, etc., dont la contemplation n'évoque sincèrement 
aucun sérieux désir d'analyse. En dehors de l'intelligence de la tache, de la 
drôlerie des moyens ou de roriginahté dans l'inconcevable, nous ne demeu- 
rons saisi par aucune dos qualités primordiales qui justifient une durable admi- 
rafeion ni même un long étonnement. 

Mais la vogue mondaine qui salua certains de ces derniers noms donne 
une note contraire à laquelle nous souscrivons — en attendant — très éclecti- 
quement; les artistes nébuleux et les artistes ultra-fantaisistes ont un public 
spécial; ils recueillent des applaudissements « sélect ». 

Willette, dessinateur exquis, que l'on ne saurait cependant qualifier de 
« pompier », tant il s'alTirma vagabond^ bien "que fidèle aux sérieuses études 
d'antan dont il s'affranchit spirituellement, mais sans déroger, a exprimé tout 
son amusement de certaines tentatives d'excentricité actuelles dans un récent 
dessin paru dans le Courrier français. 

L'artiste — aujourd'hui très pondéré, car l'originalité maintenant tourne 
au pire — intitule son dessin : Vire la Déforme! et, exprès, chargeant à fond 
son trait, il nous représente une scène très quelconque imitée de certains 
modernes, avec tout le luxe d'absurde en usage. La scène est intitulée : P-er 
Baccho, j'ai perdu mon temps chez Cabanel ! 

Nous ne saurions penser autrement que Willette, ce qui ne veut pas dire 
que la foule, dont nous nous sommes ciïorcé d'être silencieusement l'éclio 



SOS LA CARICATrnK ET LES CA nir.ATnUSTES 

en glorifiant parfois des artistes médiocres, admire la note juste de l'art, qui, 
même en caricature, ne doit }»as s'écarler de la logique du dessin, puisqu'elle 
put, nous le savons, grâce à Forain, grâce à Léandre entre autres, atteindre 
jusqu'à la perfection dos classiques. 

Citons encore, parmi la masse sans cesse croissante des ingénieux carica- 
turistes. Benjamin Rabier, aux hilarantes fantaisies sur la même note, Marcel 
Capy, Heidbrinck, dessinateur exact et soigneux, rarement en train cependant, 
avec la légende trop accessoire; Lourdey, rempli de cocasserie et de farce; 
Couturier, élève de Forain; Clioubrac, au chic extravagant et calligraphique 
très parisien; Cadel, le Léandre du Sourire; Widhopff, De Sta, Tiret-Bogncf, 
et les clowns de Faverot et les animaux de Vimar... 



l'IN 



TABLE DES MATIERES 



Pages. 

PnÉFACE ^''l 

Chapitre l'REMiEiî. — La caricature en' général aux divers (enips et sui tout eu France 17 

— II. — Daumier. — Gavarni 4" 

— III. — Tiipfer. — Henry Monnier. — Decamps. — Grandville. — Etc 81 

— IV. — Traviés. — Giraud. — Cham. — Grévin. — Etc 11" 

— V. — Léonce Petit. — André Gill. — Baric. — Draner. — Henriot. — SLop .... 171 

— VI. — Forain. — Willette 219 

— VU. — Ch. Léandre. — Caran d".\che 261 

VIII. - Steinlen.— Robida 299 

— IX. — Bac. — A. Guillaume. — Mars. 327 

— X. — Crafty. — Léonnec. — Sahib. — Henry Somm. — Louis Morin. — Ltc. . 



371 



SOCIÉTÉ ANONYME D " I M P R 151 ER I E DE V I LL EFR A N CU E- D E-R U ER G U E 
Jules Bardoux, Directeur. 



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